C’est quoi ce pays moderne où un Premier ministre a le temps d’aller cinq jours de suite à des manifestations socioculturelles, mais qui ne trouve pas le temps de convoquer un Conseil des ministres pour discuter des problèmes urgents du pays? Déjà qu’en janvier, avec la reprise tardive du travail dans le privé, les pluies, le cyclone Berguitta, c’était le service minimum. Avec ses nombreux jours fériés, février a été encore pire sur le plan de la nonchalance nationale. Mais on a fait encore pis depuis.

Quelle meilleure illustration de cet état de paralysie prolongée que la non-tenue, cette semaine, en raison du double jour férié, d’un Conseil des ministres et, pis, de l’extrême indigence des délibérations des deux séances de février ! Le communiqué de la séance du Conseil des ministres du 2 février ne comptait que trois annonces, dont une décision, la participation du Premier ministre à l’Assemblée générale de l’Union africaine, la tenue d’un réunion de l’International Atomic Energy Efficiency à Maurice en mars 2018 et la nomination de Claude Narain, l’ancien nominé de Navin Ramgoolam à la MBC, à la présidence du Tourism Employees Welfare Fund. C’est tout.

Le 9 février, cela s’améliore un peu. Le communiqué fait état de quatre annonces selon la formule consacrée de “taking note”. La première sur la CECPA entre l’Inde et Maurice, la deuxième sur un Centralised Online Incident Reporting System au National Computer Board, la troisième annonçant une semaine de sensibilisation sur l’utilisation judicieuse des pesticides en prévision de la présentation du Pesticides Use Bill et, la quatrième et dernière grande annonce étant l’accueil à Maurice le 20 février du Steering Committee du Commonwealth Climate Finance Access Hub.

Si nous faisons ce rappel, qui démontre que le pays est à côté de ses priorités, ce n’est que pour mieux parler du grand happening d’hier sur la sécurité routière. C’est un réveil plutôt tardif. Qu’il faille tout entreprendre pour réduire le nombre de morts sur nos routes et limiter les accidents, même les plus insignifiants, cela ne dispense pas de revenir sur les années perdues dans l’inaction et, surtout, la démagogie. Retour sur la dernière campagne électorale. Qui se souvient des 12 mesures du 12 octobre 2014 ?

Parmi une des mesures populistes annoncées lors de ce premier meeting de Lalians Lepep, il y avait la révision du permis à point, un système qui retirait le droit de conduire aux auteurs d’infractions routières à répétition. On ne sait pas si cela a été pour quelque chose dans la victoire de l’alliance conduite par Sir Anerood Jugnauth, mais elle a été bien coûteuse en vies humaines. Ce sont les statistiques qui le prouvent. De manière accablante.

En 2014, le nombre de morts sur nos routes était déjà élevé, 137. En 2015, le chiffre passe à 144 et en 2017, c’est 157. L’année dernière, à La Réunion, au profil plus montagneux avec, donc, plus de voies escarpées, le nombre de victimes d’accidents routiers était de 15, soit le dixième du nôtre. Même chose pour les Seychelles qui, à ce jour, n’enregistre qu’un seul mort sur ses routes, celui d’un Mauricien…

La sécurité routière avait été pourtant été présentée comme une priorité nationale dès 2015. Le Premier ministre d’alors, SAJ n’avait pas hésité, lors du lancement du National Road Safety Commission, à évoquer le rapport de la Banque Mondiale qui rappelait ce que nous savions déjà “the lack of capacity to efficiently manage the road traffic system, the inadequate road infrastructural facilities, poor road safety communication system and the need for a National Road Safety Strategy and action plan”. Bien plus, l’actuel mentor avait même dit sa confiance “que d’ici 2018, le pays aura fait d’énormes progrès”. Et le nombre de morts n’a cessé d’augmenter depuis. Alors que Nando Bodha, le ministre responsable du dossier avait même, un temps, évoqué le “road manslaughter”! En fait, échec sur toute la ligne.

Et, hier, pour sensibiliser la population à une bonne conduite sur nos routes, le gouvernement a choisi un bien curieux slogan “Ensam pa les koltar touy nou fami”? Mais non, ce n’est pas le koltar qui tue, sinon ce sera le cas dans d’autres pays qui ont autant de bitume que nous. Ce sont les imprudences et les excès des conducteurs, des chauffeurs qui mettent en danger d’autres usagers. Ce sont sans doute les trafiquants de “horse power” et de permis de conduire qui laissent sévir sur nos routes des cylindrées douteuses et des chauffeurs illégaux.

La sécurité routière ne s’arrête pas à une petite campagne orchestrée par un d’homme à tout faire, qui, entre le Metro Express, le football et le nettoyage, se transforme aussi en expert en prévention d’accidents. Ce n’est pas seulement une marche, trois billboards et quelques incantations qui apporteront des résultats. Parce que la route, c’est un tout. Pour que la prévention soit complète, il est urgent qu’elle s’attaque à la discipline des usagers de camions, de bus, de voitures et de deux roues, la qualité des véhicules, celle des routes, le rôle des autorités et leur attitude, qui devrait être absolument impartiale.

On ne réduira pas le nombre de morts si les permis peuvent être faux, s’ils sont octroyés contre des cadeaux, si les bénéficiaires sont bien connectés, comme ce fils de ministre qui avait été impliqué dans un accident à Quatre-Bornes après une fancy-fair. On n’aura pas de résultat probant si les auteurs de graves délits routiers, qui ont provoqué mort d’homme, peuvent, lorsqu’ils ont un parent député ou qu’ils sont eux-mêmes députés, aller dormir dans une clinique au lieu de goûter à quelques instants de détention et de dégrisement en cellule policière.

Comme le commun des mortels. C’est dire que, pour faire reculer les victimes sur nos routes, il faudra une conduite irréprochable de tous les acteurs concernés. Comme ailleurs et qui explique où le citoyen est logé à la même enseigne que le puissant.