Notre invité de ce dimanche était le nouveau président du Mouvement Militant Mauricien, Reza Uteem. Dans cette interview réalisée vendredi après-midi, il donne sa version des événements qui se sont produits dans le cadre des élections internes du MMM. Des élections qui, selon lui, ont démontré que le MMM fonctionne démocratiquement. Dans la deuxième partie de cette interview, Reza Uteem répond à des questions d’actualité économique, politique et sociale.

Depuis l’élection à Belle-Rose/Quatre-Bornes, le MMM occupe la une de l’actualité avec ses problèmes internes. On a eu droit à la remise en cause du choix de la candidate à cette partielle, la contestation de la direction par Steve Obeegadoo et ses amis, les expulsions, les menaces, etc. On dirait que la cuisine du MMM est moins bien tenue que celle du MSM !

Absolument pas ! Au MMM, il existe une culture du débat et tout un chacun peut s’exprimer librement dans les instances du parti. Cela fait dix ans que je suis au MMM et je peux vous dire que j’ai assisté à des échanges violents, notamment au moment des alliances politiques et de la mise en place des stratégies. Ce qui a changé, c’est qu’autrefois la discipline du parti était respectée. Une fois une décision prise après des confrontations débouchant sur un consensus, personne n’allait dans la presse ou les radios pour prendre position contre cette décision. Cette discipline n’est plus respectée depuis les débats autour de l’alliance MM-PTr de 2014, les différentes cassures, le départ des transfuges, et la contestation d’Obeegadoo et de ses amis. Tout cela influe négativement sur l’image du parti.

La semaine dernière, le MMM a été incapable de constituer un BP à partir des élections du Comité central et a dû renvoyer ces élections !

Oui, nous avons renvoyé les élections du BP, mais au MMM il y a au moins des élections. Par exemple, je ne sais pas quand il y en a eu au PTr. Notre constitution prévoit des élections du CC tous les trois ans, mais quand Paul Bérenger a voulu les organiser en 2015, deux membres s’y sont opposés, Pradeep Jeeha et Steve Obeegadoo, pour des raisons différentes. Il a été décidé que les élections seraient fixées plus tard par le CC et puis il y a eu les contestations qui ont provoqué des remous que vous connaissez, et le leader a estimé, avec raison, qu’on ne pouvait plus continuer ainsi et les élections du CC ont eu lieu le mois dernier. Ces élections ont été organisées selon des règlements remaniés fixant à 75 le nombre de membres du CC, qui à leur tour élisent les 30 membres du BP. À chaque élection, il y a des regroupements d’affinités et d’intérêts, et des gagnants et des perdants, et ceux qui ont perdu sont déçus. Certains ont trouvé qu’ils avaient été « mal élus », c’est-à-dire qu’ils n’avaient pas eu le nombre de votes qu’ils pensaient mériter. Puis, nous sommes passés aux élections du BP qui est maintenant composé de 30 membres, et il y avait 40 candidats et 75 électeurs. Paul Bérenger avait déjà une idée de l’état-major qu’il allait demander au nouveau BP de ratifier, mais il a été surpris par les résultats du vote parce que certains de ses candidats n’avaient pas été élus.

Plus précisément Madan Dulloo, qui avait été annoncé par Paul Bérenger comme remplaçant de Pradeep Jeeha au poste de Deputy Leader, dont le rôle semble être de déjeuner au moins une fois par semaine avec le leader !

Mais il n’y a pas eu que Madan qui n’a pas été élu et qui faisait partie de l’équipe que voulait avoir Bérenger. C’est pour cette raison qu’il a qualifié le résultat du vote de « surprenant », d’autant qu’il y a eu des camarades très bien élus au CC qui ne l’ont pas été au BP.

Les résultats des élections démocratiques ne contiennent-ils pas toujours une part normale de surprises ? C’est dans les dictatures que les résultats sont connus d’avance, ne suscitent pas de surprise, parce que fabriqués, parce que suivant des mots d’ordre.

Le fait que les résultats des élections du BP ont surpris prouve qu’il n’y a pas de mot d’ordre du leader du MMM respecté à la lettre.

La surprise ne viendrait-elle pas du fait que le mot d’ordre n’a pas été suivi cette fois ?

Non. Paul Bérenger ne donne pas de consigne de vote, mais fait savoir ce qu’il a en tête comme équipe de direction à ses proches collaborateurs. Et comme cela vient de se passer, ses vœux ne sont pas considérés comme une consigne que les militants suivent à la lettre. Mais une fois les résultats annoncés et après la surprise, nous avons entamé en interne des discussions pour constituer l’état-major du MMM à partir des résultats des élections.

Et lors de ces discussions — que d’autres qualifient de négociations délicates —, vous-même et Ajay Gunness êtes devenus adversaires pour le poste de secrétaire général du parti …

Je n’utiliserais pas le terme adversaire. Nous avions des points de vue différents pour la constitution de l’équipe dirigeante. Moi, je faisais partie du courant qui souhaitait une direction avec plus de jeunes pour faire une bonne balance. Nous ne voulions pas d’une équipe business as usual avec les mêmes protagonistes. C’est dans ce cadre qu’il y a eu des frictions, absolument normales, lors des discussions. Il n’y a jamais eu d’affrontement entre Ajay Gunness et moi pour le poste de secrétaire général pour la bonne et simple raison que je n’étais pas candidat à ce poste. Depuis samedi, quand il est apparu que toutes les propositions de Paul Bérenger ne pouvaient être réalisées, nous avons travaillé ensemble pour constituer une direction au MMM dans le consensus.

Si tout cela s’est fait dans le dialogue et le consensus, où était la difficulté ?

Au début, chacun avait une idée, une proposition concernant tel ou tel poste. C’est une chose normale dans un parti démocratique où tout n’est pas décidé d’avance, ou selon la volonté du leader.

Mais alors, expliquez-nous pourquoi ceux qui n’étaient pas au BP ont eu le sentiment qu’un drame était en train de se jouer dans l’instance suprême du MMM ?

Parce que les médias ont spéculé

Ils l’ont fait à partir d’informations données — pour ne pas dire fournies — de l’intérieur des instances du MMM

Sans doute, mais ceux qui ont donné ces informations n’étaient pas vraiment informés et ont beaucoup spéculé. Et à Maurice, nous avons de bons journalistes à l’imagination très fertile qui, parfois, lancent une nouvelle pour essayer de susciter une réaction.

Et voilà que vous tombez dans le travers de tous les politiciens : c’est la presse qui est responsable de tous leurs malheurs !

Je n’ai pas dit ça. J’ai dit que toutes les informations diffusées annoncent un conflit entre Ajay et moi pour le poste de secrétaire général du MMM ne sont pas fondées. Comme d’autres informations diffusées autour de la prétendue crise au MMM qui n’était en fait qu’un exercice on ne peut plus normal pour constituer une équipe de direction à partir du résultat des élections du BP. Cet exercice a suscité un débat au sein du BP et des personnes qui n’étaient pas sur la liste initiale ont été nommées à des postes et la liste des dirigeants a été établie démocratiquement.

Quand on regarde cette liste, on découvre qu’il y a eu surtout permutations des personnes et des postes par rapport à la précédente direction. Et surtout, on a le sentiment que la liste a été établie à partir d’un exercice de communalisme scientifique, pour reprendre une formule connue. Toutes les communautés sont visiblement représentées au BP du MMM …

Le MMM est un parti national qui a toujours fait en sorte que toutes les composantes de la nation mauricienne soient représentées dans ses instances. Donc, forcément, quand on arrive à des postes de décision, il est normal que cette représentation soit respectée. Ce serait une mauvaise chose si on choisissait quelqu’un pour représenter une communauté sans qu’il n’ait les compétences nécessaires pour le poste qu’il doit occuper.

Vous êtes le nouveau président du MMM. À quoi sert un président dans un parti où on sait que c’est le leader qui tranche, coupe et décide ?

Le président est la personne qui préside les travaux du Bureau politique, du Comité central et de l’assemblée des délégués. Ce n’est pas un poste facile, dans la mesure où dans toutes les instances les débats sont passionnés, houleux et il faut faire preuve de diplomatie pour que tous puissent s’exprimer et pour désamorcer les éventuelles crises. J’espère que je pourrai assumer ce poste avec autant d’efficacité que mes prédécesseurs. J’aimerais ajouter que le MMM est sorti grandi de cet exercice puisque nous avons pu démontrer que, quand il s’agit de l’intérêt supérieur du parti, ses membres savent trouver les solutions démocratiques nécessaires.

Puisque vous dites que la situation est sous contrôle au MMM, passons à d’autres sujets d’actualité. Maurice est l’objet d’un rapport négatif de l’Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering ‘ESAAMLG) et figure sur une liste de « high risk jurisdictions » dressée par un consortium de banques internationales pour le gouvernement indien. Votre réaction ?

Pourquoi être surpris de ce qui était attendu ? Les discours des différents ministres de l’actuel gouvernement, Lutchmeenaraidoo et Bhadain, plus précisément, ont qualifié Maurice de paradis fiscal et ceux travaillant dans le secteur offshore de « fat cats ». Si le gouvernement projette une telle image de notre secteur financier, comment s’étonner que d’autres pays et d’autres institutions lui emboîtent le pas ? À cela, il faut ajouter Alvaro Sobrinho, que le Premier ministre adjoint a qualifié de financier honnête parce qu’il l’avait regardé dans les yeux. Trois membres du board de la FSC et un membre du board de la BOI ont démissionné quand on a accordé des licences à Sobrinho sans faire réagir le gouvernement. Il y a quelques jours, le Premier ministre a encore défendu Alvaro Sobrinho, alors que la communauté financière internationale est d’un avis totalement différent. À partir de là, je ne suis pas étonné que l’Inde trouve que Maurice est une « high risk jurisdiction » et que 18 pays africains pensent que notre pays est utilisé pour blanchir de l’argent. Nous sommes devenus la risée de l’Afrique ! Le pire c’est quand le rapport de l’ESAAMLG est sorti, au lieu d’assumer ses responsabilités, le ministre mauricien de la Bonne Gouvernance a essayé de bloquer sa diffusion. Le ministre de la Bonne Gouvernance s’est permis de demander la publication du rapport de l’ESAAMLG parce que l’opacité est devenue le maître mot de ce gouvernement. Des projets de développement de plusieurs milliards sont financés à travers des filiales de Mauritius Telecom et de la State Bank pour éviter que des appels d’offres soient lancés et que des questions soient posées par l’opposition au Parlement.

Quel est votre sentiment sur la proposition du ministre des Finances de vendre le passeport mauricien à $1 million l’exemplaire ?

C’est un honneur et un privilège d’être un Mauricien. Une de nos plus grandes fiertés, c’est notre nationalité, qui nous permet de voter, d’acheter une maison et de voyager à travers le monde. Les gouvernements précédents ont permis aux investisseurs d’obtenir un permis de résidence s’ils investissaient une somme donnée dans l’économie locale. Certains d’entre eux pouvaient, après des années et au cas par cas, obtenir la nationalité. On ne vendait pas la nationalité comme un vulgaire objet comme le gouvernement le souhaite. En fait, cette proposition de vente ne vient pas du gouvernement mais de l’Economic Development Board contrôlé par le secteur privé. Cette mesure va attirer à Maurice beaucoup de gens qui ont des problèmes politiques et juridiques dans leurs pays dont ils ne peuvent pas utiliser le passeport. Elle va également attirer les indésirables du monde entier qui ont besoin d’un passeport. Quel est le message véhiculé par la vente du passeport mauricien à $1 million ? Que Maurice est un pays où tout s’achète, même la nationalité ! Et cela va s’ajouter à tous les problèmes découlant des décisions du gouvernement affectant l’image du secteur financier mauricien. Je me demande si tout cela est fait par ignorance, par incompétence ou si le gouvernement Lepep a un problème avec le secteur financier. Ce n’est pas possible que, systématiquement depuis 2015, il prenne des mesures pour nuire au secteur financier. Après la fin du Protocole sucre, l’Europe nous a compensés et des mesures ont été prises pour que la transition se passe en douceur. Dans le secteur offshore, le traité avec l’Inde a été renégocié et Rs 2 milliards obtenues en compensation. Combien de cette somme a été investi dans le secteur offshore ? Au contraire, le budget 2018-19 prévoit une révision des avantages fiscaux offerts aux compagnies d’investissement, ce qui va causer des pertes à l’industrie offshore sans aucune mesure compensatoire en retour.

Pour vous, le secteur offshore est toujours l’enfant pauvre du développement économique mauricien ?

Je vais plus loin. Le secteur offshore n’est pas l’enfant pauvre, mais l’enfant non désiré de ce gouvernement. Et pourtant, c’est le secteur qui emploie le plus grand nombre de gradués, qui permet aux diplômés d’aller travailler dans des bureaux au lieu d’aller pointer dans des usines. Ce secteur a amélioré les conditions de vie d’une partie de la population et fait partie de la progression logique de développement de Maurice qui est passé par le secteur agricole, ensuite par le secteur manufacturier et maintenant par celui des services. Mais pour être effectué avec succès, il faut que cette transition soit soutenue par des mesures gouvernementales, ce qui n’est pas le cas pour des raisons qui m’échappent.

Showkutally Soodhun fait encore une fois la une de l’actualité. Premièrement avec la vente par son fils d’un bail sur une portion des terres de l’État à des Chinois pour Rs 48 millions et ensuite pour le banquet offert au ministre des Finances saoudien, mais dont les femmes étaient exclues. Par lequel des deux sujets voulez-vous commencer ?

Je commence par dire que le bureau de l’enregistrement se demande si le prix de la vente du terrain en question n’est pas beaucoup plus élevé que les Rs 48 millions déclarées. J’ai soulevé ce cas de bail au Parlement et déposé un dossier complet sur toute cette affaire devant les instances compétentes, mais le gouvernement n’a pas jugé bon de donner suite à cette affaire. Au contraire, le gouvernement a récompensé M. Soodhun et sa famille en approuvant le transfert du bail à des investisseurs chinois. Ce qui me fait dire que le gouvernement Lepep c’est d’abord un family business avec des gens qui profitent pour s’enrichir et enrichir leurs enfants et leurs proches en dilapidant les biens de l’État. Un autre exemple est constitué par les Rs 15 millions offertes à M. Dayal. Venons-en au banquet. Est-ce qu’il est protocolairement correct que le banquet offert à un ministre étranger en visite officielle à Maurice soit organisé par une amicale montée par M. Soodhun ? Comment le Premier ministre et d’autres ministres peuvent-ils participer à cette activité, organisée par M. Soodhun, et dont ont été exclues des femmes ministres, notamment la vice-Première ministre qui remplace Soodhun, qu’on a été obligé de faire démissionner parce qu’il a contre lui plusieurs cases criminels devant la justice. Ces affaires montrent une fois de plus le sens de l’État de Pravind Jugnauth, qui tolère et encourage les lubies de M. Soodhun.

On a été très étonné de ne pas vous avoir entendu — ainsi que la majeure partie des élus mauriciens — sur deux affaires récentes. Tout d’abord, la manifestation illégale contre la manifestation légale des LGTB mauriciens

Depuis des années, les LGTB mauriciens organisent une manifestation publique qui n’a jamais causé de problèmes. Cette année, une polémique a éclaté quelques jours avant la manifestation à cause d’une photo, blasphématoire pour les musulmans, postée sur les réseaux sociaux et un amalgame a été fait. Des musulmans ont demandé aux autorités d’interdire la manifestation pour éviter tout risque de dérapage. La police a interdit la manifestation et a contacté chaque dirigeant des mosquées de Port-Louis pour les informer de cette décision. Cette information a été diffusée lors de la prière du vendredi et le lendemain on apprend que, sous la pression du gouvernement, la police est revenue sur sa décision. Certaines personnes ont réagi par rapport à ce changement par ce qu’on appelle une manifestation illégale qui fait actuellement l’objet d’une enquête de police. En ce qui me concerne, j’ai écrit un post sur mon compte Facebook -– qui m’a valu pas mal de critiques -– pour expliquer ce que je viens de vous dire.

Avez-vous également écrit un post sur votre compte Facebook sur le cas de cette fillette de treize ans morte alors qu’elle était enceinte de trois mois ?

Dans ce cas, la loi de la République est claire : les relations sexuelles avec une mineure de moins de seize ans constituent un délit. Et la loi doit être appliquée pour tous les Mauriciens. Mais depuis pas mal de temps, il y a beaucoup de mineures qui se retrouvent enceintes, ce qui est cause de problèmes sociaux complexes qui touchent toutes les communautés dans le pays. Il faut faire ressortir que les grossesses précoces affectent toutes les communautés et tout d’abord les adolescentes. Est-ce que la société et les autorités de ce pays assument leurs responsabilités pour donner une bonne éducation sexuelle à nos enfants ? Il faut que les autorités, les religieux et les parents assument la responsabilité d’éduquer nos adolescents dans ce monde où ils ont accès à des tonnes d’informations et ont besoin d’être guidés pour faire les bons choix.

Pourquoi n’avez-vous pas dit tout ça avant ?

Pour la bonne est simple raison que personne ne m’a demandé mon opinion sur cette question délicate avant vous.