SALIL ROY (PLANTERS REFORM ASSOCIATION) : « Nous ne réclamons ni subvention ni assistance financière »

Le président de la Planters Reform Association (PRA), Salil Roy, tire la sonnette d'alarme quant au nombre « inquiétant » de planteurs cessant leurs activités année après année. Non pas parce que le business de la canne à sucre n'est pas rentable, mais, dit-il, « parce que les mesures annoncées dans les derniers budgets n'ont pas été implémentées ». Dans l'entretien qui suit, accordé au Mauricien dans le cadre des consultations prébudgétaires, il lance : « Nou pa pe tal lamin. Nous leur disons seulement de mettre de l'ordre dans ce secteur... et vite ! »

On ne vous a pas vu aux consultations prébudgétaires du PM et ministre des Finances, Pravind Jugnauth, organisées avec les planteurs...
Nous étions invités, certes, mais nous n'y sommes en effet pas allés. La dernière fois, on nous avait accordés une minute pour faire nos propositions. Mais que peut-on dire en une minute ? Pas grand-chose. J'ai pris mes renseignements pour ce dernier exercice et on m'a fait comprendre que ce sera la même procédure. Dans ce cas, j'ai informé la personne qui m'avait invitée que je ne pourrais venir. Les membres de la PRA aussi n'ont montré aucun intérêt et ont même considéré cet exercice comme une perte de temps. Nous sommes assez découragés. Nous voulions qu'on nous accorde un temps raisonnable pour nous exprimer parce que le patronat, lui, a tout le temps nécessaire pour le faire. Nous sommes agacés par cette manière de faire.

Quelle est votre analyse de la situation économique prévalant actuellement dans le pays ?
La situation est morose après deux ans et demi au pouvoir du nouveau gouvernement. Nous attendons tous le bon signal. Je peux vous dire que la situation est assez mauvaise au niveau agricole par manque de décisions rapides au moment opportun. Je répète la même chose depuis assez longtemps. Il y a eu beaucoup de promesses dans le dernier budget mais rien de concret pour notre secteur. C'est un peu dommage pour nous car nous, les planteurs, nous continuons à disparaître en l'absence de décisions. Cette disparition est sûre et certaine. Un peu plus de 700 planteurs ont d'ailleurs cessé leurs activités entre 2015 et 2016.

Quelles en sont les principales raisons ?
Un planteur fait un business comme un autre. Aussi, s'il n'obtient pas assez de revenus et que ses activités ne sont pas « economically sustainable », il abandonnera ses terres. Puis il y a un problème aigu de main-d'œuvre dans le secteur agricole.

La situation est-elle irréversible ?
Je ne dirai pas cela. Pour moi, la canne à sucre est bel et bien rentable, mais ses richesses doivent être partagées équitablement.

Que voulez-vous dire par « équitablement » ?
Nous entendons depuis assez longtemps que les planteurs et les travailleurs deviendront actionnaires dans l'industrie cannière suite à la réforme, et ce afin que nous puissions bénéficier de nos « value-added by-products ». Mais rien jusqu'à l'heure. On parle de la mise en place d'un mécanisme à ce sujet, « year in, year out ». On nous prive ainsi d'un revenu additionnel. Par exemple, dans le cas de la mélasse, nous sommes en train de subventionner le secteur privé, Omnicane, en référence, qui nous achète ce produit à Rs 2 000 la tonne et l'exporte en faisant des profits énormes. C'est un business très lucratif. Mais si Omnicane devait importer ce produit, combien payerait-elle ? Pas moins de Rs 5 000 la tonne. On avait décidé du prix de Rs 2 000 car on nous avait dit que nous serions actionnaires dans l'industrie cannière. Nous sommes en train de subventionner une entreprise privée et personne ne fait rien pour nous à un moment où nous avons besoin de revenus. Je ne comprends pas le laxisme des autorités. Je ne reconnais plus la Mauritius Cane Industry Authority (MCIA). Elle doit revoir sa copie.

Il y a aussi la question de la bagasse...
Je suis satisfait qu'il y a eu un dénouement pour la bagasse, mais il ne faut que cela s'arrête là. Avec la bagasse, on produit de l'électricité, mais ce qu'on nous donne n'est pas raisonnable. Et ce n'est pas normal que le coût de la bagasse soit payé par le CEB. Car qui dit CEB, dit aussi moi, qui suis aussi un consommateur d'électricité. C'est ceux qui utilisent la bagasse, les Independent Power Producers (IPP), qui doivent nous payer, pas le CEB. Ce dernier fait des profits aujourd'hui, il peut nous payer. Mais si demain il fait des pertes, qui nous payera pour notre bagasse ? Je pense que le gouvernement a le pouvoir de revoir le contrat avec les IPP. Le gouvernement a bien mis de l'ordre dans le secteur des assurances, alors pourquoi ne ferait-il pas la même chose dans le secteur cannier, où les planteurs subissent une injustice ?

Cette affaire perdure depuis des années.
Effectivement. Mais le gouvernement attend les nouveaux contrats pour décider. J'espère qu'il prendra en considération cette question de la bagasse. Si le planteur ne reçoit pas son dû « ki li bizin gayne », il cessera ses activités et ce ne sera pas drôle. Je ne suis pas, moi, un actionnaire chez les IPP, je dépends des revenus que la canne me rapporte. Si les autorités veulent vraiment « walk the talk » afin de prévenir la disparition des planteurs, je précise que nous ne demandons pas de subventions ou d'assistance financière. Nou pa pe tal lamin. Nous leur disons seulement de mettre de l'ordre dans ce secteur... et vite. Nous ne pouvons perdre sur la bagasse et sur la mélasse. Si nous obtenons notre dû, nous pourrons joindre les deux bouts et contribuer à l'économie du pays, comme nous le faisons depuis des générations.

L'industrie de la canne, elle-même, va s'écrouler avec la disparition des planteurs, n'est-ce pas ?
Oui, car nous aurons besoin de la biomasse pour produire de l'électricité et 400 000 tonnes de sucre. Il faut faire vite avec les mesures car « if you are not sustainable financially, you are driven out of business ». L'équation est simple.

On parle aussi de diversification. Qu'en pensez-vous ?
Je ne suis pas contre, mais encore faut-il donner à ceux qui possèdent de petites parcelles de terres et la possibilité de les développer. Par exemple, en les exemptant de la « land conversion tax ». Ce qui démocratiserait le morcellement des terres et leur permettrait de lancer des « smart morcellements ». Ceux qui viennent avec de gros projets n'ont pas ce souci d'exemption. Pourquoi ce « deadlock » pour les petits planteurs ? Je pense que ces derniers sont en train de subir beaucoup d'injustices en raison de l'absence de mesures appropriées. Il faut être sur le terrain pour comprendre les difficultés que rencontrent les planteurs. Ban dimoun ki pena enn fose kan pe vin desid pou nou. Je crois que les décideurs sont mal entourés.

Le gouvernement n'est-il pas aussi perdant si cette industrie s'écroule ?
Bien sûr. C'est ce que je ne comprends pas, car cela devrait être une « win-win situation » pour tout le monde, or, dans l'état actuel, elle devient une « lose-lose situation for all ». On perd des terres depuis des générations, on est en train de créer du chômage, on n'aura pas de biomasse, etc. Et n'oublions pas les problèmes sociaux qui s'ensuivront. Il faut revoir la structure de cette industrie, implémenter toutes les mesures qui ont été annoncées auparavant. Je suis fatigué de voir la panoplie de mesures annoncées dans les différents budgets et combien ont réellement été mises en route. Il nous faut un audit. Il n'est pas possible que nous soumettions les mêmes propositions tous les ans. Je peux faire un « copy and paste ». Très peu sont réalisées mais le « crux of the matter » reste entier. La disparition lente des planteurs est certaine.

Quel rôle pour le Sugar Insurance Fund Board (SIFB) ?
Je peux vous parler longuement de cette institution. Pourquoi ne met-elle pas en place un système de pension pour les planteurs ? Elle peut aussi s'occuper de l'éducation des planteurs, assise qu'elle est sur des milliards de roupies qui appartiennent aux planteurs. Je ne dis pas qu'il faut nous donner de l'argent, mais qu'il faut investir dans le bien-être des planteurs. Finalement, pour moi l'exercice budgétaire est une panoplie de mesures dont très peu sont implémentées. C'est dommage. Résultat : le nombre de planteurs diminue d'année en année. Et tout cela parce que personne ne cerne les vrais problèmes, pourtant simples, de cette industrie.