RENCONTRE - RESHAD JAFFER BEG : 50 ans au rythme du tabla

Depuis exactement un demi-siècle, Reshad Jaffer Beg, 57 ans, consacre sa vie au service de la musique. Dans le milieu, on ne présente plus ce joueur de tabla qui s’est approprié une notoriété d’envergure internationale. Moulé dans une famille de musicien, avec le célèbre chanteur qawwali Abdool Hamikhan Jaffer Beg comme père, il fait ses premières gammes dans cet univers dès l’âge de 5 ans. Faisant vibrer et voyager son audience à chacune de ses prestations, il jouit d’une certaine habilité à se distinguer par son audace musicale, en fusionnant avec d’autres registres. Pour Scope, ce membre de Sagaapatal revient sur quelques années phares, déterminantes dans sa carrière depuis ces 50 dernières années.
Difficile de résumer cinquante ans de carrière en quelques heures,“tant ce fut un long trajet et une grande expérience”. Comme un train lancé à vive allure, quand Reshad Jaffer Beg commence à parler de son épopée musicale, nous avons devant nous un livre ouvert. Un peu le même scénario quand il se met au tabla et exprime son âme à travers des dimensions plurielles. Un artiste autodidacte des plus polyvalents et des plus inspirants, “dont les Dieux ont soufflé dans l’oreille à la naissance”, disent certains. Oscillant dans différents projets, entre scène nationale et internationale, radio et télévision, cette figure de proue du tabla a accompagné des artistes d’horizons et styles pluriels, mais aussi des icônes internationales comme Talat Aziz, Ustad Hamid Ally Khan, Purshottam Das Jalota et tant d’autres.

1965 : l’enfant prodige.
L’opportunité d’avoir grandi au sein d’une famille musicalement riche, d’avoir eu comme modèle un père chanteur aussi illustre, et comme mentor une armada de musiciens qui ont fait son éducation musicale est essentielle pour Reshad Jaffer Beg. Mais l’épisode qui allait dévoiler “l’enfant prodige” au grand jour se passe en 1965. “Quand j’avais 5 ans, en me voyant chanter et taper sur enn lamok, un des musiciens qui accompagnait mon père a été impressionné par ma prestation. Il en a fait part à ce dernier, qui jusqu’ici était très strict sur la voie que devaient suivre ses enfants”. Conscient du potentiel de son fils, Abdool Hamikhan Jaffer Beg l’invite à l’accompagner lors des répétitions et de certains événements. “Mon premier récital avec lui c’était pour la radio, un programme enregistré par l’ex vice-présidente Monique Ohsan-Bellepeau”, se souvient-il.

1967-1972 : couleurs internationales.
Outre les programmes télévisés et radiophoniques, s’enchaînent aussi une série de concerts au niveau national. Il côtoie des artistes de calibre international, tels que Mohammad Rafick. À la même époque, l’influence de Gorah Isaac, conseiller municipal, journaliste, travailleur social, écrivain mais aussi son enseignant, laisse des traces indélébiles dans sa vie. “J’ai souvent donné le rythme à cet amoureux de musique quand il chantait en classe. Ce qui m’a surtout marqué, c’est qu’il comprenait à quel point la musique me passionnait et sa manière de m’encourager, c’était de faire preuve d’une grande flexibilité à mon égard quand je devais jouer avec mon père à la radio, télévision et autres”.
1969, c’est aussi l’année des grandes expériences musicales. Il s’inspire des chansons Bollywood du programme radiophonique Aap Ki Pasand pour s’offrir une dimension artistique nouvelle. D’abord sur les traces de son père avec le qawwali, il se passionne ensuite pour le ghazal dans sa jeunesse, avant de s’adonner au style Bollywood. Du haut de ses douze ans, en 1974, il accompagne le célèbre chanteur de musique classique et dévotionnelle indien Purshottam Das Jalota, venu à Maurice dans le cadre d’un festival bhojpuri.

1981-1986 : bouillon de diversité.
A 21 ans, il s’envole pour deux ans en France. Cette exposition internationale, avec des artistes d’horizons différents, renforce sa polyvalence. “J’ai eu l’occasion d’assister des musiciens amateurs mais bourrés de talent lors de leurs ateliers. Des Boliviens, Antillais, Guadeloupéens, Sénégalais, Jamaïcains ou encore Maliens. Être exposé à ce bouillon de diversité était une expérience enrichissante. C’était différent de tout ce que j’avais connu à Maurice, avec tous ces instruments venus d’ailleurs”. De fil en aiguille, il rencontre d’autres personnages essentiels dans sa formation musicale, comme feu Pandit Beehariji, grand joueur de sarod sans oublier un joueur de sitar aveugle du nom de Balou qu’il rencontre dans le métro. De retour à Maurice en 1983, Reshad Jaffer Beg fait la rencontre de Belall Lallmohamed dans un mariage. Ils forment un groupe et s’étirent jusqu’à l’étranger, entre autres le Festival des Cordes Pincées à La Réunion en 1986. Pendant 20 ans, le joueur de tabla accompagne ce grand nom du ghazal.

1993-1998 : Traditional Odyssey.
Quelques années plus tard, il est invité au siège des Nations Unies à New York pour la fête de la francophonie dans le cadre d’un échange culturel. “Une magnifique expérience devant un public conquis”, dit-il. Vers 1995, en plus d’accompagner la célèbre chanteuse bhojpuri Meera Mohun depuis un certain temps, Reshad Jaffer Beg se lance aussi de plain-pied dans le projet Traditional Odyssey, dont font partie des noms incontournables de la scène mauricienne comme Menwar, Ernest Wiehe ou encore Linley Marthe. “Je me suis rendu compte de la puissance du jazz adapté à mon registre”. Cette pluralité artistique lui vaut aussi de s’envoler au 5e festival Fenêtre sur Sud de la scène nationale de Cergy Pontoise.

2004 : Mariage de l’Orient et de l’Occident.
Reshad Jaffer Beg pose son tabla dans le tableau métissé que constitue le projet Tandela initié par le Belge Tom de Graeve en 2004. Un mariage de styles où se retrouvent Menwar, Philippe Thomas, Ernest Wiehe, Steve Deville, Kerwin Castel, mais aussi Sagaapatal. Beau partage qui donne lieu à un album et un concert mais aussi une tournée européenne avortée par des événements inattendus. Revenant sur cette expérience, Reshad Jaffer Beg en extrait surtout l’extraordinaire vertu du tabla. “Un instrument universel qui se marie à presque tous les styles, si on sait lui donner le bon tempo. Il faut apprendre des autres et développer différents styles musicaux pour être en mesure de manier son jeu”. Aujourd’hui, au sein de la formation Sagaapatal, il amène le tabla à fusionner avec la musique électronique aux côtés du Dj et producteur Pascal Pierre. “Avec Sagaapatal, c’est le mariage de l’occident et de l’orient”. L’autre point fort de 2004, c’est le concours de chant Khushboo-e-gazal où le joueur de tabla accompagne les candidats lors de cette émission produite par la MBC TV.

2007 : montagnes russes.
Comme les montagnes russes, sa carrière a connu des hauts et des bas, “la faute à un système qui ne valorise pas assez les arts et ses artistes, mais aussi à une certaine intolérance”. Un de ses plus mauvais souvenirs, c’est d’avoir été sollicité et sélectionné pour représenter Maurice en Inde en 2007. A la veille de son départ, il est informé du report du programme alors que les autres artistes mauriciens invités étaient déjà partis. “Bien que découragé par le système, je n’ai jamais été découragé par mon instrument”. En effet, s’exprimer aussi bien à travers un instrument qui ne fait pas partie de sa culture a aussi été un défi à relever. Mais ce qui a fait la différence et l’a fait progresser jusqu’à atteindre l’excellence, c’est son ouverture sur le monde.

2017 + : la suite.
Avec cette même fougue, il continue son épopée avec Sagaapatal et enseigne depuis 2012 le tabla au Centre de Formation de Plaine des Papayes sous l’égide du ministère des Arts et de la Culture. “Partager mes cinquante ans de métier, transmettre l’essentiel et aiguiser la culture musicale de mes élèves est important pour moi”. Son but est aussi de rencontrer d’autres artistes et créer une “révolution de percussions”. Dans les mois à venir, un concert pour fêter ses 50 ans de carrière et un album solo sont aussi prévus.