RELATIONS INTERNATIONALES: La Maison de l'Afrique (Made in China)

Quand le 25 mai 1963, les 32 Chefs d'État et de gouvernement d'Afrique s'étaient réunis à Addis Abeba pour créer l'Organisation de l'unité africaine (OUA), personne ne pouvait imaginer que 47 années plus tard au même lieu, les successeurs de Mao Tse Toung allaient ériger gracieusement un imposant édifice pour symboliser l'Union africaine et le panafricanisme. Le pays qui compte aujourd'hui 13 milliards de dollars d'investissement en Afrique a fait un don de 200 millions de dollars aux 54 pays membres de l'Union africaine pour la construction de ce somptueux joyau.
Il faudra attendre 1973 pour que la Chine fasse une percée spectaculaire en Afrique en finançant le projet du siècle, TANZAM, à travers la construction d'une ligne ferroviaire de 1860 kilomètres de long reliant Lusaka au port de Dar-es-Salaam, dans le but de désenclaver la Zambie. L'Afrique était devenu le continent convoité et les pays de l'Ouest se battaient pour marquer une présence accrue à Addis Abeba, devenue la capitale de l'Afrique.
C'est dans ce contexte qu'on a vu cette semaine l'inauguration du plus imposant gratte-ciel du continent à Addis Abeba, siège de l'Union africaine. L'Afrique en rêve. Imaginez cet immeuble qui surplombe la belle ville d'Addis Abeba avec ses 27 étages, sa salle de conférence de 2500 sièges, ses 5 salles de conférences, ses 2 salons pour les « VIP », ses magnifiques meubles de bureaux, ses fontaines à profusion, son jardin verdoyant, son théâtre, son héliport et son ère de parking, le tout couronné d'une statue de Kwame N'Krumah pour la postérité, le premier Chef d'État du Ghana indépendant qui avait prôné dans les années 60 que « Africa Must Unite ». Régime éthiopien actuel oblige, on a oublié sciemment l'Empéreur Haile Selassie pour l'histoire alors que c'est à lui, entre autres, à qui revient l'idée du panafricanisme ! 200 millions de dollars en cadeau à l'Afrique pour un projet clé en main et une contribution de 95 millions de dollars supplémentaires au budget régulier de l'Union. Un immeuble de marbre et de verre, avec en toile de fond, la misère installée à la périphérie. Bref, un immeuble appelé à couvrir la pauvreté. Mais quel Chef d'État présent à l'inauguration de cette enceinte pouvait se permettre de commettre un impair protocolaire à ne pas remercier la Chine représentée au plus haut niveau par Jia Quinglin, Membre du Politburo du Comité National de la République ?
 Les Chinois ont cette capacité extraordinaire de mener une politique douce et à faire passer leurs intérêts en satisfaisant l'intérêt de l'autre. D'aucuns disent qu'ils sont de grands pêcheurs qui jettent un appât à l'aube pour ensuite attraper le gros poisson au crépuscule. Par le biais du don en question, la Chine embrasse l'Afrique dans son ensemble et envoie un signal très fort à ses concurrents qu'elle a déjà posé la pierre de son édifice au cœur même du pouvoir africain – alors que l'Afrique reste convoité ! C'est de loin un geste à la légère. La Chine a compris ce que les Occidentaux n'ont pu saisir depuis les années 60 ! Alors que la France et la Grande Bretagne en particulier se ferment à l'immigration africaine, la Chine arrive avec son arsenal et travaille dans le concret pour doter l'Afrique d'une infrastructure à long terme. La France continue à penser que le Sommet de la Francophonie est un terrain fertile alors que c'est devenu une plate-forme obsolète et stérile. Le Commonwealth s'est réduit, pour sa part, à un club où il y a ni « common » ni « wealth ». Le financement gracieux de l'immeuble de l'Union africaine est en quelque sorte une gifle aux Occidentaux, une manière « élégante » de la Chine de faire comprendre qu'elle est bien installée en Afrique, et ce pour une durée indéterminée.
Dès lors on peut se demander pourquoi les 54 États membres de l'Union avec des pays riches comme le Nigéria, l'Afrique du Sud, et bien d'autres, n'ont pas songé au moins, dans un contexte symbolique, de renaissance et de dignité, de cotiser à la construction d'une Maison de l'Afrique plus modeste peut-être, construite par les Chinois d'accord, mais pour l'Afrique et par l'Afrique ? N'est-ce pas la fierté de l'Afrique indépendante de bientôt un demi-siècle qui prend un coup ? La Chine géante prône une politique douce et généreuse que ses concurrents ont maintes difficultés à suivre surtout dans le contexte du séisme financier actuel. Qui pourrait blâmer les Chinois de prétendre à la suprématie sur ce continent encore convoité avec ses offrandes si alléchantes (argent, matériel, personnel, infrastructure, prêt à long terme et formation) ? Qu'importe la couleur du chat pourvu qu'il attrape la souris, aimait dire Deng Xiaoping.
L'Afrique est doté d'une force qu'il feint d'ignorer. L'Union africaine a pour vision de faire du continent le partenaire incontournable du monde. Sa crédibilité et sa survie reposent sur une politique indépendante dépouillée des discours stériles et orientée vers des actions concrètes. C'est dans la dignité et la fierté que les fondateurs Nasser, N'Krumah, Nyerere, Modibo Keita, William Tubman, Haile Selassie, Boumedienne, Kaunda et tant d'autres avaient légué l'esprit du panafricanisme à la nouvelle génération, et c'est dans la dignité que l'Afrique devrait grandir.