Le grand rendez-vous mauricien des livres et de la lecture, Confluences, devrait si le succès de l’an dernier se perpétue, attirer les foules du 6 au 9 mars, au Swami Vivekananda Centre, à Pailles. Une cinquantaine d’écrivains, 126 stands et de nombreux rendez-vous sous forme de conférences, débats, ateliers jeunesse et adultes, dédicaces et autres présentations d’ouvrage, lecture, slam et autres performances artistiques attendent les visiteurs. Un petit avant-goût de cet événement dont le programme suscite tout de même quelques interrogations.
Du bonheur de lire, ils feront tous leur miel la semaine prochaine, qu’ils soient représentants de centres culturels, des ambassades, enseignants ou cadres du ministère de l’éducation, professionnels du livre, célébrités, écrivains, penseurs ou illustrateurs invités, éditeurs ou artistes chargé de donner corps aux rimes et fictions. À première vue, il semblerait que l’on ait à nouveau privilégié la célébrité à la qualité littéraire en ce qui concerne les têtes d’affiche en provenance de France. Nicolas Hulot, Ségolène Royal désormais visiteuse régulière de Maurice, ou même Mazarine Pingeot, malgré ses quelques ouvrages publiés, appartiennent davantage au monde des médias et de la politique qu’à celui de l’édition… La France ne manque pourtant pas de brillants esprits, de philosophes et écrivains qui apportent du nouveau dans la pensée contemporaine ou en littérature.
Il n’est pas inutile de préciser que Mazarine Pingeot est éditée chez Julliard, cette même maison dont l’éditrice Betty Mialet est invitée, qui publie aussi de temps en temps des ouvrages d’Alain Gordon-Gentil, directeur de la cellule Culture et Avenir qui organise le salon du livre Confluences… Aussi est-il assez surprenant de constater que le même Alain Gordon-Gentil fait partie des invités à son propre salon. Il débattra en effet, aux côtés de Mazarine Pingeot et de l’écrivain Burundais Roland Rugero, sur le thème « Fictions et faits divers », peut-être en vertu de son roman inspiré par l’affaire Vanessa Lagesse, Devina, que l’auteure de cet article a découvert avec effarement il y a quelques années… On ne peut que regretter par exemple que Julliard n’ait pas fait venir des auteurs de la trempe de Philippe Djian, ou mieux encore pour notre continent sur lequel il a situé tous ses passionnants romans : l’excellent Yasmina Khadra.
La venue d’Edwy Plénel, longtemps collaborateur au Monde et fondateur du site d’information Mediapart qui a révélé de nombreux scandales, apportera son lot de réflexion sur la fonction des médias à l’île Maurice que l’on s’apprête à légiférer… Parmi les seize invités mauriciens, il n’est pas inutile de signaler que plusieurs n’ont pas de nouvel ouvrage à proposer, et parfois n’ont pas publié depuis longtemps. À part Amal Sewtohul, Aqiil Gopee, Ashvin Dwarka, Claudie Ricaud, Sedley Assonne, Brigitte Masson, Yusuf Kadel et Bertrand d’Espaignet, les autres invités n’ont pas de publication à présenter. Ce fait nous gène moins en ce qui concerne Marie-Thérèse Humbert, car sa venue peut symboliser le retour de cette grande dame à la vie littéraire. Elle donnera une allocution sur le thème « Écrire l’île », jeudi 6 mars, à 16 h 30. Si elle s’est pour des raisons personnelles fait discrète ces dix dernières années, elle a tout de même écrit un nouveau roman, dont elle situe l’action dans la Louisiane raciste des années 30 à 50… Désancrages est le titre de ce texte qui, nous l’espérons, trouvera rapidement l’éditeur qu’il mérite et qui le mérite.
Visibilités nationale et régionale
De nombreuses lectures par différents comédiens seront proposées tout au long du salon ainsi que deux projections des Enfants de Troumaron qui rappellent que les oeuvres littéraires de qualité peuvent inspirer de beaux films, celui-ci étant le seul long métrage mauricien, deux ans après son lancement, à encore remporter des prix dans les festivals. Les amateurs pourront aussi rencontrer Ananda Devi, pour d’adaptation scénaristique et Harrikrishna Anenden, le coréalisateur.
La représentation régionale est renforcée cette année par une forte délégation réunionnaise, des auteurs et éditeurs malgaches, ainsi qu’une délégation sud-africaine convaincante, comprenant notamment un éditeur. Toutefois, il est surprenant de constater que le programme ne prévoit aucun thème de réflexion sur la littérature de l’océan Indien, ne serait-ce que sur sa visibilité quand on la sait tant maltraitée chez nos libraires, dont seulement deux points de vente se font un devoir de la mettre véritablement en valeur dans leur espace de vente.
Plusieurs rendez-vous sont donnés au cours de ce salon autour de Malcolm de Chazal, le spectacle de Soorya Gayan, Rythmes, peut justifier sa présence par le fait qu’il a été créé l’an dernier. Toutefois, le dynamisme de la fondation de Chazal fait que nous sommes régulièrement invités à nous pencher sur l’oeuvre de cet auteur, ce qui fait un peu doublon avec cet aspects du programme. Marcel Cabon, dont un anniversaire a été célébré l’an dernier, et dont l’oeuvre mériterait d’être soutenue par des rééditions, aurait pu constituer une nouveauté. Celui-ci n’aura droit malheureusement qu’à une lecture par le comédien français Robin Renucci, parmi d’autres textes de Shenaz Patel et Abhimanyu Unnuth.
Après la cérémonie d’ouverture présidée par le Premier ministre, la politicienne française Ségolène Royal ouvrira le bal à 12 h 15 par conférence à propos son second livre, Une certaine idée du courage. Le principe de ces conférences est simple : un auteur parle en « tête à tête » avec le public qui lui pose des questions après son allocution. Les autres « tête à tête » de la semaine donneront la parole à l’universitaire bengali, le Pr Chinmoy Guha (déjà venu l’an dernier), sur le laboratoire de langues que représente l’Inde et les questions que cela soulève en termes d’identité et de recherche d’harmonie ; à l’écologiste français et ancien animateur de l’émission Ushuaïa Nicolas Hulot sur l’idée que le XXIe siècle sera écologique ou ne sera pas, et sur son dernier essai Plus haut que mes rêves ; puis au romancier spécialiste de la Chine José Frèches, à propos de La Chine, ce géant qui s’est réveillé ; et enfin dimanche au critique et essayiste français spécialiste de l’Afrique Bernard Magnier qui s’exprimera sur 1960-2010 : 50 années d’indépendances africaines, 50 années de création littéraire…
Échanges à tous vents
Un autre type de conférence à plusieurs voix cette fois, est également proposé chaque jour, en présence d’un modérateur sur un thème donné. Le poète hindiphone mauricien Raj Heeramun et le poète créolophone Sedley Assonne parleront, en compagnie d’Eileen Lokha, de cette acrobatie linguistique mauricienne qui consiste à penser dans une langue, s’exprimer dans une autre et écrire encore dans une autre langue. Encouragés par Natasha Appanah, le romancier Xavier Houssin, la poètesse et dramaturge Catherine Boudet et la nouvelliste Joëlle Ecormier échangeront sur les genres littéraires. Une séance spéciale avec des professionnels du milieu éducatif sera consacrée à la littérature Jeunesse avec l’écrivain français Alain Serres sur les interrogations que ce genre permet de partager avec les enfants.
Le titre No man is an island, cette célèbre citation du poète métaphysique John Donne, réunira le grand écrivain indien Kunal Basu, l’auteur britannique francophone plein d’humour Stephen Clarke, la Britannique d’origine mauricienne Natasha Soobramanien et le Mauricien prix des Cinq continents 2013 Amal Sewtohul, le modérateur étant Sanjay Buckhory qu’on connaît plus dans l’exercice d’avocat proche du gouvernement que dans celui de journaliste littéraire.
Amruta Patil, Lindsey Collen, Luke Williams (RU) et un auteur sud-africain, qui sera Mongane Serote s’il peut venir ou le Pr Willy Kgositsile dans le cas contraire, s’exprimeront sur le thème de l’écriture et de l’activisme politique, répondant aux questions de l’universitaire mauricienne Eileen Lokha. Une presse libre et indépendante est-elle une utopie de nos démocraties ? Edwy Plénel, le fondateur de Mediapart, Jean-Luc Mootoosamy, journaliste radio mauricien en Centrafrique et Renaud Dely, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur en France, proposeront leurs réflexions sur cette question en compagnie de Finlay Salesse.
Outre le débat sur Fictions et faits divers évoqué plus haut, nous serons également invités à réfléchir sur ce célèbre mot de Rimbaud « Je est un autre » avec Johary Ravaloson de Madagascar (déjà invité l’an dernier), la prolixe auteure de La joueuse de Go Shan Sa, Axel Gauvin, dont la volumineuse oeuvre réunionnaise suffit à justifier la venue ici, et Ananda Devi qui à travers ses nombreux romans et aussi sa poésie a imprégné de sa présence personnelle et sa singularité de multiples manières. L’identité d’un auteur crée-t-elle une attente particulière chez son éditeur ? Cette très bonne question pour les éditeurs qui s’intéressent aux auteurs étrangers sera adressée à Betty Mialet (Julliard), Boaré Dramane (Afrilivres), Jean-Noël Schifano (Gallimard, collection Continents noirs) et Barlen Pyamootoo (Atelier d’écriture).
Sous le thème Rencontres et résonances, le Malgache Jean-Luc Raharimanana, le Français d’origine algérienne Mohamed Aissaoui et le Mauricien Yusuf Kadel évoqueront leurs influences et sources littéraires d’inspiration. L’histoire en littérature sera cette année abordée par la romancière française Marina Dédéyan, l’extraordinaire auteur chinois Dai Sijie (Les filles du botaniste, Balzac et la petite tailleuse chinoise), l’écrivain togolais plein d’esprit Kangni Alem et le Mauricien Bertrand d’Espaignet. Bravo enfin pour la conférence réservée à des premiers livres mauriciens, édités à Maurice avec Ashvin Dwarka, Claudie Ricaud, Brigitte Masson et Aqiil Gopee !