Réflexions sur l’Art et la Culture

Les artistes, toutes disciplines confondues, se sont retrouvés eux aussi en face du Premier ministre et ministre des Finances pour la consultation prébudgétaire. Cette consultation, il faut bien le souligner, est le fait de la grogne des artistes face à ce que beaucoup décrivent comme un manque de respect à leur égard. Le point culminant de cette grogne étant la marche pacifique de janvier 2016. Mais il doit être noté que la liste des griefs des artistes à Maurice est longue. Elle commence par le manque cruel d’espace public d’expression artistique en passant par le “hijacking” de la société des artistes par les nominés gouvernementaux pour échouer sur les demandes d'un Arts' Council. Il est certes indéniable que l’affaire artistique et culturelle est très mal comprise de nos parlementaires et des gouvernements successifs. Il suffit pour cela de voir des ministres pantins, avance-t-on, qui se sont succédé ces derniers temps pour comprendre tout le sérieux qu’accordent les gouvernements successifs à ce secteur de la société mauricienne.
La dissonance sur la question culturelle et artistique se doit d’être analysée, en premier, sur le fonds de commerce des partis politiques pouvoiristes qui se succèdent, le communalisme. Le cultuel a le don de désunir ce que le culturel a la capacité d’unir; et en l’absence d’une politique de vivre ensemble et de partage équitable de la richesse, il est évident que les politiques seront enclines à favoriser le culte à la culture. Le socioculturel, tel que nous le comprenons dans notre jargon, a toujours été la position de repli favorite de nos dirigeants face à leurs échecs politiques. Il n’est en rien étonnant que Veer Ekta ait été l’ardent défenseur de Pravind Jugnauth lors de la passation de pouvoir illégitime entre ce dernier et son père. Rien de sensé et de rationnel, dans une véritable démocratie, ne pourrait défendre cette passation. C’est pour cela que le “noubanisme” existe pour défendre l’irrationnel. Ainsi, il est normal dans cette logique que Pravind Jugnauth octroie une augmentation de 10% dans les subventions aux socioculturels. Tout aussi normal dans cette logique que le ministère des Arts et de la Culture soit orienté vers le cultuel plutôt que le culturel et l’artistique, les dividendes du Realpolitik étant plus intéressants, même si cela constituerait une menace au vivre ensemble.
Ceci dit, cela n’est pas le seul problème. Il faut prendre en compte l’incapacité, souvent objective, des acteurs culturels de se mettre ensemble pour former un mouvement nécessaire en vue de l’avancement de ce secteur. Mais cela est tout à fait compréhensible du fait que la production artistique est complexe pour plusieurs raisons ; elle est multisectorielle et les réalités d’une discipline artistique ne sont pas nécessairement la réalité du monde artistique de façon générale ; la ligne entre professionnels et amateurs est quasi inexistante et pose un certain nombre de problèmes liés à la question d’offre et de la demande ; les motivations pour la pratique de l’art ne sont pas toujours convergentes ; l’art est avant tout une production intellectuelle qui ne peut être jugée de façon objective… Il faut cependant reconnaître une cohérence chez les acteurs (toutes disciplines confondues), le respect de la discipline et de la personne, et la création d’espace pour permettre l’expression artistique. Les multiples interventions des acteurs culturels du vendredi 5 mai, lors de l’inédite consultation prébudgétaire, ont grandement abordé dans le même sens. Il y manquait juste une approche d’ensemble. Et c’est bien pour cela qu’il faut s’unifier et construire, car faut-il se le rappeler que c’est le regroupement des artistes, sur la base de demande de respect, qui a accouché de cette consultation.
Il ne faut pas se leurrer en pensant que cet exercice du 5 mai apportera de l’eau au moulin de la chose artistique et culturelle. Un changement conséquent dans la politique culturelle à Maurice, avec ce gouvernement néolibéral, ne s’opérera que quand les oligarques verront le potentiel économique de ce secteur. Mais les acteurs culturels auront tort de se frotter les mains ce jour-là, parce que les changements ne leur procureront rien de bon. C’est une question de rapport de forces. Une économie fondée sur la surexploitation et sous la mainmise d’une bourgeoisie ne changera pas sa nature quand elle investira dans un nouveau secteur. Les artistes qui travaillent dans les hôtels sont là pour nous le rappeler. Leur statut d’artiste ne leur confère en rien le respect et le privilège dont jouissent leurs confrères étrangers qui sont là le temps d’un concert. Combien peuvent s’enorgueillir d’avoir ne serait-ce qu’une chambre dans un hôtel où ils peuvent se mettre en décente condition avant d’assurer un spectacle?

L'alternative…

Non, il ne faut pas se leurrer de cet exercice de consultation prébudgétaire avec les artistes, organisé à la dernière minute. Plusieurs des personnes présentes ce jour-là auront bien noté le côté “kwi vide” de cette consultation. Cependant, ce qu’il est important de noter, c’est que les acteurs culturels en ont gros sur la patate. C’est bien pour cela que la demande de Rezistans ek Alternativ a toujours été la mise sur pied d’une National Arts and Culture Commission, qui saura être une consultation publique et nationale des acteurs culturels dans le but de reconnaître la contribution de l'art et de la culture dans notre société et de formuler une politique culturelle pour Maurice. Il est primordial que les créatifs bénéficient de conditions adéquates pour poursuivre leurs productions intellectuelles et amener à l'émancipation du secteur culturel et artistique. Les propositions émanant des artistes lors de la consultation du 5 mai prouvent largement la validité d'une telle commission et la maturité des acteurs culturels dès lors quand il s’agit de débattre de leurs secteurs. Le point de départ d’une industrie culturelle si elle n’est pas formulée par les acteurs culturels en premier leur échappera et leur pèsera.
Plus important encore, la nécessité pour les acteurs culturels de se regrouper maintenant et de forcer le débat, comme tel a été le cas en janvier 2016, et ce afin que le secteur culturel, dans l’avènement d’une nouvelle industrie, ne nous échappe pas et ne devienne qu’une énième forme d’exploitation de la capacité créatrice des Mauriciens. Un point de départ pour ce regroupement pourrait être une demande tout aussi inédite de consultation postbudgétaire pour constater à quel point l’exercice du 5 mai a été pris au sérieux.
11.05.2017