REPORTAGE - LA BUTTE : Sur le tracé du déracinement

En début de semaine, Scope a accompagné plusieurs familles dans leurs derniers moments chez eux à La Butte. Leurs demeures se situant sur le tracé du projet Métro Express, ils ont été sommés de quitter les lieux avant le mercredi 23 août. Si certains se préparent à partir, d’autres demeurent dans le flou, et d’autres encore tentent encore de se battre. Pour beaucoup, ce départ forcé constitue un véritable drame humain. Ce déracinement fera disparaître des années de souvenirs qu’ils ont construites sur ces parcelles de terre réquisitionnées par l’État au nom d’un projet qui fait polémique.
L’horloge tourne, l’ultimatum approche. Depuis ce matin de lundi, Azam Rujubali, président de l’Union Sociale Développement, de Debout Citoyen et dont la maison est située pile sur le tracé, multiplie les démarches pour tenter de stopper l’inévitable. “Depi gramatin mo pe koz ar mo avoka. Nou pe al met enn inzonksion kont sa proze-la. Nou pe fer le maximum pou met bann pwin inportan pou gagn enn dosie an beton”, confie-t-il, en prenant un ton de battant. L’instant d’après, lorsque sa femme lui apporte des photos de leur maison prises par le passé, il craque. C’est en sanglots qu’il nous relate comment il a travaillé dur pour construire cette maison, qu’il possède depuis 37 ans. “Mo finn konstrir sa ek mo prop lame. Sa fer di mal ki zot aras sa ek nou. Monn aste materyo tigit par tigit pou mont sa. Sa bann souvenir ki nou ena isi la priceless.”

“Notre souffrance est énorme”.
Un peu plus bas, les Dhurman ont l’air résigné. Nous arrivons au moment où Swaley Dhurman place une nouvelle boîte contenant des vaisselles dans sa voiture. Ce chauffeur de taxi, âgé de 66 ans, est en plein déménagement. À l’intérieur de la demeure le désordre règne. “Pa kone kot pou koumanse kot pou fini”, confie Shirin Dhurman, son épouse. Depuis la visite des policiers durant le week-end, la pression est montée d’un cran. “Mo latet fatige. Nepli ena gou pou nanye. Me pena swa, bizin ale”, confie Swaley.
Presque tous les meubles ont été démontés, des vêtements s’empilent sur des chaises et des boîtes attendent d’être embarquées. Plusieurs jouets indiquent la présence d’enfants. “Ce sont les dernières choses que nous ramasserons car nous essayons de ne pas stresser les petits par tout ce qui nous arrive.”
À partir de mercredi, le couple reprend tout à zéro. “Le métro léger vient briser notre vie. Ce sont six ans de vie que nous laisserons derrière nous”, confie le couple, locataire de cette maison voisinant l’ancien marché de La Butte.
Shirin Dhurman est à cran. Elle ne retient plus ses larmes. Au-delà du sentiment d’être mise à la porte, cette femme s’apprête à vivre une grande séparation. En effet, son fils, sa belle-fille et ses deux petits-enfants, avec lesquels ils partageaient l’habitation, partiront de leur côté tandis que son époux et elle iront dans une autre maison. “Depuis leur naissance, je m’occupe d’eux. L’aînée, âgée de trois ans, partage mon lit. Elle n’arrête pas de nous poser des questions et nous ne savons plus quoi dire pour la rassurer. Notre souffrance est énorme. Ce qui nous arrive ne pourra jamais être réparé.”

“Je me jetterai sous le tracteur…”
De l’autre côté de la rue, des ouvriers s’attellent à déménager une entreprise qui se situe sur le tracé. Derrière, le quotidien se poursuit dans un garage qui est là depuis 40 ans. Ils sont à plusieurs frères et cousins à vivre de leur métier de garagiste, de tôlier ou de mécanicien. À quelques jours de la date butoir, plusieurs questions demeurent. “Nous sommes dans le flou. À un moment, nous avons cru comprendre que le garage serait rasé. Et puis nous avons entendu qu’un bout de terrain seulement a été réquisitionné par l’État et que nous conservons une partie.”
En ce début d’après-midi, tandis que l’un des leurs est convoqué au ministère des Infrastructures publiques et du Transport routier, le travail se poursuit. Du moins en apparence, souligne Narsimdass Goorvadoo. “Notre esprit est ailleurs. Nous attendons impatiemment son retour pour savoir si nous serons obligés de fermer le garage. Sa laz nou finn arive la, zame nou ti panse ki nou karyer ti pou fini koumsa. Zis ar dimounn mizer ki zot kapav permet zot fer sa. J’ai même dit à ma femme et mes enfants que si besoin, je me jetterai sous le tracteur afin qu’ils puissent toucher une pension. À ce jour, je ne sais pas jusqu’à quel moment je vais pouvoir travailler ici et continuer à les nourrir.”

Contre l’idée d’être relogés.
Ils sont définitivement contre l’idée d’être relogés. “Après 40 ans, nous nous sommes fait une clientèle et une réputation. Les gens ne vont pas nous suivre.” À ce stade, la compensation semble être une option. Néanmoins, précise Raj Ramsamy, “le garage est enregistré sous le nom d’une seule personne. Est-ce que le gouvernement a pris en compte le fait que nous sommes plusieurs ? Le montant sera-t-il suffisant pour assurer notre retraite et subvenir aux besoins de notre famille ? Ils nous ont donné une date pour bouger mais ne nous ont pas dit quand et comment nous allons être dédommagés.”
À côté du garage, nous rencontrons Mme Allabaux, 75 ans. La voix pleine de nostalgie, elle partage l’immense chagrin qui l’envahit. “Regardez ma cour, elle ressemble à une poubelle. Depuis que nous avons appris que nous devons la quitter, nous n’avons plus le courage de la nettoyer”, dit-elle, en retenant difficilement ses larmes. Dans sa maison, des affaires sont entassées ici et là. Des vêtements ont été emballés, en attendant d’être apportés ailleurs. “Nous allons habiter chez des proches à Plaine Verte mais, faute de place, nous ne pourrons y apporter toutes nos affaires. Elles seront dispersées chez d’autres proches.”

“Depi kan nou skwater nou ?”
Depuis qu’elle a appris la terrible nouvelle, sa santé en a pris un coup. “Je suis tombée malade. Je ne pouvais plus rester ici, ça me tourmentait. J’ai dû aller passer quelques jours chez une de mes filles. Quant à mon autre fille, qui vit avec moi, so latet fatige. Fer dimal trouv li koumsa. Nous sommes très tristes de devoir quitter cet endroit. J’habite ici depuis plus de 50 ans. C’est un vrai déracinement qu’on nous impose”, s’insurge Mme Allabaux.
Un peu plus loin, les frères Jean-Claude et Laval Adirouben se rongent les ongles. “Nou pe viv dan stres, nou pa pe kapav manze ni dormi.” Locataires d’une maison depuis cinquante ans, ils se retrouvent au pied du mur, à quelques heures de leur éviction. “Nous avons reçu un papier du propriétaire récemment nous demandant d’aller ailleurs. Nous ne travaillons pas, nous n’avons pas d’argent pour louer une autre maison. Ici, nous ne payions que Rs 835 de loyer. Partout, on nous demande Rs 7,000 ou plus”, disent-ils.
Quant aux Coollen et Beegun, c’est une partie de leur cour qui est concernée par le projet. Ils sont remontés contre la manière de faire des autorités. “Zot pase, zot kol enn papie zot ale. Lor papie inn marke ki nou bann skwater. Depi kan nou skwater nou ?” Annick Coollen se fait du souci pour son père qui, à 83 ans, vit mal toute cette agitation. “On a dû faire appel à un médecin en quatre occasions. Je suis triste de ce qui se passe. C’est pénible pour lui et pour toute la famille. Ma mère est décédée il y a trois ans, après être tombée malade suite à l’annonce du projet.” Annick Coollen craint également pour la sécurité des autres habitants. “Ce terrain est instable. Il y aura un réel danger avec les vibrations du métro.”
En fin d’après-midi, après sa rencontre avec le Permanent Secretary du ministère des Infrastructures publiques et du Transport routier, Azam Rujubali accuse le coup. Le combat est loin d’être gagné. “Mo’nn kalme enn tigit. Mo finn gagn inpe garanti. Mo pe al lor konpansasion”, ajoute-il, sans vouloir donner de précisions. “D’ici mercredi, nous déciderons de l’injonction que nous préparons”, conclut-il.