REPORTAGE : La vie autour de La Ferme

Au pied du Corps de Garde, entre Rose-Hill et Bambous, se trouve le réservoir de La Ferme. Un lieu unique qui grouille de vie avec des élevages de bœufs et de cabris, des activités de pêche et de natation. Cela constitue des loisirs pour les familles qui habitent près du réservoir, dont des squatters. Bleck Lindor, un jeune très connu de la région, nous a accompagnés dans ce lieu à l’atmosphère si particulière avant que les familles de squatters ne soient délocalisées. Car se fera prochainement la réhabilitation du barrage du réservoir, après que des fissures ont été constatées dans sa structure.
Une chaleur torride prévaut à Cité La Ferme ce samedi matin. Des jeunes sont assis près du terrain de football; les nombreux passants nous regardent avec curiosité. À nos côtés, Bleck Lindor, jeune instructeur de musique très connu de la région, qui s’est porté volontaire pour nous faire découvrir la vie autour du réservoir de La Ferme. “Korek Tima ?”, entend-on tout au long de la visite. “Zot tou konn mwa Tima ici”, nous dit le jeune homme né à Cité La Ferme, tout en redressant ses dreadlocks.
Bleck Lindor nous conduit à la rencontre des habitants, qui s’ouvrent à nous facilement, rassurés par sa présence. “Le gros problème que nous avons ici, c’est le manque d’eau. Quand elle coule, il vaut en profiter et faire la vaisselle et la lessive. Il faut également en collecter dans tout ce qu’on trouve, car nous savons que l’eau ne coulera pas longtemps. Nous avons fait des plaintes à maintes reprises, mais le problème persiste depuis des années”, confie Angélique Jolicoeur, 58 ans.
Ce sera un peu le fil rouge de notre visite. Quasiment chaque habitant que nous rencontrons évoque ce problème. “Je lave le linge dans le réservoir quand l’eau ne coule pas”, confie Monique Hypolite, 54 ans.

“Ziska 100 bef pe marse parfwa”.
À l’approche du réservoir, pratiquement toutes les maisons sont en tôle et en bois. Il s’agit des foyers des squatters qui vivent au pied du réservoir. Nous y rencontrons Diana Phillibert, 27 ans, qui nous confie avoir du mal avec la chaleur. Elle est surprise par le nombre d’animaux qu’elle voit quotidiennement ici, comparé à Rose-Hill, qu’elle a quitté il y a quatre ans. “Kapav trouv ziska 100 bef pe marse parfwa. Komansman mo ti pe trouv sa bizar me apre mo’nn abitie”, dit-elle en souriant.
Nous atteignons la berge située en hauteur. La vue est imprenable. Les flancs du Corps de Garde confèrent un cachet féerique à l’endroit, avec son lot de verdure et ce parfum particulier provenant du réservoir. Devant nous, un troupeau de cabris se délecte des feuilles d’un arbre de katiamani qui a poussé dans le réservoir. À quelques mètres d’eux, leur propriétaire, Ram Bundoo. Il est agent de sécurité et cet élevage lui permet d’arrondir ses fins de mois. Il vient à notre rencontre avec son paquet de verdure dont raffolent ses chèvres. “Chaque matin quand je sors du boulot, je viens ramasser de l’acacia, du bois noir et de l’herbe cochon pour les nourrir”, dit-il, dans un large sourire.

Natation et pêche.
Un peu plus tard, nous rencontrons des jeunes qui nagent près du barrage. Adolescents et jeunes adultes se présentent sur le barrage et se jettent à l’eau, se délectant des sensations fortes que procure le saut. “Nous venons nous amuser ici assez souvent, pratiquement tous les week-ends”, disent-ils. Un peu plus loin, deux jeunes sont en train de pêcher. “L’avantage de vivre ici est que, dès que nous voulons manger du poisson, nous n’avons qu’à aller pêcher dans le réservoir. Nous pouvons trouver des tilapias, des berrys ou des carpes. Nous attrapons souvent des poissons-chats depuis quelque temps. Ce sont des poissons dont nous ne voulons pas car ils ont des épines près de leur gueule, dont la piqûre provoque la fièvre”, confie Bleck Lindor.
Nous guidant vers les habitations, Bleck nous présente sa grand-mère, Nicrece Bouccarry. Elle ne se fait pas prier pour nous parler de l’odeur nauséabonde provenant de La Chaumière, située non loin de là, et qui envahit souvent la région. “Loder dump la mari fatig nou. Kan divan leve, loder la monte e gagn enn ta mous”, dit-elle. Elle surveille le fwaye qu’elle utilise pour cuire à manger dans sa cour, tout en jetant un œil sur les poules et les poussins qui passent leur chemin.
Alors que nous nous enfonçons dans la cité à la rencontre d’autres habitants, nous rencontrons quelques jeunes autour d’un haut-parleur dans la rue; la musique joue à fond. Plus loin, nous croisons Danielle Joseph, 54 ans, devant sa tabagie. “Je vends des petits gâteaux ainsi que des ounnde et des aplon”, confie-t-elle.

“Bizin pran bato pou pase isi”.
Assis devant sa maison en tôle, Ton Mahesh, 90 ans, regarde les passants. Ancien laboureur, il se dit déçu par l’attitude de certains jeunes de la région. “Avant, les jeunes avaient du respect pour les gens. De nos jours, ce n’est plus le cas.” Dans l’arrière-cour, Mahntee Ungapen, 46 ans, assise sur son sali, fait la vaisselle. Elle s’insurge contre la drogue qui est venue bouleverser la vie des habitants de Cité La Ferme. “Il n’y avait pas de drogue ici. Aujourd’hui, on ne voit que ça et ce problème en amène d’autres, comme les vols récurrents dont les habitants sont victimes. On a peur de marcher le soir.”
Nous enfonçant dans le village, nous rencontrons Liseby Héblé, 58 ans. Elle est très remontée contre le manque de drains. “Kan lapli tonbe, bizin pran bato pou pase isi. An plis, ou gagn sa delo kaka la ki vini depi lao.” Pascal Pavaday, 38 ans, nous montre une allée en béton qu’il a dû construire au bord de la rue pour pouvoir entrer et sortir de chez lui en temps de pluie. “Quand il pleut, c’est inondé partout. Regardez ce chemin : cela fait des dizaines d’années qu’il n’a pas été goudronné.”
En ce qui concerne la délocalisation prévue, un certain malaise s’est installé chez les habitants. “Sa terin kinn donn mwa la, mo pa krwar mo pou kapav al konstrir lor la. Sa kantite ros ki ena lor la, li pou kout mwa bel larzan pou met terin la lor enn baz ki kapav konstrir. Mo enn retrete, li pa pou fasil pou mwa di tou”, se plaint Claude Suzanne, 64 ans. “Zot pe dir nou al res Bambous, me nou pa kontan laba”, ajoute Mahntee Ungapen.