Yogesh et Pooja Bookhun, couple nouvellement marié, ont une particularité. Ils sont sourds-muets et communiquent entre eux uniquement par le langage des signes. Leur rayonnement intérieur éclipse toutefois ce handicap. Par leur coup d’oeil complice, leur volonté d’accomplir des tâches au quotidien en tandem et l’envie de poursuivre leur cheminement côte à côte, ils sont devenus des symboles de l’amour à Vallée-des-Prêtres et Rose-Belle.
« Get kouma Pooja resanble enn aktris fim indien, e Yogesh enn zoli garçon, zot al bien ansam ». Cette appréciation, Kamla et Roshan Bookhun l’entendent constamment depuis dimanche, jour que leur fils Yogesh a épousé Pooja Ragoobeer. Bien que les nouveaux mariés soient sourds-muets, cela ne les empêche nullement de faire écho à l’amour. Et ce, tant chez les Ragoobeer de Vallée-des-Prêtres que chez les Bookhun de Rose-Belle, mais aussi parmi leur entourage.
Roshan, père de Yogesh, a déjà construit une aile annexe à sa maison pour que le couple puisse profiter pleinement de sa vie maritale. Pooja est devenue la “rani” de cette nouvelle demeure, et il n’est nullement question que les parents s’immiscent dans les affaires du couple. « On interférera uniquement quand ils auront besoin de notre aide, mais on veut qu’ils soient un couple normal et autonome », affirme Roshan Bookhun.
Yogesh et Pooja savourent leur bonheur bien mérité, résultat d’un amour qui a grandi depuis un matin lors d’un Sport Day organisé par l’école des sourds. Les mains en mouvements et un léger son émanant de sa bouche, Pooja relate que depuis l’âge de 15 ans, elle s’est éprise de Yogesh. Toutefois, elle a dû attendre huit ans pour voir son voeu se réaliser. Tous deux fréquentaient l’école des sourds : l’un à Adda, Beau-Bassin, et l’autre à Curepipe. Pooja a été attiré par « so leker ». Yogesh, en hochant la tête, murmure : « So bote. Finn get zoli avan… » Ce qui provoque un fou rire général.
La conversation se poursuit dans la bonne humeur, nous-mêmes essayant de décoder ce que ces deux jeunes ont à raconter, et les parents agissant comme interprètes. Le mariage qui a eu lieu dimanche à Le Val Nature Park entre deux familles a provoqué l’immense joie dans l’ensemble de leur entourage. « C’est une bénédiction d’en haut », clame Kamla Bookhun, mère de Yogesh, dans un large sourire. Elle relate qu’au départ, quand son fils Yogesh lui a fait part de ses intérêts pour Pooja, elle a pris cela à la rigolade. « Li’nn telman fatig mo latet, mo’nn rant dan enn bis ar li e nou’nn al zwenn mama Pooja Vallée-des-Prêtres. La famille a accepté mon fils immédiatement ».
Un des traits de caractère des sourds-muets, selon Kamla, est la nervosité. « Si ou pa ekout zot, laflam. Et surtout, fode pa manti, zot sime bien drwat. Si zot ena enn kiksoz lor leker, ou pou fini kone ». Roshan relate qu’à la naissance de son fils Yogesh, personne n’a décelé qu’il avait ce handicap. « Il approchait ses trois ans et il ne réagissait pas. C’est là qu’on a appris qu’il était sourd-muet », raconte-t-il. « C’était le choc au départ, mais en tant que parents consciencieux, nous avons décidé de l’entourer d’amour. Ma cadette, elle, ne souffre d’aucun handicap ».
Yogesh est talentueux et les parents nous montrent fièrement la grande armoire en aluminium et la commode qu’il a fabriquées. « La société porte un mauvais regard sur les handicapés alors que si on leur donnait leur chance d’avancer, on aurait vu combien ils sont intelligents », estime Roshan. Avis que partage Kamla, qui trouve que sa nouvelle belle-fille, détentrice d’un diplôme en coiffure, allie parfaitement la beauté à ses talents de cuisinière.
Changer le regard d’autrui
Jeeten Ragoobeer, père de Pooja, explique que sa fille est la seule à être sourde-muette dans la famille. « À trois mois, on avait remarqué quelque chose d’anormal chez Pooja. Elle tournait son visage mais semblait perdue dans ses pensées. Le diagnostic du médecin a été un choc pour toute notre famille ». Pour comprendre sa fille, l’école des sourds lui a fait parvenir un manuel des signes mais, dit-il, cela a été difficile de s’intégrer. « C’est ma fille qui, par ses gestes expressifs, son sourire et sa bonne humeur, nous a permis de la comprendre. Depuis son mariage dimanche, elle ne vit plus chez nous et pour nous, c’est une partie de notre coeur qui est loin. Elle nous manque, mais elle doit vivre sa vie de femme ». Jeeten décrit sa fille comme étant coquette et qui ne sort jamais sans ses crèmes. « Difisil fer li naze si li pa’nn met lakrem soley ».
Pooja a fait des études jusqu’en form 3 et, à l’étonnement de son père, a assimilé les rudiments de la coiffure en seulement quatre mois. « C’est dommage qu’on refuse d’employer les handicapés », déplore Jeeten. « Si je n’avais pas de parents dans le domaine de la coiffure, Pooja n’aurait jamais excellé dans ce créneau. Je remercie la directrice de Shayeen Beauty qui a cru dans les capacités de ma fille. »
Concernant l’histoire d’amour entre sa fille et Yogesh, Jeeten Ragoobeer insiste que « c’est le destin ». Il poursuit : « Qui de mieux pourrait rendre ma fille heureuse que Yogesh? ? Ils vivent dans un monde propre à eux et ont leurs propres dialectes. Les parents qui sont dans la même situation devraient donner la même chance à leurs enfants. Les handicapés sont talentueux, il faut juste que le regard des autres change ». Idée que rejoint Roshan Bookhun, qui trouve dommage que son fils n’ait pas pu passer son permis dans les conditions favorables. « Enn sour-mie kapav kondir, me kan pass test, bizin kapav fer li dan enn kondision aproprie. »
Pooja et Yogesh ont déjà leur regard tourné vers l’avenir. Elle espère avoir son propre salon de coiffure et lui souhaite exceller dans l’aluminium et la fabrication des meubles. Quand on évoque le mot « enfant », le couple sourit et reconnaît en vouloir… Mais pour l’instant, Pooja et Yogesh veulent profiter de leur bonheur bien mérité à deux.