RÉPONSE À GEORGES ANDRÉ KOENIG: Le fragile métier de libraire

Mon cher ami,
Je te remercie pour ta lettre. Je suis heureux qu'elle ait été ouverte à tous ceux que la Culture interpelle ...
Une librairie qui disparaît est une étoile qui s'éteint dans le ciel de la culture. Ce vieux métier de libraire qui remonte en France au XIIIe siècle est la mémoire vivante des marchands de livres. Au Moyen Âge, la plupart des livres étaient écrits dans les couvents dans un lieu qu'on appelait le Scriptorium où les gens venaient les consulter. À partir du XIIIe siècle donc, la diffusion des livres se fit plus large à travers les grandes écoles créées à Paris et qui demandaient de plus en plus de livres. Ainsi furent créées les librairies, mot dérivé du “Libraria” (Bibliothèque). Ces premiers libraires étaient soumis, dans le cadre de leurs universités respectives, à un serment qui se lisait ainsi: « Vous jurez que fidèlement vous recevrez, garderez et vendrez les livres qui vous seront confiés...vous jurez que si vous êtes consultés sur le prix, vous l'estimerez de bonne foi au prix où vous voudriez le payer vous-mêmes... » 
Lorsque mes frères, sœurs et moi-même, nous fûmes en âge de comprendre, mon père nous répétait qu'un livre, ça n'avait pas de prix ...
Je pense que lorsqu'il fonda la Librairie Le Trèfle d'après cette petite plante du genre Trifolium, il ne le fit pas pour devenir millionnaire, mais seulement pour assouvir une passion culturelle héritée de sa mère, ma grand-mère paternelle, qui écrivait des poèmes, signait des textes dans les journaux sous le pseudonyme Cydalise (dans la Bible, mère de Jean Baptiste). Elle était aussi “speakerine” à la MBS, ancêtre de la MBC.
Partout dans le monde la librairie devint au fil des siècles ce lieu privilégié où on entre non seulement pour acheter un livre, mais aussi pour sentir l'odeur incomparable du papier, être empreint des noms magiques de tous ces auteurs célèbres, prendre la mesure de ce concentré de talents qui s'offre à nous sur les rayons et enfin être aidé par le ou la libraire de service et discuter avec lui ou elle de ce qu'on a lu ou pas. Il règne dans ces lieux une atmosphère à nulle autre pareille où, semble-t-il, le temps a suspendu son vol pour nous permettre de mieux flâner et rêver.
Ce fut longtemps le cas jusqu'aux temps maudits des dieux, où prit forme la lente, mais sûre déculturation ambiante sur laquelle vint se greffer le règne du plus gros, du plus fort et du plus rapide. L'orthographe devint enfant pauvre du bien parler et du bien écrire au profit de ces correspondances barbares qu'on échange électroniquement dans la plus grande débilité phonétique. Dans le même temps les concentrations commerciales ont groupé dans les mêmes lieux le dentifrice, le poulet frit, le liquide vaisselle, les tupperwares, les surgelés, les congelés et...les livres.
En juillet 1994 un certain Jeff Besos créait à Seattle, Amazon, un site de vente en ligne de livres qui venait enfoncer un clou dans le cercueil de la librairie classique.
Que faut-il donc faire aujourd'hui ? Jeter le manche après la cognée en s'inclinant devant le plus fort, le plus gros et le plus pratique, ou se battre ?
Je me suis résolument rangé du côté de ceux qui ne sont pas disposés à accepter tous les modèles de vie qu'on nous impose sous prétexte qu'ils sont les plus forts et les plus rentables du jour.
Mais on ne peut mener un combat tout seul. Ta lettre, mon cher Koenig, remercie d'abord celui qui a fondé cette librairie il y a soixante-dix ans et met du baume au cœur de ceux qui ont eu la charge de continuer cette petite, mais belle entreprise culturelle. Une petite librairie comme la nôtre peut être viable. La tendance est hélas aujourd'hui de s'incliner, de changer de “business model” et de se plier aux exigences de cette société qui plonge lentement mais sûrement dans une hébétude mentale sans précédent.
Ce qui est réconfortant dans toute cette histoire, c'est qu’ici et à Paris beaucoup s'émeuvent de cette fermeture et de cette possible disparition car le Trèfle est aujourd'hui la plus ancienne librairie francophone de cette partie de l'océan Indien. Et à Maurice beaucoup nous ont témoigné de leur sympathie et leur encouragement à continuer. Me revient à l'esprit le proverbe chinois selon lequel « perdre n'est pas une fatalité ; c'est ne pas combattre qui en est une ».
Bien à toi, cher ami.