Notre invitée de ce dimanche est Mme Rita Venkatasawmy, l’Ombudsperson for Children. Dans l’interview que vous allez lire, elle revient sur l’affaire qui occupe la une de l’actualité depuis plusieurs semaines : la mort d’une fillette de 13 ans, mariée et enceinte. Mme Venkatasawmy aborde aussi d’autres sujets inquiétants concernant les droits des enfants à Maurice.

Depuis la fin de 2017, on peut avoir le sentiment que les cas de non-respect des droits et de maltraitance des enfants se multiplient à Maurice. Comment faut-il expliquer cette tendance : par le fait que la presse et les réseaux sociaux font état des choses dont on ne parlait pas autrefois, ou la maltraitance des enfants serait-elle en augmentation chez nous ?
Je pense que ce sentiment est dû à un mélange des deux éléments que vous avez évoqués. Aujourd’hui, nous sommes plus informés. Dès que quelque chose se produit, elle est immédiatement rapportée par la presse et les réseaux sociaux qui sont beaucoup plus rapides que les institutions. Donc, on en parle davantage. Il faut aussi dire que la notion même des droits des enfants ne fait pas encore partie de la culture mauricienne, autant que moi je l’aurais souhaité. Beaucoup de parents considèrent qu’il est toujours normal de flanquer une claque à un enfant pour le corriger. Certains considèrent qu’on ne peut pas éduquer un enfant sans le corriger, c’est-à-dire sans lui administrer des gifles. Nous recevons des lettres de personnes qui n’hésitent pas à dire que c’est parce qu’on ne peut plus corriger les enfants que les problèmes se multiplient, surtout dans le milieu scolaire. La notion des droits de l’enfant est connue, mais pas acceptée par tout un chacun. On continue à penser que l’éducation passe par la répression.

Une forme de répression comme la discipline n’est pas nécessaire dans l’éducation d’un enfant ?
La discipline, oui, pas les claques ! J’aimerais dire que les enfants d’aujourd’hui sont vraiment plus difficiles à gérer que ceux d’hier. Prenons la presse de cette semaine : une autre fillette de 13 ans enceinte de son copain de 19 ans, qui l’a battue, déclare que quand elle sortira de l’hôpital elle retournera avec lui ! Dans ce cas, c’est l’enfant qui décide, qui fait la loi et il y a beaucoup de cas comme ça. Nous avons souvent affaire à des parents qui viennent nous dire qu’ils ne sont plus capables de gérer leurs enfants et nous demandent de les placer dans un shelter.

N’est-ce pas le résultat d’un manque ou d’une mauvaise éducation parentale ?
Certainement. Surtout si depuis qu’il est petit, on a dit à l’enfant qu’il est comme un petit roi et qu’on passe sur tous ses caprices. Nous sommes aujourd’hui dans une situation ou les parents ont besoin de supports pour exercer leur rôle et ce genre de service est presque inexistant à Maurice. Il y a des programmes qui vont dans ce sens, mais ce sont des actions timides, isolées. Nous avons besoin d’éducateurs formés, spécialisés pour montrer aux parents comment exercer leur autorité sur leurs enfants. C’est tout cela qui donne l’impression que la situation est hors de contrôle, puisque les enfants font la loi et que les parents, totalement dépassés, ne savent comment réagir. Cela dit, il faut également souligner qu’il y a aussi des parents qui se débrouillent bien avec leurs enfants, mènent une vie familiale, créent un climat de stabilité, sont à l’écoute. En dépit des difficultés et du contexte général, certains parents arrivent à exercer comme il le faut leur autorité. L’idéal serait que chaque famille stable aide au moins une autre famille en partageant son expérience, peut-être même en devenant une famille d’accueil. Mais attention, il ne faut pas croire que l’on s’improvise famille d’accueil du jour au lendemain et que l’amour suffit pour que le tour soit joué. Ce n’est pas vrai. La personne qui veut encadrer un enfant en difficulté a besoin de formation et d’outils pour le faire. L’amour aide, mais est loin d’être suffisant.

Les parents d’enfants à problèmes ont-ils démissionné, sont-ils totalement dépassés par la situation ?
C’est un mélange de beaucoup d’éléments qui conduit à la situation actuelle. Beaucoup de parents qui ont des enfants en bas âge sont obligés de travailler pour des raisons économiques. Ils sont pris dans les problèmes de leur travail, de transport qui leur prend plus de deux heures par jour, matin et soir, pour aller de leur maison à leur lieu de travail, ce qui diminue le temps de la vie de famille. Quand on rentre chez soi fatigué et stressé, quelle qualité d’attention peut-on donner à ses enfants ?

Comment fait-on pour sortir de cette situation inquiétante qui semble sans solution ?
Il y a des institutions et des personnes et des expériences réussies qui aident dans ce domaine, mais elles sont loin d’être suffisantes. Il faut prendre les expériences concluantes — celles de Terre de Paix et de Probation Home par exemple — et les multiplier dans le pays. Il faut réfléchir sur le problème, qui est grave, prendre en considération les solutions qui existent et même en inventer de nouvelles. Mais il faut reconnaître que nous vivons actuellement sur le plan de l’éducation, au sens large, une situation difficile et compliquée.

Arrivons-en maintenant à l’affaire qui a occupé la une de l’actualité pendant plusieurs semaines : la mort d’une fillette âgée de 13 ans, mariée et enceinte de plusieurs mois. Votre réaction ?
Il y a eu ce cas, mais malheureusement il y en a d’autres, similaires. Il y a, à Maurice, de très jeunes filles, non mariées, qui vivent en concubinage. L’affaire dont vous parlez a eu un retentissement parce que la fillette enceinte est morte. Dans la communauté mauricienne concernée, les avis divergent sur le fait qu’il y ait eu mariage religieux ou non. Pour le bureau de l’Ombudsperson for Children les choses sont claires : conformément à loi de la République de Maurice, un enfant en dessous de 16 ans n’a pas le droit de se marier ni d’avoir des rapports sexuels. Quand j’affirme ce qui précède, je ne suis contre aucune personne ou communauté, je défends seulement les droits de l’enfant mauricien.

Il me semble qu’il y a une confusion autour de la définition de l’âge d’un enfant mauricien : on parle du mariage à 16 ans, alors que la majorité est de 18 ans.
Il existe, effectivement, une certaine confusion, puisqu’à Maurice, un enfant peut, en suivant une procédure nécessitant, entre autres, l’autorisation de ses parents, se marier à 16 ans, mais la convention internationale relative aux droits de l’enfant a fixé à 18 ans l’âge auquel un enfant devient un adulte. Cet âge a été établi après des recherches internationales sur la psychologie de l’enfant, la manière dont il se développe psychologiquement et physiquement, sa santé reproductive — car une grossesse en dessous de 18 ans est plus à risque qu’après cet âge.

Est-ce que cette convention n’a pas été rédigée par des experts occidentaux installés dans leurs bureaux des Nations unies ? Ont-ils tenu en ligne de compte les particularités et spécificités des enfants de toutes les régions du monde ?
Oui. On peut critiquer l’ONU sur beaucoup de points, mais il n’en reste pas moins que c’est une institution respectueuse de toutes les cultures et religions du monde. Des experts et spécialistes venant des quatre coins du monde ont été consultés pour la rédaction de la Convention sur les droits de l’enfant. Au moment de la rédaction de la convention, les pays d’Afrique ont posé les mêmes questions que vous.

Dix ans après, ils ont produit une Charte africaine des droits de l’enfant qui est presque une photocopie du texte de la convention. Il faut aussi ajouter la chose suivante : la principale ressource de Maurice est la ressource humaine et nous devons, pour la développer, investir dans l’éducation de nos enfants. Pour ce faire, l’école est obligatoire chez nous jusqu’à l’âge de 16 ans, et cela a été renforcé avec le Nine Year Schooling. Si nos enfants sont déscolarisés avant 16 ans, nous allons avoir des citoyens moins performants par la suite et qui vont certainement avoir des difficultés dans la vie. Il faut que tous les enfants profitent de leur enfance qui est aussi le temps de l’apprentissage et de la construction de soi. Le mariage précoce vient interrompre ce processus de construction de soi, comme le souligne le comité des experts des Nations unies.

Nous ne pouvons revendiquer notre appartenance à l’ONU juste pour le dossier Chagos. Nous devons respecter les conventions que nous avons signées, dont celle qui fixe l’âge de la fin de l’enfance à 18 ans et mettre l’emphase sur le droit des filles à l’éducation.

Revenons à l’affaire de la fillette de 13 ans, mariée, enceinte et morte. Certaines personnes essayent de conduire cette affaire sur le terrain religieux…
Je suis une laïque qui est responsable d’une institution des droits humains et je réagis selon les lois de Maurice. Mais cela ne veut pas dire que je n’écoute pas d’autres points de vue et je vous signale que je viens tout juste d’avoir une réunion avec les membres du Conseil des religions. Je comprends la dimension religieuse et culturelle que certains voient dans cette affaire, mais at the end of the day c’est la loi de la République qui doit primer. C’est à cette conclusion que sont arrivés les membres du conseil: quelles que soient les lois religieuses, c’est la loi du pays qui doit prévaloir dans n’importe quelle circonstance. D’ailleurs, dans les deux cas dont nous discutons, les jeunes hommes qui ne sont pas de la même communauté, et qui ont eu des relations sexuelles avec ces filles de 13 ans ont été tous les deux arrêtés, parce que les relations sexuelles avec des mineures de moins de 16 ans sont un délit.

Avec l’évolution physique et psychologique des jeunes, cette interdiction sexuelle avant l’âge de seize ans n’est-elle pas dépassée ?
Je suis très consciente du fait qu’aujourd’hui les adolescents — et même les enfants — sont soumis à une intense stimulation sexuelle à travers leurs ordinateurs et autres portables. Je crois qu’il faut éduquer les jeunes à une sexualité responsable. Si la loi interdit d’avoir des relations sexuelles avant 16 ou 18 ans, il faut respecter cette loi. Il faut éduquer les garçons et leur faire comprendre qu’avec ou sans consentement, une relation sexuelle avec une fille de moins de 16 ans est un délit puni par la loi.

Comment les jeunes vont-ils apprendre à se responsabiliser par rapport aux relations sexuelles, alors que des cours d’éducation sexuelle ne sont pas dispensés dans nos écoles et collèges ? Comment voulez-vous que le message passe ?
Ce message doit d’abord passer à travers la famille. Il faut que les parents ne soient plus honteux ou pudiques et abordent la question de la sexualité avec leurs enfants. C’est à la maison que tout doit commencer. Il y a des efforts faits pour que l’éducation sexuelle soit enseignée à l’école, mais ce n’est pas facile pour l’enseignant. Il doit non seulement enseigner des matières, mais également transmettre des valeurs et apprendre à ses élèves à se comporter correctement. Les enfants d’aujourd’hui sont moins faciles à gérer que ceux d’hier. Avant, l’enseignant était respecté, écouté, aujourd’hui, s’il fait une remarque qui déplait, sa voiture peut être rayée ou il peut être insulté sur des réseaux sociaux, quand ce n’est pas directement.

Il faudrait des enseignants formés, des gens qui savent animer les groupes, susciter la confiance, afin de pouvoir instaurer un dialogue avec les élèves sur les sujets délicats que l’on refuse d’aborder : les relations sexuelles, le mariage précoce et autres sujets. Il faut donner les moyens à l’enfant de réfléchir sur les questions fondamentales et de s’exprimer dans le débat. Ce débat doit également se faire sur les radios, à la télévision, avec des jeunes qui parlent le même langage et qui vivent les préoccupations des jeunes. L’école d’aujourd’hui n’est pas encore comme ça, mais il faut que l’école de demain fonctionne de cette manière-là.

Quand je vais dans les collèges, je constate qu’en dépit du fait que les jeunes disent qu’ils sont au courant de certains sujets, ils ont un immense besoin d’apprendre. Ils sont assoiffés de connaissances, d’encadrement et de discussions sur les sujets qui les préoccupent. Il faut savoir répondre à ces besoins et à ces demandes. Vous allez sans doute me dire que tout cela va coûter cher et je vais vous répondre que oui, l’éducation coûte cher, mais c’est l’investissement obligatoire pour le développement et l’avenir de la société et du pays.

Vous dites qu’il faut que la loi fixe l’âge de la fin de l’enfance à 18 ans comme le souhaitent les Nations unies. Mais vous avez vous-même reconnu qu’il existe beaucoup de concubinages avant l’âge légal à Maurice.
C’est un fait. Et des personnes disent que cela ne pose aucun problème puisqu’une fille peut vivre en concubinage, tomber enceinte et continuer ses études. Oui, c’est possible, oui, certains collèges l’acceptent, mais est-ce le genre de situation que nous souhaitons pour nos filles ?

La loi mauricienne fait exception pour le mariage musulman, le nikah, ce qui a permis à cette fillette de Goodlands d’être mariée ?
Il faut que les choses soient claires : tout comme une fille de 16 ans peut se marier en suivant la procédure et avec le consentement de ses parents, cette possibilité existe aussi pour le mariage au sein de la communauté musulmane. Cette possibilité est placée sous la responsabilité du Muslim Family Council, dont les imams célèbrent le mariage. Mais les imams qui sont reconnus par le Muslim Family Council n’acceptent pas de célébrer un mariage d’une jeune fille de moins de 16 ans. Le musulman est régi comme tous les Mauriciens par les lois de la République.

Certains tentent également de rendre ce débat communal, en disant que les mariages précoces et les relations sexuelles avant 16 ans existent dans toutes les communautés et que c’est seulement la communauté musulmane qui est montrée du doigt.
C’est vrai, cette situation existe dans toutes les communautés. L’enfant mauricien d’aujourd’hui, quelle que soit sa religion, vit les mêmes difficultés. Ce sont quelques adultes qui communalisent le débat. Nous ne voulons pas, au bureau de l’Ombudsperson for Children, entrer dans ce débat qui ne mène nulle part et qui pourrait nuire à la paix sociale. J’espère et je suis convaincue que les Mauriciens qui sont de bonne foi ne se laisseront pas entraîner sur le terrain glissant d’un débat communal.

Comment avez-vous ressenti le silence retentissant des députés, et surtout des députés musulmans, dans ce « débat ». Ce silence était-il motivé par une peur religieuse ou électorale, selon vous ?
Je crois qu’il faut souligner que Mme Jadoo et M. Shakeel Mohamed se sont exprimés sur la question. Quant aux autres membres du Parlement, ils ne pourront pas rester longtemps silencieux, parce que ce sont eux qui votent les lois, et un jour ou l’autre, ils auront à prendre position.

Vous avez invité les Mauriciens à s’exprimer sur toutes questions pour lancer un débat ouvert. Cet appel a été entendu ?
Les réactions se multiplient. Vous avez sans doute remarqué qu’on parle beaucoup sur les radios privées à Maurice, mais que ce sont souvent les mêmes personnes qui s’expriment. Sur les réseaux sociaux, du fait qu’on peut inventer un faux profil, on ne sait pas trop bien à qui on s’adresse, et, par ailleurs, beaucoup de comptes sont réglés on line. Sans parler des menaces et des insultes. C’est pourquoi nous avions demandé à ceux qui veulent débattre, de nous écrire, de nous téléphoner ou de venir nous voir en donnant leur identité pour que le débat ne soit pas faussé. Nous avons reçu beaucoup de courrier et de coups de téléphone et j’ai l’impression que cela va augmenter.

Que vous disent ces personnes ?
Beaucoup de choses. Elles décrivent des situations inquiétantes. Ce sont surtout des femmes qui interviennent. Elles donnent leur opinion sur le débat, disent en majorité que la loi doit être appliquée, mais il y a également beaucoup de descriptions de certaines situations qui se passent aux quatre coins du pays. Certains disent ne plus savoir que faire face à des enfants hors contrôle. On nous a même dit qu’il y a des enfants qui battent leurs parents. On a aussi abordé une question qui préoccupe beaucoup. Le taux de grossesses précoces à Maurice est inquiétant. De 2013 à 2017, il y a eu 2300 naissances portées par des filles de moins de 16 ans, et on n’a pas de statistiques sur le nombre d’avortements pour cette même catégorie. C’est un problème qui touche toutes les communautés. Au lieu d’aller à l’école, plus de 2300 filles ont mis au monde des enfants. A 14, 15 ans, elles ne peuvent pas travailler et deviennent un coût supplémentaire pour leurs parents, sans compter la stigmatisation sociale qu’elles risquent de subir avec le bébé. Dans beaucoup de cas, le garçon irresponsable se sauve, laisse la fille se débrouiller seule financièrement avec un enfant de père inconnu et les problèmes psychologiques que cela peut produire.

En octobre de l’année dernière, vous aviez conclu votre interview à Week-End en affirmant que vous étiez très optimiste pour l’avenir des enfants de la République. Huit mois plus tard, et après tout ce que nous venons de vivre, êtes-vous toujours optimiste ?
Je suis condamnée à être optimiste. Nous devons croire que l’enfant mauricien aura un avenir, sinon cela ne sert à rien de travailler. Nous ne pouvons que combattre pour que les choses se passent autrement, s’améliorent dans notre pays. Nous ne pouvons pas ne pas être optimistes.