RICHARD ARLOVE, CEO D'ABAX SERVICES: « Développons une vision claire pour notre secteur financier »

Richard Arlove, chief executive officer (CEO) d'ABAX Services, l'un des plus gros opérateurs du secteur du Global Business, estime qu'il faut développer une vision claire pour le secteur financier mauricien. Tout en prônant l'intégration du Global Business à l'économie domestique, le CEO d'ABAX estime, dans l'interview qui suit, que le traité fiscal Maurice-Inde tel qu'il a été modifié comporte certaines dispositions avantageuses mais appelle toutes les parties concernées à réfléchir sur les voies et moyens à assurer la croissance du secteur de Global Business sans ce traité. Par ailleurs, à un peu moins de deux semaines de la présentation du Budget 2017/2018, Richard Arlove énonce quelques actions qui pourraient être considérées par le ministre des Finances pour un meilleur positionnement de notre secteur financier.  

Le secteur du Global Business compte près de trente années d’existence. Quelle évaluation faites-vous aujourd’hui de ce secteur?
Le secteur du Global Business (GB) a contribué dans une grande mesure à établir Maurice comme centre financier international. Nous avons grandement aidé aux flux d’investissement en Inde et nous en faisons de même aujourd’hui par rapport au continent africain. Ces flux ont aidé les pays bénéficiaires dans leur développement et, à ce titre, nous avons toute raison d’en être fier. Au niveau local, le secteur du GB a permis la création d’emplois et l’épanouissement de talents dans les domaines juridique et financier. Il a aussi eu un impact indirect non-négligeable sur beaucoup d’autres secteurs de l’économie. Cette contribution se mesure au poids que représente le secteur financier aujourd’hui au sein de notre PIB. Ceci dit, le secteur du GB a évolué et se trouve de nos jours à un tournant. Il doit se repenser afin de continuer à exister et à grandir.   

Estimez-vous que le secteur a gagné en profondeur, en capacités, en compétitivité?
Oui, le secteur a évolué positivement. Au départ, les services offerts étaient principalement des services d’administration des compagnies et fonds investissant en Inde pour prendre avantage de la convention fiscale entre l’Inde et Maurice. Au fil du temps, Maurice est devenu plus attractif pour l’investissement dans d’autres pays, notamment africains, ce qui a demandé des compétences autres par rapport à des offres plus pointues telles que la levée de fonds, la gestion de trésorerie, les centrales d’approvisionnement, et les instruments financiers plus sophistiqués par exemple.

De nombreux observateurs estiment que l’évolution du Global Business est due en grande partie aux traités de non-double imposition en particulier celui avec l’Inde? Partagez-vous ce constat?
La convention fiscale avec l’Inde a été l’outil qui a permis à notre centre financier de faire ses armes. Nous avons notamment appris à maîtriser les métiers liés à la structuration internationale. Depuis, plusieurs opérateurs ont bâti d’autres compétences afin d’offrir des produits et services plus sophistiqués et variés. Les traités de non-double imposition restent importants, mais à l’avenir, notre secteur sera bien moins dépendant de ces traités.

Une année s’est écoulée depuis que le traité Inde-Maurice a été amendé. Jugez-vous ce changement bénéfique au pays?
Le traité Inde-Maurice, comme beaucoup de traités et conventions, n’offre pas de garantie permanente : tôt ou tard, le changement allait se faire. Nous avons beaucoup bénéficié de ce traité et aujourd’hui nous devons réfléchir à comment continuer à assurer la croissance du secteur financier sans ce traité. Ce challenge nous a forcés à être innovateur. Beaucoup d’opérateurs pensent aujourd’hui à de nouveaux marchés et à de nouveaux services, souvent avec davantage de valeur ajoutée.

Est-ce que le pays avait la possibilité ou les moyens de procéder autrement?
Possiblement. Mais il n’est plus l’heure de regarder en arrière. Nous devons avancer. Le plus important c’est de développer de nouvelles stratégies et de créer un centre financier qui sera reconnu pour autre chose que pour des investissements en Inde.

Opérateurs et spécialistes du secteur sont d’avis que certains changements apportés au traité sont favorables pour Maurice surtout par rapport à la concurrence? Vos commentaires.
En effet, le nouveau traité permet de structurer avantageusement de la dette, et pas seulement du ‘equity’. Si nous jouons cette carte correctement, notre centre financier peut continuer à avoir une place importante pour des investissements en Inde, sous forme de dette.

Quelques mois à peine après la modification du traité Inde-Maurice, deux importantes sociétés opérant dans le secteur du Global Business, en l’occurrence International Financial Services et Cim Global Services, décident de vendre leurs actifs à des groupes étrangers. Est-ce que cela ne vous inquiète pas?
Bien au contraire. C’est un très bon signe pour la juridiction mauricienne qu’il y ait des opérateurs internationaux qui font confiance au pays et qui décident d’investir autant d’argent. Ces « deals » sont bons non seulement pour notre juridiction mais également pour les actionnaires et employés des sociétés concernées.
Vous savez, c’est courant de voir dans le monde des affaires des fusions et acquisitions ou encore des cessions d’une partie du capital d’une entreprise. Il n’y a rien d’anormal de voir des sociétés décider de réaliser une plus forte croissance de leurs activités à travers des acquisitions. Je pense que les nouveaux acquéreurs prennent aussi en compte la qualité du personnel lors du rachat d’une société. Dans les cas qui nous concernent, c’est de bon augure.
 Considérez-vous que la sophistication des produits et services proposés par les opérateurs du Global Business, voire du secteur des services financiers en général, est bien engagée ou alors qu’on a encore un retard à rattraper?
Sur la carte des centres financiers, Maurice est classé presque en queue de peloton. On a donc un énorme travail à faire. Nous devons avant tout développer une vision claire pour le secteur financier mauricien. Nous devons tous nous y mettre. Nous avons besoin d’une industrie forte et unifiée, avec une réelle volonté de changement de la part des opérateurs et non de continuer de regarder dans le rétroviseur. Et un gouvernement, des institutions d’État et des décisionnaires qui sont compétents, qui ont une unité de pensée et d’exécution. Je pense que le fait d’avoir deux ministères, d’une part le Ministère des Finances, et d’autre part le Ministère des Services Financiers et de la Bonne Gouvernance, qui régissent le secteur financier, avec en plus des institutions de régulation et de promotion se rapportant à l’un ou l’autre ministère, n’aide pas à dégager une stratégie cohésive et cohérente.

Diriez-vous malgré tout que l’intégration du secteur du Global Business dans l’économie mauricienne est bien enclenchée?
Quand on parle d’intégration, il faut penser à ce que d’autres grands centres financiers tels Londres, Singapour, Dubaï et Hong Kong ont pu réaliser. Ceux-ci ont pu attirer des multinationales qui y ont installé leurs regional headquarters avec tout un savoir-faire, un personnel qualifié déjà disponible ou en employant sur place d’autres professionnels de haut niveau. Dubaï est pour la région du Moyen Orient ce que Singapour est pour l’Asie, Hong Kong pour la Chine et Londres pour l’Europe, soit des plaques tournantes. Si Maurice peut en faire de même pour l’Afrique ce serait excellent. Il faut savoir développer de telles activités avec des effets multiplicateurs dans l’économie mauricienne. Les directeurs et personnel de ces sociétés disposent de capacités énormes en termes de dépenses personnelles. Nous devrions voir le Global Business comme un secteur à part entière de l’économie mauricienne et non comme une activité purement offshore.

Y a-t-il eu des progrès au niveau de l’intégration du secteur?
On a fait des pas en avant. Je pense qu’il nous faut une stratégie claire pour aplanir les difficultés qui se dressent afin que les opérateurs puissent se sentir à l’aise. Le concept de Smart City cadre avec une telle stratégie car il propose un style de vie qui répond aux attentes des professionnels de l’industrie. Il nous faut par ailleurs réfléchir au développement de notre infrastructure routière, de notre système éducatif, de nos facilités de loisirs, de voyages, de tout ce qui a trait à la connectivité afin d’intéresser davantage ces professionnels. Je considère que Maurice a une belle carte à jouer en tant que plateforme desservant à la fois l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Nous avons des affinités cultures avec ces trois régions. Elles font partie de ce que j’appelle notre DNA en tant que Mauricien.

La semaine dernière, Maurice accueillait la 11e édition de la conférence de la branche locale de l’International Fiscal Association. Le BEPS, l’échange automatique de renseignements entre autorités fiscales étaient à nouveau à l’ordre du jour. Estimez-vous que les nouvelles règles internationales en matière d’imposition des sociétés et de transparence constituent de gros enjeux pour Maurice?
L’enjeu est de taille. Mais en même temps si nous répondons correctement à ce challenge, nous pouvons créer des opportunités intéressantes. Je m’explique. Les nouveaux règlements du BEPS, aussi bien que les critiques formulées à notre égard par l’Union Europeene (EU) et l’OCDE, nous forcent à avoir une harmonisation de notre système fiscal entre les Global Business Companies (GBC) et les autres compagnies. Je suis confiant que les discussions qui se tiennent en ce moment au niveau de l’industrie nous mèneront sur la voie d’une intégration du secteur GB à l’économie mauricienne. Et nous devrons en prendre avantage. Par exemple en encourageant les GBC à ouvrir des bureaux à Maurice, à employer des Mauriciens ; des expatriés à s’installer à Maurice et à consommer des produits et services offerts par des entreprises mauriciennes (loisirs, immobilier, consommation entre autres) ce qui aurait un effet positif sur notre économie. Pour réussir cette intégration, il nous faut être beaucoup plus ouvert et prêt à accueillir des étrangers chez nous, ce qui demandera que l’on revoie nos lois sur l’immigration. En contrepartie, les Management Companies (MC) devront continuer à être les garants du ‘compliance’ à Maurice, et du ‘substance’ apporté notamment par ces sociétés étrangères structurées en regional headquarters. Il va sans dire que ces regional headquarters auront aussi un impact positif sur les acteurs du secteur, notamment les banques, la bourse, les sociétés d’investissement, les prestataires de services professionnels entre autres.     

Le pays fait actuellement l’objet d’évaluation de la part de l’OCDE et de l’UE. D’un côté on veut démontrer qu’on est toujours « largely compliant » quant au respect des normes de transparence et de l’autre on veut sortir de la liste noire des juridictions non-coopératives. Comment analysez-vous cette problématique?
À mon avis, la solution se trouve dans une révision de notre système fiscal lié à la manière d’imposer le ‘foreign-sourced income’. Les discussions ayant lieu en ce moment dans l’industrie entre la MRA, le Ministère des Finances, et les opérateurs, me portent à croire qu’on va vers un consensus qui sera accepté par tous ceux concernés et par l’Union européenne et l’OCDE. Nous avons obligation d’arriver à ce consensus si nous voulons être reconnus comme un centre financier.  
Le ministre des Services Financiers et de la Bonne Gouvernance a laissé entendre que Maurice va prendre les mesures correctives nécessaires pour se conformer au cadre réglementaire de ces différentes instances internationales. Avons-nous beaucoup de cartes à abattre sous ce chapitre?
En fait, nous sommes à une croisée des chemins et je suis tout à fait optimiste que nous sortirons grandis par l’adoption de telles mesures, ce qui fera émerger de nouvelles opportunités.

Le budget 2017/2018 est derrière la porte. En tant qu’opérateur de premier plan du secteur des services financiers non-bancaires, quelles sont vos attentes?
Je vais répondre à cette question en me limitant au secteur GB et en précisant que je ne parle là en tant que représentant du secteur. Ce que je suggère, ce sont:  a) un ‘statement’ clair du Ministre des Finances sur sa vision du secteur financier; b) revoir certaines lois afin de permettre l’intégration du secteur de GB à l’économie domestique, ce qui apportera beaucoup de valeur ajoutée à tous les secteurs de l’économie en favorisant l’émergence des PME et en créant des emplois dans tous les domaines de l’économie ; c) la refonte du système fiscal afin de ne pas essuyer les critiques de l’OCDE et de l’UE et la mise en place de règles de ‘substance’ afin d’être en conformité avec les recommandations du BEPS ; d) se positionner clairement comme centre financier pour l’Afrique. Ne pas seulement le dire, mais réellement y croire et élaborer une stratégie pour y arriver. Entre autres, améliorer la connectivité aérienne avec un vol par jour sur le Kenya et un vol régulier sur l’Afrique de l’Ouest. Cela pourrait impliquer une aide financière de l’État pendant un certain temps ; signer des accords de coopération économique avec une quinzaine de pays africains, parmi les plus importants ; et mettre en place des ambassades avec leurs missions économiques dans ces pays africains, avec des personnes compétentes à la tête et non des nominés politiques ; e) permettre à des investisseurs et professionnels étrangers résidant à Maurice d’obtenir un passeport mauricien (sans leur donner la citoyenneté), du fait que le passeport mauricien permet de voyager dans plusieurs pays d’Europe, d’Afrique et d’Asie sans visa ; f) une politique claire et agressive de Relations Publiques et de ‘Branding’ au niveau national et international pour positionner correctement notre centre financier.

Dans votre portefeuille de clients, avez-vous noté un changement de profil?
Au fil des années, nous nous sommes beaucoup tournés vers le continent africain, au point qu’aujourd’hui la majorité de nos clients sont africains. Parallèlement, l’origine et la destination des fonds d’investissement que nous administrons sont tous deux majoritairement africains. C’est très valorisant de travailler avec les entrepreneurs africains et leur offrir des possibilités d’augmenter leur valeur d’entreprise et sécuriser leurs acquis ; et aussi avec les fonds d’investissements, surtout ceux favorisant ‘l’impact investment’ en Afrique.

Diriez-vous que le principe de « Know Your Client » est bien ancré et appliqué dans votre secteur d’activité?
C’est un des piliers de notre secteur. Tout opérateur a l’obligation d’appliquer les règles KYC et même d’aller au-delà, ce qui implique de veiller à ce que les transactions de nos clients soient ‘genuine’ et satisfassent les règles de ‘anti-money laundering’.
Est-ce que l’affaire Sobrinho vous a choqué? Est-ce qu’elle a affecté l’image de la juridiction mauricienne?
Tout centre financier n’est pas à l’abri de telles affaires. Ce qui m’a le plus choqué c’est la manière dont la presse et certains politiciens ont traité cette affaire. À mon avis, ils ont fait beaucoup de tort à la juridiction en s’attaquant à l’institution de la Présidence dans la façon dont cela a été fait. D’ailleurs, certains de nos clients en ont été choqués.

L’Afrique est au centre de vos activités et du secteur financier mauricien. Vous avez ouvert, il n’y a pas longtemps,  un bureau en Côte d’Ivoire. Voilà que ce pays s’est retrouvé récemment face à un problème de gouvernance avec une mutinerie. Recommandez-vous la plus grande prudence aux investisseurs qui se tournent vers le continent?
Plusieurs pays africains souffrent d’un grand déficit dans le ‘ease of doing business’ et, comme vous l’indiquez, la situation dans certains pays reste incertaine et instable. Nos clients, en règle générale, sont bien au courant de cela. Maurice offre un écosystème des affaires qui permet de nous différencier de plusieurs pays du continent et c’est cette carte-là que nous devons jouer afin de mitiger certains risques liés à la sécurité des actifs financiers.

Quel avenir pour Maurice en ce qui concerne le marché africain?
L’avenir de Maurice et a fortiori celui de son secteur financier sont intimement liés à l’Afrique. C’est véritablement par rapport à l’Afrique que réside notre capacité à apporter de la valeur ajoutée. Par ailleurs, notre positionnement géographique et notre héritage multiculturel nous mettent dans une position réelle et unique de servir l’Afrique.

La Fintech représente des opportunités énormes. ABAX et d’autres entreprises locales portent un grand intérêt au développement des activités de la Fintech à Maurice. Que doit-on faire pour donner un coup de pouce à ces activités?
Il nous faut avant tout, encore une fois, développer une vision claire de ce que nous voulons et se donner les moyens d’y arriver. Avoir un cadre régulateur approprié pour cette industrie est essentiel. Il nous faut aussi encourager des spécialistes dans ce domaine à s’établir à Maurice afin que nous apprenions d’eux. Il y a aujourd’hui un déficit de compétences, incluant au niveau de notre régulateur, afin de comprendre les produits ‘Fintech’ de nos clients internationaux.

La contribution du secteur des services financiers au Produit intérieur brut du pays représente un peu plus de 12% et son taux de croissance annuelle se maintient au-dessus de 5%. Comment voyez-vous ce secteur dans les 5 à 10 prochaines années?
Je suis convaincu que le secteur financier sera le principal moteur de croissance de Maurice, alimenté par des multinationales, fonds d’investissement et autres regional headquarters. Le flux financier et le ‘knowhow’ provenant de ces entreprises, amplifié du fait de l’intégration du secteur GB à l’économie mauricienne, sera un vecteur de croissance pour tous les secteurs de l’économie. Notre avenir se trouve là.