Ici, point de mystère.
Autant les causes peuvent être décelées, explicitement ou implicitement, en totalité ou partiellement, objectivement ou subjectivement, autant la réalité est là : nous sommes livrés à nous-mêmes, seuls, irrémédiablement seuls, la douleur partout et l'impossibilité de faire le deuil. Le deuil d'une relation, d'une alliance, d'un projet. Tout recommencer quand l'âme est à nu, que le monde continue à tourner dans l'indifférence la plus totale quant à notre dénuement. Notre narcissisme est « troué » et notre problématique, dépressive tournant autour d'un deuil impossible « d'un objet jamais entièrement intériorisé et dont, par conséquent, on investit le "trou" (Freud, Inhibition, symptôme et angoisse).
L'angoisse est là, celle de la séparation réelle ou potentielle pour chaque nouvelle rencontre amoureuse ou relation d'affaires (business ou politique) à négocier. C'est-à-dire, séparation d'avec l'autre mais aussi d'avec soi, de ce qui structure jusqu'à présent. Se séparer, c'est perdre l'illusion d'une totalité qu'on pensait être ou faire avec un objet et appréhender, par conséquent, la réalité et soi-même sous un autre jour.
Chez certaines personnes particulièrement vulnérables, le sentiment d'abandon est vécu dans la torture ; il se répercute à travers des conduites d'échecs scolaires, professionnelles, affectives et passionnelles. Cauchemars, refus inexplicables d'accomplir ce qui dans un temps précédent était source de défis heureux, en sont l'expression courante. Soumission ou révolte, pour supporter l'insupportable, nous inventons toutes sortes de « conduites de survie » : repli anorexique, mutisme, insomnie, ou tendance à l'hyperactivité comme s'il fallait nous faire entendre à tout prix, nous prouver que nous existons. Nous pouvons encore nous mettre une carapace, nous transformer en animaux de la jungle pour résister à ce que nous ressentons comme une agression ou une dépossession de nous-même, une identité confisquée.
La blessure ou le sentiment d'abandon refoulé agit comme une emprise avec des répercussions infantilisantes, entre autres, la tentation de se livrer à toutes sortes de concessions dévalorisantes, sous la contrainte des menaces intériorisées que fait subir l'angoisse.
Pendant ce temps, le monde tourne, s'émerveille de découvrir d'autres planètes à quatre soleils ou la dernière en date, de diamant. Et le monde reste dans ses attentes à notre égard, se gaussant sournoisement de notre paradis perdu tout en baissant pudiquement la voix et le regard. O hypocrisie quand tu nous tiens ! O Pouvoir quand complices et comploteurs se cachent dans les coulisses et attendent le coup de grâce ! Amitié, loyauté, désintéressement, fidélité prennent une sacrée claque et il faut malgré tout, demeurer fort, montrer que nous sommes au-dessus de toute faiblesse, de toute tergiversation, que nous ne sommes que fin stratège, n'attendant que le bon moment pour damer le pion à certains. O voiles, ô illusions, ô misères cachées, ô solitude, subie comme une injustice ou accompagnée d'une sensation de trahison.
Vies individuelles ou collectives, publiques ou privées, nous n'échappons pas à ces douloureuses séparations concomitantes ou successives. Car, l'identité du petit de l'homme implique séparation et perte. Le tout est de ne pas provoquer les séparations non nécessaires, ne pas se mettre dans des situations de non-discernement qui amènent abandon, regrets et remords, souffrances ingérables pour soi et les autres.
Leçons de contes
De Moïse au Petit Poucet, Blanche Neige ou Œdipe, on sait que les histoires d'abandon ne se ressemblent jamais, que leur fin peut être un « abandon réussi ». La sagesse des peuples de l'antiquité à nos jours nous apprennent tôt durant notre enfance à « apprivoiser » la séparation. Ils nous montrent à travers récits mythiques et contes que l'intensité, la portée dramatique de la blessure d'abandon ne sont pas relatives uniquement à la cruauté de l'acte qui l'induit. Elles sont déterminées aussi par le contexte historique, familial, générationnel et émotionnel. Par le sens de l'histoire que la blessure transmet au sujet. Et les réponses singulières que celui-ci imagine. Ils nous apprennent ainsi à concevoir qu'un acte ressenti comme cruel peut s'ouvrir, par la suite, sur une histoire heureuse, sans condamner au malheur perpétuel celui qui en est la victime.
À la relecture du conte de Petit Poucet, on s'aperçoit combien, abandonné par ses parents, délicat et souffre-douleur de la famille, le petit garçon fait preuve d'ingéniosité, de courage, de capacité d'anticipation, pour surmonter les épreuves imposées. La séparation l'oblige à gagner en autonomie. C'est cet accomplissement de soi qui capte l'attention et efface presque l'acte cruel initial. Le conte est ainsi une métaphore d'un devenir, auteur de soi-même et responsable, plutôt que de s'accepter condamné à l'impuissance et la compulsion d'échec. Le sentiment d'abandon fait partie de ceux qui s'enracinent au fil du temps, aussi longtemps qu'ils n'auront pas été parlés, repensés. Aussi longtemps que celui qui en est la « victime », le sujet, la courroie de transmission, ne s'en est pas libéré. Réactualisé à l'occasion d'un mot ou d'un événement anodin, il ranime une sensation que l'on aura connue lors d'un événement angoissant. Ou dont on aura « hérité » de par notre histoire familiale. Les interprétations d'événements présents se font à la lumière de ce passé.
Se libérer de ce passé et s'inventer une nouvelle vie demande courage et ténacité. C'est une question de regard et d'enrichissement par la douleur. De conversion d'énergie, de métamorphose du malheur en une grâce.
Commentaires
Merci Madame pour ce delicieux billet et ces pensees delicates, incisives, et O Combien aptes sur la condition humaine baffouee dans notre imaginaire Republicaine....Nos contemporains gagnerons a y extraire une belle lecon de vie... Moi, je me delecte sans retenue...au fond de mon village de Souillac!
On en redemande, Chere Paula.
SADEK, SOUILLAC.