REPORTAGE - CITÉ LONGTEMPS STIGMATISÉE ET EXCLUE : Barkly défie les préjugés

Les habitants de Barkly savent dire “merci”, et n’ignorent pas le savoir-vivre. Dans cette région de Beau Bassin, tout n’est certes pas rose : le trafic de drogues et d’autres fléaux sont visibles. Mais au-delà des préjugés, Barkly s’est pris en main pour vaincre l’exclusion où on a voulu l’enfermer. Les signes de réussite ne trompent pas. Le progrès est bel et bien en marche. Les zanfan site n’ont plus honte d’affirmer leur appartenance à cette cité créée il y a un peu plus de 50 ans. Les récents événements autour du projet Metro Express l’ont mise sous les feux des projecteurs, mais cette ancienne cité ouvrière compte poursuivre son cheminement, confient ceux qui nous présentent le vrai visage de Barkly.
13h. En ce début de jeudi après-midi, Barkly est silencieuse. Aucun bulldozer à l’horizon. Le quartier a repris son train-train quotidien, malgré la présence des débris post-démolition du vendredi 1er septembre. Aux abords du poste de police, les bus attendent leurs passagers, tandis qu’un petit marché de fortune accueille ses fidèles clients. Nous empruntons d’étroites ruelles, à la rencontre de quelques habitants. Sans langue de bois, ils acceptent de raconter leur cité. Malgré les travers et les préjugés, bann zanfan Barkly sont fiers et heureux d’y vivre.
En 45 ans d’existence, Barkly a marqué les esprits. Pas toujours pour les bonnes raisons. Dans les années 90, cette agglomération était considérée comme sous-développée, se retrouvant même au bas du classement, avec pas moins de 80% d’échecs aux examens du CPE. C’est ce que disait un texte réalisé avec le concours du père Robert Jauffret et publié dans Le Mauricien, en août 1995. Ce quartier de Beau Bassin était considéré comme un coin malfamé où drogue, rixe, alcool et prostitution étaient monnaie courante.

Ressources et infrastructures.
Les choses ont considérablement changé. Les habitants de Barkly peuvent se vanter d’être un modèle d’espoir, de volonté et de conviction. On y récolte depuis un moment les fruits d’un travail mis sur pied après les émeutes de 1999. “Barkly a eu mauvaise presse comme elle a bonne presse. Néanmoins, les gens ne retiennent que le négatif. Il suffit de venir constater de visu, de ne plus se fier aux rumeurs et de s’y attarder pour constater que Barkly est loin de ce l’on veut faire croire”, souligne Jonathan Arsène, responsable du Centre of Learning.
Viken Vadeevaloo et Brian Pitchen rejoignent ses propos en avançant que Barkly est l’une des cités les plus développées de Maurice. “Dans quel autre endroit de Maurice peut-on trouver autant de ressources et d’infrastructures ?” En effet, les habitants ont droit à un centre de jeunesse, un centre social, un centre communautaire, un Centre of Learning, un poste de police, un complexe sportif, un terrain de foot, un jardin familial, une piscine, un dojo… Jonathan Arsène, Viken Vadeevaloo et Brian Pitchen ont su en profiter : ces jeunes sont souvent cités comme des role models pour la société mauricienne.
Naître, grandir et vivre à Barkly n’a pas toujours été évident. Roland Tave, que tout le monde connaît sous le nom de Rolande, est une travestie affirmée qui y tient un salon de coiffure aménagée devant sa maison. Sa voiture rose flashy nous indique que nous sommes arrivés à bon port. “C’est la preuve que chaque individu peut réussir dans la vie, peu importe le lieu d’où il vient. Le plus important est de savoir vivre et de prendre les bonnes décisions”, précise celui qui a foulé la scène lors de l’adaptation mauricienne de la célèbre pièce La cage aux folles par Philippe Houbert, en 2011. La coiffeuse estime qu’à Barkly, “on vit bien”. Mais “cela implique que chacun doive s’occuper de ses oignons et éviter de fouiner dans les affaires des autres. Nous avons beaucoup évolué mais la braise n’est pas complètement éteinte. Impossible de baisser la garde.”

Une nouvelle génération émerge.
À 38 ans, Brian Pitchen, président du Groupe Espoir Revivre Barkly, choisit un ton plus rassurant. “L’île Maurice entière fait face aux problèmes. Il est normal que nous en ayons aussi. Disons qu’ici, c’est un peu plus aigu. Me fode aret kas disik lor nou landrwa. Barkly a fait un très long parcours grâce à des gens honorables tels que Jean-Noël Adolphe, qui se sont donnés corps et âme pour écrire notre nouvelle histoire. Tou move zafer pou Barkly. En vérité, il y a une nouvelle génération qui émerge. La clé de notre réussite, c’est que nous avons compris l’importance de l’éducation.”
Jonathan Arsène peut justement en témoigner. Il a été l’un des premiers bénéficiaires des cours de soutien et d’accompagnement scolaire. Ils sont nombreux à lui avoir emboîté le pas. “Plus d’une centaine de jeunes sont des universitaires. Certains gradués préparent même des maîtrises à l’étranger. Avant, les véhicules assurant le transport des employés n’osaient pas venir ici. La persévérance de tout un chacun a fini par payer. Nous sommes présents dans plusieurs secteurs et à des postes importants. Les gens se sont stabilisés, ils travaillent et s’occupent de leurs enfants. Nou ena bon manier, nou pa sovaz”, confie Viken Vadeevaloo, manager d’ONG.
Mais d’où vient cette étiquette de quartier chaud ? “Nous étions mis à l’écart. Les gens avaient du mal à s’en sortir. Cette frustration s’était transformée en colère et a engendré des réactions impulsives”, confie Rolande, également travailleuse sociale et militante au sein de Visa G et d’autres mouvements engagés pour le respect des droits des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT). Pour sa part, Jonathan Arsène a eu l’occasion d’approfondir ses recherches pour mieux comprendre cette réputation peu flatteuse de Barkly. “Il faut remonter bien avant les années 90. Ce sont les habitants de Barkly eux-mêmes qui se sont graduellement enfermés derrière des barrières, allant jusqu’à se catégoriser comme inférieurs face aux autres quartiers de Beau Bassin. Certains en ont rajouté une couche en se faisant passer pour des durs. Ils voulaient juste se protéger derrière cette carapace. C’était une manière d’attirer l’attention sur eux. Cela nous a desservis pendant de nombreuses années. Zordi zour, ena dimounn ankor pe demande si kapav vinn dan Barkly san risk.” Des interrogations qui font rire Brian Pitchen. “Vous a-t-on agressé, injurié et attaqué depuis que vous êtes arrivés ici ? Certes, il y a des gens peu fréquentables, mais cela ne concerne qu’une minorité. Barkly n’est pas un endroit où règne un sentiment d’insécurité.”

Responsabiliser et sensibiliser.
Néanmoins, certains regards sont plus insistants que d’autres. À Barkly, tout le monde se connaît et “tout étranger est vite repéré”, nous confie Salem, 30 ans. L’artiste sculpteur délaisse la fabrication d’un instrument de musique pour effectuer quelques pas aux alentours de sa demeure, située dans l’un des recoins du quartier. Là où il est possible d’avoir une vue panoramique sur les champs de cannes et des pans de verdure, mais aussi sur des aspects moins reluisants. Sur la route jouxtant ce coin connu comme “le couloir de la mort”, se côtoient des personnages visiblement éméchés et dans un état second, des terrains vagues où, entre les déchets entassés, l’on distingue clairement des seringues usagées. “C’est un endroit tristement fameux pour ce genre d’activités. Pour moi et les jeunes qui sont sous mon aile, c’est une mine de trésor pour trouver du matériel de récupération pour fabriquer des instruments de musique”, précise notre interlocuteur.
Barkly avance, porté par des regroupements de jeunes décidés à œuvrer pour un meilleur lendemain, en mettant l’art au service du social. Membre fondateur d’Echos des îles, collectif qui milite pour la valorisation de la ravanne, Yoni Sauterelle et son équipe encadrent une trentaine de zanfan Barkly, leur proposant des cours de musique deux fois la semaine. “Tout l’enjeu de notre démarche repose sur un besoin de les responsabiliser et de les sensibiliser.”
Plus tard dans l’après-midi, Barkly est plus mouvementée. Un défilé de voitures et de motos indique que les “travailleurs” sont de retour dans leur cité. L’histoire de Barkly s’est construite et forgée au cours de nombreuses années. Il y a encore d’autres nouvelles pages à écrire, souligne Brian Pitchen. “Barkly est aujourd’hui un exemple à suivre en termes de développement.” Salem a confiance en l’avenir et cite les talents nationaux qui ont fait la fierté du quartier : Clarel Armelle, Ravanne sans Frontière, Abaim…
Nous quittons les lieux en croisant une bande d’enfants qui courent joyeusement, cahiers et plumiers en main, heureux de leur cours du jour offert gratuitement par le Centre of Learning. À Barkly, conclut Viken Vadeevaloo, “nous avons fait un gros travail de développement communautaire. Ce n’est pas uniquement de la volonté, mais parce que nous étions prêts à travailler ensemble. Barkly ena plis ki kapasite. Li ena enn solidarite ek enn vizion a lon term.”

Père Eddy Coosnapen, curé de la paroisse Sacré-Cœur, Beau Bassin
“Barkly a une histoire, un passé et une fierté”

Après l’opération démolition du 1er septembre à Barkly, quel est votre constat de la situation ?
Le quartier en ressort plus solide que jamais. La solidarité que Barkly a démontrée lors de ces événements est remarquable. Ensemble, comme un seul homme, ils ont montré leur force dans ces moments difficiles. Mais elle a aussi ses limites.

Vous parlez de solidarité. Mais un rapide tour d’horizon dans le quartier montre des habitants découragés et une harmonie sociale un peu chancelante.
C’est pourquoi je souligne que Barkly a aussi ses limites. Depuis la création de ce quartier, nous avons connu trois générations. La première est composée aujourd’hui de grands-parents, la deuxième de jeunes qui y sont nés et grandi et ont appris à aimer leur quartier. Même si les conditions étaient difficiles, il y avait une certaine solidarité et une vraie amitié entre tous. Au fil des années, je vois une troisième génération qui a grandi trop vite, qui n’a pas connu, comme celles qui l’ont précédée, la culture de l’effort. Comme c’est le cas partout ailleurs, c’est une génération qui s’est perdue en chemin.

Quelles sont les conséquences de cet égarement ?
La présence de certains jeunes dans les coins et recoins de Barkly fait peur. On voit et constate des choses, mais beaucoup préfèrent se taire pour leur propre sécurité et leur petit confort. Ça, c’est le côté négatif.

Quel est le côté positif ?
Barkly a une histoire, une fierté et un passé qui fait que ses habitants sont contents d’être là. Des garçons et des filles brillants continuent à faire honneur au quartier au niveau éducatif, social, sportif, artistique et professionnel. Nous ne pouvons qu’être impressionnés du nombre de personnes qui ont réussi professionnellement. Il ne faut pas stigmatiser Barkly comme un quartier où il n’y a que des ratés.

Quelle solution durable pour changer cette image ?
Il faut des actions concrètes sur le terrain. Avec les jeunes, il faut s’asseoir, discuter et réfléchir sur comment travailler au développement durable du quartier. C’est ensemble, d’une manière plus organisée et réfléchie, que l’on peut dire non à beaucoup de fléaux qui foisonnent dans le quartier.

Un brin d’histoire
Le quartier tient son nom du dixième gouverneur de Maurice, Henry Barkly (1815-1898). Ce politicien britannique a occupé cette fonction de 1863 à 1870. Il a inauguré en 1864 le chemin de fer. Le Barkly Wharf au Caudan tient de lui. En 1990, la cité Barkly a célébré son 25e anniversaire en grande pompe, avec l’inauguration d’un complexe sportif et d’infrastructures récréatives destinées aux enfants de la région. Un développement suivi l’année suivante par la construction du Centre de Jeunesse, du terrain de volley-ball et de basket, et l’asphaltage des rues principales.