Cela fait 400 ans que la toute première messe a été célébrée à Maurice, à Vieux-Grand-Port, le 22 mars 1616. C’était lors du passage des navigateurs portugais dans l’île. Avant de lever l’ancre, les prêtres se trouvant à bord accompagné des marins et passagers ont dit une messe dans un endroit proche de Ferney. C’est pour marquer cet événement qu’une messe d’Action de grâce a été dite mardi en fin d’après-midi à l’ancienne usine sucrière de Ferney. L’occasion pour nous, avant l’office commémoratif, d’aller à la découverte de ce village si chargé d’histoire, mais où tout conspire à nous la faire oublier.
Ferney est un village tellement paisible qu’on croirait d’abord qu’il n’y a pas âme qui vive. Mais, dès 17h30, quelques fidèles de la région se rendant à la messe font leur apparition. « C’est aujourd’hui un événement extrêmement important pour tous les catholiques de la région de Vieux-Grand-Port, région qui a un riche passé historique, mais aussi pour toute l’île Maurice », nous dit Marie, une habitante de Rivière-des-Créoles, venue en famille à la messe célébrée à l’occasion du 400e anniversaire de la première messe célébrée à Maurice. La mère de Marie fait partie de la majorité des habitants de la petite localité de Ferney qui ont quitté les lieux après que l’ancienne propriété sucrière ait cessé toutes ses activités. Ces derniers ont alors été relogés à Rivière-des-Créoles, un village voisin.
Vieux-Grand-Port peut être considéré comme le berceau du catholicisme à Maurice. Dans un ouvrage de référence, « Vieux-Grand-Port, un trésor du patrimoine mauricien », l’historiographe de l’Eglise, feu Mgr Amédée Nagapen, avait nous fait revivre ce moment : « La toute première messe célébrée par des catholiques au port sud-est eut lieu en mars 1616 à l’occasion de la visite d’une expédition portugaise ».(…) « Le 7 février 1616, une caravelle et une patache quittaient Goa en route pour Madagascar. Elles emmenaient à leur bord quatre prêtres de la Compagnie de Jésus: Manoël d’Almeida, supérieur de la mission, Révérend P. Luiz Mariano, Custodia da Costa et Antonio d’Azvedo.
Les navigateurs atteignirent le sud de Maurice le 21 mars de la même année, fête de St-Benoît. Au coucher du soleil, ils jetèrent l’ancre au Grand-Port qu’ils baptisèrent St-Benoît, en raison de leur découverte le jour de la fête de St-Benoît ».
Avant la messe, nous avions eu l’occasion de déambuler dans les allées du lieu de cet ancien établissement sucrier, le temps s’est comme figé sur la période glorieuse de la production de la canne à sucre ; çà et là, subsistent encore des vestiges du temps révolu, comme ces camions qui transportaient la canne et qui sont désormais couverts de rouille. Non loin, un petit bâtiment en pierre de taille abrite un mini musée consacré au café. Ferney avait ceci de particulier qu’en dehors de la production de sucre, elle cultivait aussi du café. L’étroite galerie, par des panneaux et photographies, revient succinctement sur la période de la production de café dans cette région, et dans un coin trône un mortier, pièce rare. L’ancienne sucrerie est l’un des rares endroits où l’on peut encore être renseigné sur l’Histoire. Ce n’est pas le cas pour ce qui est d’autres bâtiments.
Vieux-Grand-Port est un creuset où ont débarqué tour à tour des colons de différentes nationalités. Plus loin dans le village, vous vous retrouverez devant les vestiges d’un fort militaire construit par les Hollandais et agrandi plus tard par les Français. Poussez encore l’exploration jusqu’à la Grande-Rivière-Sud-Est (GRSE), et c’est la présence portugaise qui vous imprègne. Il serait passionnant d’avoir un parcours historique jalonné de panneaux, de monuments et de sculptures représentatifs de cette période, conçus par des artistes de talent à l’édification des Mauiriciens et des touristes hollandais, portugais et français. Mais nous en sommes loin.
Bien avant les Portugais, Vieux-Grand-Port avait été baptisé « Port Warwijck » du nom de l’Amiral hollandais, qui, le 20 septembre 1598 avait pris possession de l’île. Un monument — ou plus exactement une grosse pierre plantée là qui le soir doit prendre les apparences d’un dolmen ; on ne pouvait s’attendre à plus des autorités ! — commémore cet événement. A peu de distance se trouve un bâtiment tombant en ruine qui rappelle sans contredit un passé lointain, mais aucun panneau, rien autour qui rappelle au visiteur l’origine de cette bâtisse. Alentour poussent des plantes à l’état sauvage. D’autres bâtiments du même acabit sont frappés du même anonymat historique. Le devoir de mémoire mauricien est bien souvent une passoire ! Sur cette baie plantée de grands mangliers et où l’on jouit d’une vue magnifique sur l’Ile-aux-Aigrettes, de jeunes pécheurs, silencieusement, s’adonnent à la pêche à la ligne. Sauront-ils nous renseigner sur la bâtisse désaffectée ? Ils habitent ici, y sont nés et l’histoire de leur village semble le dernier de leurs soucis. Nous nous éloigner au risque d’effrayer les poissons !
Amédée Nagapen, dans l’ouvrage cité plus haut, retrace une exploration entreprise par le père Manoël et ses coreligionnaires du côté Grande-Rivière-Sud-Est, rivière qu’ils nomment « la rivière de l’Annonciation », car c’est le jour de cette fête qu’ils auraient parcouru les rives. « Nous avons planté sur quelques rochers qui émergent de ses eaux, de petites croix en bois. Nous avons aussi gravé avec un canif sur le tronc d’un gros arbre le nom de Jésus en ajoutant les mots « Pères de la Compagnie ». Sur un autre arbre au pied duquel nous avons célébré la messe, nous avons aussi mis plusieurs inscriptions indiquant l’année, le mois et le jour de l’arrivée en ce lieu de notre flotte portugaise. »
C’est le lendemain qu’ils célébreront une messe à la Baie de St-Benoît (Grand-Port). Ce 22 mars 1616, tous les voyageurs débarquèrent. La majeure partie communia. La plume du père Manoël se fait enthousiaste pour décrire l’événement. « Nous sommes allés célébrer la messe auprès d’un arbre très haut. Ce fut une grande joie d’offrir à Dieu dans cette île le saint sacrifice de la messe. Aussi ai-je célébré la messe de la Sainte-Trinité, et me suis-je offert moi-même ainsi que l’île tout entière aux trois divines personnes en les priant de donner à des catholiques un pays aussi fertile et aussi beau. La flotte leva l’ancre le 26 mars et mit le cap sur l’île Bourbon. »
Plus nous avançons, plus nous côtoyons des ruines du passé. Le charme de Vieux-Grand-Port vient peut-être de cette rencontre continuelle avec l’Histoire de Maurice. Après Le Morne et l’Apprasavi Ghats, il faudrait peut-être inscrire, si ce n’est à l’UNESCO, au moins dans la mémoire de nos concitoyens, ces lieux, ses bâtiments du Sud qui sont les parents pauvres de notre patrimoine. Les autorités, tel Néron, semblent jouer du violon pendant que tous ses pans de notre histoire s’en vont en ruine… Et cette messe célébrée par Mgr Piat est venue à point nommé pour nous rappeler que l’histoire de Maurice remonte à plus loin que Le Morne, l’Apprasavi Ghats et l’Indépendance…