RENONCEMENT ET RENONCIATION : La démission du Pape Benoît XVI

Grandeur et Humilité.
Deux termes qui, d’une vue superficielle, pourraient être antinomiques.
Et pourtant, en ce monde en profonde mutation de valeurs, de références axiologiques et éthiques, d’un Pape dit conservateur, il nous vient ce message profond, chargé à la fois d’humanité et de spiritualité.
Message d’humanité au premier abord car la charge, bien que de mission divine, reste tributaire de la condition humaine, dans ses limites physiques, intellectuelles, psychologiques et spirituelles. Une charge, quelle que soit ses responsabilités et sa grandeur dans la cité des hommes, ne peut être si lourde qu’en l’assumant, on prenne le risque de dénaturer la mission même qui y est associée. Or, reconnaître dans toute son étendue la fragilité de sa condition humaine, accepter d’être diminué en dépit de son courage et de sa volonté pour se montrer digne de sa charge, renoncer à paraître et à exister par procuration, quelle plus belle leçon d’humilité que nous donne Benoît XVI.
Message de spiritualité ensuite car l’appel au divin, à la transcendance, à un univers qui dépasse l’entendement ne meurt jamais. Sans doute même, le message est plus fort encore dans le silence du désert et l’humble contemplation de la beauté du monde, plutôt que dans les manifestations de puissance et de pouvoirs temporels. Renoncement et Renonciation se conjuguent ici, pour recentrer un message essentiel de libération : nous dépouiller de tout cet excédent lié au paraître et à l’avoir qui nous surchargent l’âme et nous renforcent dans l’illusion d’être libres et maîtres de notre destin. Dans l’égotisme et le narcissisme que nourrit l’univers fondé sur le Pouvoir et ses symboles mystificateurs.
Renoncement et Renonciation
Nous vivons dans une société mauricienne où, de l’esprit du sacrifice, donc du choix et du renoncement, son corollaire, nous avons basculé trop vite à la recherche du plaisir, de la jouissance à tout prix. Sans discernement, sans aucune volonté de regarder la réalité en face, de l’accepter, d’en faire le tri et de faire des choix, si douloureux soient-ils. Adultes, nous ne voulons aucunement renoncer au plaisir, nonobstant les déviations, déviances et détournements que la jouissance sensuelle, sexuelle, financière est supposée nous apporter. Le renoncement est aujourd’hui synonyme de faiblesse et de médiocrité. Oui, il l’est en effet quand nous ne nous donnons pas le choix, quand nous renonçons par lâcheté, manque de combativité, peur, complaisance et complicité pour écraser et extorquer les autres dans toutes les dimensions de leur existence. Non, il est courage quand nous optons pour un bien supérieur, en accord profond avec ce que nous sommes.
A bien y penser, en fin de compte, notre espace mental et social à Maurice a tellement été à la fois imprégné par les sacrifices des générations antérieures et pollué par un développement trop rapide et sauvage que sans distanciation, une idéologie s’est créée sans bruit mais avec prégnance, celle du non-renoncement. Dans le non-choix. Car tout choix est renoncement. Et choisir peut être terrifiant ! A refuser de choisir, nous nous condamnons à l’enfermement dans un univers sans gratification et sans joie. Pire, nous préparons nos enfants à un monde de solitude dans lequel se côtoient la tristesse, l’opportunisme le plus violent et des perversions de l’être profond. Nous leur ôtons la possibilité d’apprivoiser sons et lumières artificielles pour en faire leur havre de paix et de silence. « Nous ne savons renoncer à rien ; nous ne savons qu’échanger une chose contre une autre », nous dit Sigmund Freud. Or, déjà, Epictète savait qu « ‘il n’y a qu’une route vers le bonheur, c’est de renoncer aux choses qui ne dépendent pas de notre volonté ». Et Gandhi, dans ses lettres de l’Ashram peut dire « Jouis des choses de ce monde mais avec l’esprit de renoncement ». Et Shri Aurobindo, en faisant référence au Bhagavad Gîtâ : « Tout près du renoncement est la béatitude. »
Le renoncement alors est lié intrinsèquement aux domaines de la morale, de la religion et de la psychologie. Il y a dans le renoncement une action volontaire, souvent au nom d’une valeur jugée plus importante, un détachement assumé par apport à une réalité non matérielle ou d’un ensemble de réalités matérielles, une renonciation à ses propres satisfactions au profit d’une plus grande dimension, spirituelle ou non. La renonciation se réfère ici au domaine juridique au sens d’ « acte par lequel une personne abandonne ses droits », en parlant d’un moyen de protection ou d’une charge publique ou familiale.
 La démission de Benoît XVI est ainsi au prime abord renoncement, l’esprit de pauvreté. Renonciation par les contingences. Et dans la grandeur de ce renoncement nous viennent en mémoire les paroles de Maître Eckhart « Les maîtres enseignent que Dieu est un être, et un être raisonnable, et qu’il connaît toutes choses. Mais moi je dis : Dieu n’est ni être ni raison, ni ne connaît ceci et cela ! C’est pourquoi Dieu est vide de toutes choses : et c’est pourquoi il est toutes choses. Or, qui doit être pauvre en esprit, il faut qu’il soit pauvre de tout savoir, comme quelqu’un qui ne sait ni ne se représente absolument plus rien : ni Dieu, ni les créatures, ni lui-même. L’homme ne se trouve donc pas en situation de chercher à connaître “l’être de Dieu” ou à se le présenter. – Ce n’est que de cette façon qu’il peut être pauvre en savoir ! »
Et en lui présentant tous nos vœux, celles de St. Paul : “Tout ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu.”