S’est tenue à Pékin une importante réunion d’experts le 31 mai et le l juin 2017, sous l’égide de l’UNESCO, de la Fondation pour la paix mondiale de Chine et la Fondation internationale de la culture de la paix de Pékin. Cet événement, réunissant une soixantaine d’experts sur les routes de la Soie, avait pour but le développement d’un Atlas interactif. L’accent était mis sur les interactions culturelles le long de ces routes qui ont été le vecteur de l’élaboration des humanités, telles que nous les connaissons aujourd’hui. Notre compatriote Khal Toorabully figurait parmi les chercheurs et experts invités à proposer des thèmes et des perspectives pour cet Atlas. Rappelons que ces journées autour de 7 ateliers thématiques ont mené à la Déclaration du Jardin de la paix, que nous avons solennellement signée. Retour sur un événement culturel et humaniste majeur avec le poète mauricien qui nous livre son compte-rendu.
Réunion après le Sommet de Belt and Road (Ceinture et Route) à Pékin
Deux semaines avant cette réunion d’experts, la capitale chinoise a vécu un événement planétaire avec la tenue du « One Belt One Road (OBOR) initiative » (ou Belt and Road Initiative (B&R)) lancée en 2013 par le président chinois, Xi Jinping. Réunissant environ 130 pays, l’idée principale est de réactiver les routes historiques de la soie, qui ont été les vecteurs des échanges commerciaux, culturels, religieux, des savoirs et des idées… Celles-ci ont façonné la vie planétaire de façon durable. L’Unesco a classé un tronçon de 5,000 kms de la route et des sites reliés aux routes de la Soie.
D’emblée, les Chinois ont prôné une approche gagnant-gagnant sur ces routes et ont lancé une série de travaux infrastructurels pour améliorer la connectivité entre les pays signataires du Belt and Road et au-delà (1). Considéré comme le projet du 21ème siècle, le BR est financé par la Chine à hauteur d’un trillion de dollars. Il couvre de nombreuses régions du monde, notamment, l’Eurasie.
Les participants étaient invités à réfléchir aux thèmes de l’Atlas que les partenaires et l’Unesco développeront, afin de donner, principalement mais non exclusivement, à la jeune génération, les informations permettant d’accéder aux richesses et complexités des routes de la soie. Celles-ci furent nommées Die Seidenstrasse (the Silk Road) par le géologue Ferdinand von Richthofen en 1877. Rappelons que deux routes majeures de la soie sont à prendre en considération, celle, terrestre, allant de la Chine à la Méditerranée, avec ses méandres et hiatus, et la route maritime de la Soie, couvrant majoritairement la mer de Chine et l’océan Indien, explorée pour le film La Mémoire maritime des Arabes en 1999. Notons que cette dernière dénomination a été proposée avec succès par Doudou Diène, que l’on ne présente plus.
Une précaution a été prise lors des débats pour requalifier « silk road » en « silk route » au pluriel, pour éviter une confusion répandue. A savoir, qu’il existerait une rue/route dans le sens contemporain, bien balisée, reconnaissable, alors que la « route de la soie » est en fait une série de voies, routes, passages, de lacets sur des tronçons de territoire ne connaissant pas le concept d’état-nation au sens moderne du terme. Donc, des routes discontinues déterminées par la topographie, le climat, la situation politique… On a donc préféré les termes de « silk routes », qui indiquent la valeur de connectivité entre ces routes souvent en pointillé, unissant divers peuples, langues et cultures autour des commodités telles que la soie, les épices, les chevaux, mais aussi des savoir-faire, des idées, des religions… Les Chinois l’appellent Yi dai Yi lu.
Quelques lignes fortes des travaux pour l’Atlas

Cette réunion d’experts a réuni des chercheurs de la Mongolie, de Chine, d’Azerbaïdjan, de l’Italie, de France, de l’Ouzbékistan, de l’Iran, de la Russie, de la Corée du Sud, de Djibouti, de la Grande-Bretagne… Les ateliers étaient placés sous la présidence de l’UNESCO et des partenaires de Chine, notamment la Fondation pour la Paix. Présidée par M. Li Ruong, elle est très active en de nombreux domaines pour promouvoir les relations entre la Chine et tous les pays du monde, y compris ceux qui n’ont pas une représentation diplomatique en Chine. Cet homme d’une grande culture et affable a charmé plus d’un, ne ménageant pas ses efforts pour raviver l’hospitalité chinoise et sa culture riche. Pour lui, cet événement constitue un repère d’importance dans la culture internationale et chinoise.
L’UNESCO a posé, dès le discours inaugural, le cadre philosophique de son action pour cet Atlas. Celui-ci s’inscrit sans faille dans l’héritage commun de l’humanité, dans ses valeurs partagées. Pour elle, les routes de la Soie ont développé une culture de l’interaction et constituent les artères principales de la transmission des cultures. Elles ont facilité les voyages des personnes ordinaires, des diplomates, des religieux, des pèlerins, des traducteurs, des chercheurs, des savants… Elle a relié sédentaires et nomades, bouddhistes, manichéens, zoroastriens, chrétiens, hindous, juifs et musulmans… Ali Moussa-Iye, chef de la Section de l’Histoire et de la Mémoire pour le Dialogue de l’UNESCO, a souligné que les routes sont «un grand progrès dans l’histoire humaine». Le ton était donné.
Dans son intervention, Khal, a rappelé un point focal considérable dans ces échanges, sous la forme d’une ville et d’une institution. En effet, à son apogée, au 9ème siècle, Bagdad fut le pendant occidental et islamique de ces routes. La ville ronde, ainsi désignée en raison de son architecture circulaire, a permis, grâce à son statut d’empire et de point-clé sur les routes terrestre et maritime de la Soie, l’éclosion de la plus importante oeuvre de traduction, d’élaboration et de transmission de savoirs et des sciences, au-delà des considérations de religion, d’ethnie, de langue ou de géographie. La Maison de la Sagesse a joué un rôle historique dans ce processus culturel et intellectuel réunissant les savoirs et sciences gréco-romains, chinois, indiens, bouddhistes, juifs, chrétiens, musulmans, brassant des savoirs venus de l’Asie centrale, du Moyen-Orient, d’Andalousie, des Indes ou de l’Empire du Milieu. Khal Toorabully a tenu à souligner le rôle de ce lieu emblématique sur les routes de la Soie car elle en illustre la convergence, la connectivité et la créativité à l’oeuvre dans cette dynamique des routes.
Visite du Jardin de la Paix de Pékin
A la suite des débats denses et animés, les chercheurs ont été invités à découvrir le Peace Garden au coeur de Pékin. Cette fondationt, menée de main de maître par M. Li Ruong, comporte un musée, une salle de réception, un jardin vaste et un lac. Celui-ci est bordé de plantes mises en terre par différentes personnalités de la planète, parmi lesquelles M. Irina Bokova, DG de l’UNESCO et Ban Ki Moon, ex-secrétaire de l’ONU. Chaque pays y est représenté. Khal fit remarquer à M. Ruong qu`il n’avait pas vu le parterre de son île natale… Il lui a dit que cet oubli serait comblé. Au musée, où sont exposés les présents des différents visiteurs de marque, notre poète a  rencontré M. Mohamed Ouaoua, chargé d’affaires de l’Ambassade du Maroc. Remarquant une photo de SM le roi du Maroc posée sur un piano, il lui a  demandé  la raison de la présence de celle-ci. M. Ouaoua expliqua que le roi Mohamed VI était venu en Chine il y a 2 ans, pour opérer un rapprochement significatif avec la Chine, se signalant comme un des partenaires importants de l’initiative chinoise sur les routes de la Soie. Il indiqua des grandes portes sculptées, réalisées par les artisans du Maroc, exposées dans la pièce principale. Pour M. Ouaoua, il ne fait aucun doute que les routes de la Soie apportent une dynamique commerciale et économique d’envergure. Il avait assisté aux réunions du Sommet de Belt and Ring deux semaines auparavant, où Vladimir Putin et d’autres chefs d’état étaient présents. Originaire de Rabat, il connaît bien Fès, où est basée la Maison de la Sagesse Fès-Grenade réactualisée. Nous avons échangé sur sa mission de passerelle entre les visions et imaginaires du monde.
Deux jours plus tard, à l’Ambassade du Maroc, il a remis à Khal un exemplaire d’un ouvrage photographique déclinant les ressemblances entre la Chine et le Maroc, tout en rappelant que Mohamed VI avait fait don d’une immense statue en bronze d’Ibn Battuta – le globe-trotteur marocain du 13ème siècle et le plus grand voyageur des temps pré-modernes – au musée maritime de Quanzhou. Effectivement, cette rencontre était la preuve vivante des connections existant entre la Chine et la Méditerranée depuis plusieurs siècles. Un autre marocain en Chine, M. Toumert Alkhalloufi, travaillant à l’Université Chinoise xdes Affaires Etrangères, qui participa aux ateliers, fit part du projet de Tech City, un joint-venture sino-marocain à Tanger, la ville natale d’Ibn Battuta, où les chinois ont décidé d’investir un milliard de dollars pour la création d’un parc industriel générant 100.000 emplois dans le textile, l’automobile et l’aéronautique. Par ce fait, le Maroc a su se positionner sur la nouvelle route de la Soie avec une remarquable finesse. Il est perçu comme le hub de la Chine en Afrique et sa porte d’entrée de prédilection sur le continent africain.
La Peace Garden Declaration pour annoncer la prochaine étape de l’Atlas
Après quelques modifications de mots et concepts, le jeudi 1er juin, fut mise au point la déclaration finale à la suite de  travaux intenses menés lors des 7 ateliers. Au lieu d’opter pour une « déclaration de Pékin », Shirin Akiner, spécialiste de l’Asie Centrale et co-présidente des débats, proposa une déclaration avec la mention de « Peace garden », en rapport avec les partenaires de Chine. Cela fut approuvé.
Il fut décidé de montrer l’imbrication et la fécondation des cultures, contribuant au développement des humanités, lors de nos étapes à venir. Il fut aussi décidé que l’Atlas devrait avoir une approche globale, avec des points d’accès, pour  couvrir l’aire géographique des routes de la Soie, avec une chronologie plurielle, ne privilégiant aucun récit national sur un autre. Cet Atlas s’inscrit donc dans la philosophie inclusive des routes du dialogue de l’UNESCO et fait écho au « Belt and Road Forum for International Cooperation » qui s’est tenu en Chine le 14 et 15 mai, auquel ont assisté Irina Boukova et le secrétaire général de l’ONU. Aussi, notre démarche s’inscrit contre les extrémismes et les obscurantismes, visant à faire ressortir l’héritage commun des humanités et les interactions culturelles qui ont pu déboucher sur un développement planétaire transculturel.
Un panel scientifique sera créé pour surveiller le contenu de l’Atlas, afin qu’il réponde à des critères d’exactitude scientifique. L’Atlas abordera de multiples thèmes anthropologiques, culturels, musicaux, textiles, la transmission des idées, des savoirs, l’interaction linguistique, les techniques de fabrication et d’agriculture, les arts, les mathématiques, l’astronomie, la navigation… Il fera appel aux technologies d’information modernes, telles que 3D, VR et AI, afin de toucher, d’abord, un public jeune, adepte de celles-ci.
Sur un mode plus festif, l’occasion  fut donnée d’entendre Jacques Legrand, ex-directeur de l’INALCO à Paris, grand spécialiste du nomadisme et de la Mongolie, qui vint en Chine à l’âge de 21 ans. Il connut la période de la Révolution Culturelle sous Mao et nous a racontés de nombreuses anecdotes de sa jeunesse digne des tribulations d’un français en Chine. Ce locuteur du chinois étonna plus d’un en interprétant des chants révolutionnaires, imité en cela par des personnalités chinoises présentes, dont le vice-maire de Pékin. Le lendemain, ce fut la visite du Palais d’été dans la banlieue pékinoise.
Une chose est claire désormais, après la visite de Pékin : la Chine s’est réveillée. Malraux l’avait prédit. Une dynamique transnationale est en marche. Nous y reviendrons…