RIRE : 20 ans, et ce n’est pas fini pour Sam Ammigan

Il y a vingt ans, son talent le révélait au public. Sous son impulsion, le paysage de l’humour mauricien a pris forme et a évolué. S’il n’est plus présent sur scène, à la radio comme dans la vie, Sam Ammigan prend toujours le même plaisir à semer la bonne humeur, oubliant la mélancolie d’une vie antérieure difficile. Le rire lui a permis d’émerger et d’exister. C’est aussi pour cela qu’il continue.
Ce jeudi après-midi-là, après les travaux sur le chantier, il a rejoint son ami Johnny Teeluck pour une bière à Curepipe. Mais au lieu de se contenter de vanter les vertus de la mousse, ce dernier avait d’autres préoccupations. Suivant les démarches qu’il avait entreprises, son pote Sam avait été reçu pour les auditions organisées par l’agence Immedia. Quelques semaines plus tôt, Rama Poonoosamy, son directeur, avait lancé un appel à ceux qui souhaitaient être sur scène dans le cadre du spectacle de Georges Mathieu, l’humoriste mauricien faisant carrière en France.
Des humoristes à Maurice ? Il n’en court pas à tous les coins de rue en 1997. Cinq ans plus tôt, en mars 1992, la mort de Christian Théodorine (Ndlr : Nous lui consacrerons un texte la semaine prochaine) a laissé un vide que nul n’a jamais pu combler. Sam, lui, a connu quelques minutes de gloire en remportant le deuxième prix d’un concours humoristique organisé au Palladium, en 1991. Il avait offert le week-end pour deux à un ami, et s’est contenté de la radiocassette remportée comme prix et du beau souvenir, avant de reprendre les petits métiers auxquels il s’adonnait pour gagner sa vie. “Mon père disait toujours : il faut connaître les défaites pour aller vers la victoire”, confiait-il à Scope dans sa première interview presse. Kitchen helper, serveur dans un snack, travailleur d’usine, peintre en bâtiment, entre Curepipe et Chamounix, où il vient de déménager, Sam est connu pour son humour, ses blagues improvisées et ses imitations désopilantes. Mais son heure n’est pas encore arrivée, alors que Johnny Teeluck est convaincu que Sam ne peut en rester là avec un tel talent.

Un sérieux coup de neuf à l’humour mauricien.
Quelques verres plus tard, arrive le taxi qui dépose habituellement Johnny chez lui, après un détour par la maison curepipienne de Sam. Ce dernier ne s’est pas trop soucié de cette affaire d’audition. Au diable Rama, Georges, le Théâtre de Port-Louis ! Sauf que, comme convenu avec le persévérant Johnny, le chauffeur prend la direction de la capitale. Au théâtre, les auditions ont pris fin. Gino Picot et Benyduth Teeluck ont été retenus. Rama Poonoosamy, Georges Mathieu et Jean-Claude Gébert (qui se désistera finalement du spectacle, ne voulant pas être associé à des amateurs) sont sur le point de partir quand le frêle gaillard aux allures réservées débarque. Quelques improvisations plus tard, le nom de cet illustre inconnu est associé au spectacle des Georges Mathieu & Co.
“Il a fait chanter Chacha, Duval, Ringadoo, Jugnauth. Dans un numéro, il incarnait Pipo l’idiot, son ami aux mains longues, le boutiquier sinwa et l’ivrogne. Sam Ammigan a été la révélation du spectacle Georges Mathieu & Co.” “Il a non seulement la capacité d’imiter des voix, mais aussi celle de changer de personnalité. Avec des textes bien écrits, il est capable de donner un sérieux coup de neuf salutaire à l’humour mauricien”, écrivait Scope dans deux comptes rendus du même spectacle qui n’avaient pas été très tendres envers la vedette de la soirée. Mais les débutants avaient bien fait : l’humour mauricien avait un nouveau visage.

Des personnages pittoresques.
“Attends ! Tu me connais depuis vingt ans. Tu sais que je n’ai pas changé. Même au début, ce succès inattendu ne pouvait me faire avoir la grosse tête. Ce n’est pas dans ma nature”, nous lance-t-il, pendant qu’il se remémore ses débuts. Pour affronter le Théâtre de Port-Louis et les spectateurs de Georges Mathieu, Sam Ammigan est arrivé avec quelques heures d’avance sur l’horaire, avec une bonne dose de tract au ventre. Mais une fois sur scène, il s’est simplement laissé aller. Des personnages pittoresques, des répliques de politiciens sortis de leur contexte, un humour irrévérencieux. Quelques touches d’insolence pour faire rire sans faire mal, il y est allé de bon cœur. Depuis l’enfance, Sam Ammigan a appris à prendre plaisir en faisant rire son entourage. Ses premières imitations concernaient les amis de son père.
Immedia comprend que l’humour est un nouveau créneau à proposer. Plusieurs spectacles d’humour à 100% Morisien suivront. Souvent joués à guichets fermés, ces shows réunissent des talents émergents. Mais le public se déplace surtout pour ce nouveau comique qui sort des histoires et des imitations d’on ne sait où. Flic porté sur la bouteille, travesti, homme stressé, cuisinier, coiffeur mesquin, journaliste, grand-mère fâchée, épouse jalouse, vieillard enquiquineur, Sam Ammigan n’a pas que la politique comme vivier. C’est à travers ces personnages qu’il construit sa réputation sur diverses scènes et devant les caméras. Alors que l’humour mauricien construit ses assises avec l’arrivée de nouveaux talents et des spectacles de plus en plus réguliers, il est le premier à lancer une production audiovisuelle humoristique avec le VCD Marmit So, en 2004.

À la force de son talent.
Depuis une dizaine d’années maintenant, les auditeurs de Kool FM se réveillent chaque matin avec ses personnages et les autres animateurs qui l’accompagnent à la radio. Un deuxième rendez-vous est programmé de 11h à 13h, aux côtés de Mami Kloun, avec qui il jouait De kouzin sek à la télé dans le passé. Sam Ammigan est confortable dans la peau d’animateur à la MBC. Il a rejoint la station nationale quelque temps après le début de sa carrière d’artiste. Il a commencé comme attendant, et n’a jamais rêvé qu’il animerait l’une des tranches les plus écoutées de la radio. “En arrivant ici, j’ai découvert un autre monde. Je côtoyais des gens pour qui j’avais beaucoup de respect : Marie-Michèle Etienne, Marguerite Labat, et ses autres voix que j’entendais toujours à la radio. J’ai beaucoup appris auprès de telles personnalités.” Des portes se sont ouvertes devant lui. Lentement, l’enfant d’origine modeste a gravi les échelons à la force de son talent.
“To mazine ? 20 an fini pase. Ala letan galoupe la”, ajoute-t-il durant l’interview, réalisée la semaine dernière. “Je n’avais pas espéré tout cela à l’époque. J’étais venu faire rire et c’était tout. Puis, quand la presse en a parlé, quand les journalistes sont venus me voir et que les gens m’interpellaient, j’ai commencé à réaliser qu’il y aurait peut-être quelque chose à faire dans le domaine.”

“J’aime faire rire les gens”.
Sam Ammigan n’a jamais abandonné l’humour. “J’aime faire rire les gens. En même temps, l’humour m’a beaucoup apporté. Il m’a permis d’être connu, de faire des rencontres, d’aller dans des endroits que je n’avais jamais imaginé, de voyager.” Il marque un temps d’arrêt : “C’est aussi grâce au rire que j’ai aujourd’hui une maison et que je nourris ma famille. Pour moi, c’est la chose la plus importante.” Dans son sillage, le domaine du rire à Maurice a évolué, s’est consolidé et s’est même professionnalisé. Toutefois, Sam Ammigan est convaincu qu’une meilleure structuration est encore possible pour offrir d’autres opportunités à tous.
En 2015, un accident vasculaire cérébral l’arrête net. Il est opéré d’urgence en Afrique du Sud, et rentre après quelques semaines d’hospitalisation. “Cela a été un moment très difficile, que j’ai surmonté grâce au soutien de mon épouse et de mes enfants. Grâce aussi à toutes ces personnes qui m’ont fait parvenir des messages d’encouragement. Je leur suis toujours reconnaissant.”
Pour un instant, on ne rit plus. Sa voix se serre d’émotion, l’humoriste baisse la tête, ses yeux rougissent. Puis, lentement, il se reprend. “Tu le sais, depuis que je suis enfant, les choses n’ont pas été faciles pour moi. Je n’ai pas eu l’occasion d’aller longtemps à l’école. Plus tard, j’ai dû me débrouiller pour vivre. Rien ne m’a été donné facilement.” L’homme se recentre : “Je n’ai peut-être pas eu une éducation académique poussée, mais mon père m’a appris les bonnes manières et m’a enseigné comment vivre avec les gens. C’est ce que j’ai aussi transmis à mon fils et à ma fille. Ce sont de bons enfants. Je suis très fier d’eux. Ma femme, elle, m’a soutenu dans tout. Souvent, je n’ai pas eu de week-ends, pas de temps pour la famille. Elle m’a toujours encouragé.”

“Mo pa pe atann bel bel zafer”.
Vingt ans après ses débuts, Sam Ammigan sait qu’il a derrière lui une riche carrière. L’homme est satisfait. C’est sans doute la même voie qu’il emprunterait si on lui demandait de tout refaire. Il vit le présent comme une renaissance et avec bonne humeur, sans rien forcer pour le futur : “Mo pa pe atann bel bel zafer dan mo lavi. Mes souhaits concernent ma famille et mes enfants. Qu’ils réussissent. Ma fille a un sens de l’humour que j’apprécie. Mais je ne souhaite pas qu’ils commencent dans le domaine trop tôt.”
Ses rendez-vous avec les auditeurs sont précieux, voire vitaux. Pour l’instant, il s’en contente amplement. “J’ai fait des spectacles, des pièces, des DVD, et tout ce que je pouvais faire jusqu’ici. À un moment, j’ai quitté la scène de mon propre gré parce que je sentais que je n’offrais rien de nouveau. Si je trouve un nouveau concept, je le présenterai avec plaisir. Ce sera au public de me dire s’il aime ou pas.” Ce respect du public est primordial. Tout comme il a appris que l’humilité est une règle d’or : même pour les meilleurs, rien n’est jamais acquis. “Dans ce domaine, tu peux grimper très vite et atteindre des sommets. Mais si tu ne fais pas attention et si tu fais n’importe quoi, ta chute risque d’être rapide et il te sera encore plus difficile de revenir.”
Pour la séance photo, il se cache derrière un arbuste, fait la grimace, grimpe sur un monticule, imite SAJ. Vingt ans après, le sens de l’humour est toujours frais. Et ce n’est pas fini…