Le World Hindi Conference se tiendra pour la troisième fois à Maurice du 18 au 20 aout prochain. Le pays accueillera, dans ce cadre, quelque 1 500 délégués venus de l’Inde et de plusieurs pays où la diaspora indienne est présente. À cette occasion, Le Mauricien a rencontré Sarita Boodhoo qui a été, à un certain moment, associée au projet du World Hindi Secretariat à Maurice. Dans cette interview, elle explique pourquoi la langue hindi est enracinée dans la vie culturelle, historique et politique du pays et la raison pour laquelle Maurice se démarque des autres pays où la diaspora indienne est présente. 

Maurice accueillera la semaine prochaine la 11e édition de la World Hindi Conference. Pouvez-vous nous parler de l’importance de cette conférence ?

Cette onzième conférence mondiale sur la langue hindi sera un grand événement pour Maurice qui l’accueille pour la troisième fois. La conférence a fait le tour du monde. La première avait eu lieu en 1975 à Nagpur, à l’initiative d’Indira Gandhi, et avait réuni d’importantes personnalités et des érudits internationaux en langue hindi. La délégation mauricienne était dirigée par sir Seewoosagur Ramgoolam, alors Premier ministre. À la demande de sir Seewoosagur, la deuxième conférence internationale a eu lieu à Maurice en 1976.

Maurice a donc été le premier pays hors de la Grande péninsule à accueillir la conférence internationale ?

Cela est dû au fait qu’à part l’Inde, les trois pays où la langue hindi est la plus parlée sont Maurice, Fidji et Surinam. Toutefois, l’écriture, la littérature et l’enseignement sont mieux ancrés à Maurice que dans les deux autres. Les langues orientales sont bien ancrées à Maurice depuis l’arrivée des premiers immigrants indiens.

Comment expliquer cela ?

Cela est intrinsèquement lié à l’histoire des travailleurs engagés. Maurice a été le premier pays à accueillir les Gimityas. Il se trouve que lorsque les travailleurs sont arrivés de Calcutta, ils ne pouvaient prononcer des mots anglais comme “agreement”. Ils disaient “girmit”. C’est ainsi qu’est né le terme girmitya qui est devenu une expression symbolique associée aux travailleurs engagés. Il est aujourd’hui utilisé couramment. Susha Swaraj l’a également adopté comme une terminologie pour l’engagisme. On retrouve ce même terme au Fidji et à Trinidad.

Il faut savoir que Maurice a accueilli le plus grand nombre de travailleurs engagés dans le monde. Plus de 50% d’entre eux sont venus du Bihar, de l’Uttar Pradesh c’est-à-dire du “bhojpuri belt”. Au départ plusieurs langues sœurs ont cohabité dont le bhojpuri, le bengali, l’awadhi, le maithili. Toutefois, le bhojpuri a été le plus résilient. Parmi les travailleurs engagés sous contrat, certains sont repartis mais beaucoup sont restés. Après avoir complété leur contrat de cinq ans, ils utilisaient leurs économies pour construire leurs villages selon le modèle de leurs villages en Inde. Chaque famille avait son “kalimaye” et continuait à faire ses prières. Or ces prières se faisaient en hindi. D’ailleurs, cet engouement des Girmitayas pour la littérature n’est pas étranger au Véda. Certains lisaient le Mahabarata, le Ramayana et le Véda et disposaient des textes parfois écrits à la main. Mais d’autres avaient mémorisé ces prières. Il y avait des gens qui connaissaient ces livres sacrés par cœur. Peut-être qu’ils ne savaient pas écrire mais ils avaient une mémoire considérable et ont transmis leurs connaissances à l’oral.

De plus, même s’ils n’étaient pas lettrés, ils connaissaient des poèmes et des écrits de Sant Kabir, par exemple, par cœur. La transmission orale était donc courante. Cette richesse culturelle et religieuse les a poussés à éduquer leurs enfants. Les “baitkas” en paille ont été construits pour l’éducation des enfants et leur initiation aux livres sacrés qui étaient écrits en hindi. Les plus âgés enseignaient les plus jeunes assis parfois par terre sur les “gonis” et c’est la raison pour laquelle jusqu’aujourd’hui certains utilisent le terme “guruji” pour parler de leurs aînés. La langue hindi est enracinée depuis bien longtemps dans la vie des Girmitiyas malgré le fait qu’ils parlaient bhojpuri.

Il faut reconnaître que le gouvernement britannique avait, autour des années 1854 ou 1860, reconnu que les langues orientales pouvaient être enseignées dans les écoles. Il l’appelait “vernacular  language”. Mais cela n’avait pas bien marché. Seulement quelques écoles les enseignaient.

Quel était le rôle du Mahatma Gandhi ?

Lorsque le Mahatma Gandhi est arrivé à Maurice en 1901 en provenance de l’Afrique du Sud alors qu’il faisait route vers l’Inde, il a vu que les travailleurs engagés étaient délaissés et n’envoyaient pas leurs enfants à l’école pour deux raisons. Ils avaient besoin de la main-d’œuvre pour travailler, et puis ils appréhendaient la conversion de leurs enfants. Gandhi a insisté sur l’importance de l’éducation de leurs enfants. De plus, dans son discours prononcé à Taher Bagh, il avait encouragé les notables à s’engager davantage dans la politique. C’est ainsi que ceux qui avaient déjà commencé à faire des études supérieures comme RK Boodhun, Les Lallah, Dr Jeetoo et Dr Goomany ont émergé et ont été très actifs dans les domaines social et politique.

Il ne faut pas oublier la contribution de Manilall Doctor…

Beaucoup de tribuns se sont engagés pour pendre position en faveur des travailleurs engagés dont Manilall Doctor. Ce légiste francophone est arrivé à Maurice à la demande du Mahatma Gandhi en 1907. C’est lui qui a créé le journal Hindustani qui, au départ, était en trilingue. La presse qu’il avait utilisée se trouve toujours à l’Arya Sabha . C’est à ce moment qu’il a lancé le mouvement en faveur de l’hindi et pour la reconnaissance de cette langue. Il a passé simplement quatre ans à Maurice mais a abattu un travail considérable

Le mouvement Arya Samaj a joué un rôle majeur dans la préservation de l’hindi ?

Avec la création du Mouvement Arya Samaj, le mouvement pour la langue hindi a pris un nouvel essor. Le Mouvement Arya Samaj a été créé en 1909 par les pandits Kishtoe et Gayasingh, Mohunlall Mohith, Guruparsad Duljeeta. Mes grands-parents faisaient partie des fondateurs. Le pandit Gayasing avait un lien de parenté avec mon père. Il était son “poopa”. Déjà à cette époque, il avait composé des chants pour les mariages. La langue a alors pris de l’essor avec l’arrivée de l’Arya Samaj. À cette époque, on parlait la langue hindi comme un bahasa, une langue noble par rapport au bhojpuri. La maîtrise du bahasa était synonyme de dignité, d’éducation. On disait de ceux qui parlaient bhojpuri qu’ils« koz langaz ». On n’utilisait pas encore le terme bhojpuri, on l’appelait kulkateea parce que cette langue était utilisée par ceux en provenance de Calcutta. À cette époque, les Télougous qui venaient d’Andra Pradesh étaient connus comme les Korangis. Les Marathis qui sortaient de Bombay étaient des bombayes. Ceux qui sortaient de Surat étaient des mermans. L’Arya Samaj qui était bien organisé et bien structuré a mis l’accent sur l’hindi. C’est alors que l’hindi a pris de l’ampleur à travers les écoles. Il y avait également des écoles pour filles. En 1925, les frères Bhaguth fondent l’Hindi Pracharini Sabha, à Montagne-Longue, pour enseigner la langue hindi à plusieurs niveaux. L’association a été enregistrée en 1935. Jusqu’à présent, l’Hindi Pracharini Sabha fonctionne sans subside. Le mouvement en faveur de l’hindi a pris définitivement de l’ampleur avec des personnalités comme Jaynarain Roy, S. Jugdut. Ils étaient des diplômés fraîchement formés en Inde, à l’instar du professeur Basdeo Bissoondoyal.

À son retour au pays en 1935, le Dr Seewoosagur Ramgoolam a réalisé qu’il fallait lancer un mouvement de masse pour éveiller la population. Il s’inspirait en cela de son expérience en Grande-Bretagne où il avait côtoyé les étudiants membres de l’Indian National Congress. Il a rencontré des personnalités comme Suresh Chandra Bose. D’ailleurs, il avait corrigé le livre de ce dernier. Il a rencontré des érudits indiens et des poètes britanniques. Il a fréquenté la Fabian Society. C’est fort de cette expérience acquise à Londres qu’à son retour il s’est engagé dans l’émancipation de la masse écrasée. Il a fait le tour des villages pour visiter les familles et les inviter à éduquer leurs enfants. En même temps, Basdeo Bissoondoyal faisait ses sermons en hindi. Les pandits sanatanistes faisaient également les “kathas” en hindi. Ces sermons permettaient de promouvoir les valeurs morales et de citer en exemple les grands guerriers qui étaient disciplinés. La proximité des élections en 1948 allait provoquer une nouvelle campagne à travers le pays parce que pour avoir le droit de vote, il fallait pouvoir signer son nom en n’importe quelle langue dont l’hindi. Les frères Bissoondoyal ont alors fait le tout pays afin de mobiliser les familles indiennes et les enseigner à signer en langue hindi. Le résultat est qu’un grand nombre de personnalités d’ascendance indienne ont fait leur entrée à l’assemblée législative. Ce qui fait que l’hindi a commencé à jouer un rôle majeur en politique.

Or en 1941, les recommandations du rapport Ward par rapport aux langues orientales dans l’enseignement public avaient provoqué une levée des boucliers de la part des personnalités comme Seewoosagur Ramgoolam. C’est ainsi qu’en 1950, dans le but de stimuler l’enseignement de la langue hindi dans les écoles primaires, le gouvernement fit venir de l’Inde le professeur Ram Prakash, un grand érudit et polyglotte. Celui-ci se chargea de l’enseignement des langues orientales au Teachers’ Training. Son arrivée a marqué un tournant dans l’enseignement de l’hindi à Maurice. C’est lui qui a donné une dimension pédagogique à l’enseignement des langues orientales. Il a publié une série de livres consacrés à la langue hindi, entièrement inspirés de la vie mauricienne. On devait alors assister à une ruée vers le Teachers Training College en vue d’apprendre la langue hindi. Beaucoup de personnes qui avaient une connaissance de la langue hindi mais qui ne pouvaient poursuivre leurs études dans les collèges ont profité des facilités offertes par l’école normale. C’est ainsi que des personnes qui exerçaient comme laboureurs, tailleurs, coiffeurs qui avaient l’amour de l’hindi ou qui avaient fréquenté l’Hindi Pracharini Sabha ont perfectionné leur connaissance de la langue hindi.

Je dois rendre hommage à l’Hindi Pracharini Sabha qui a réussi à inculquer la langue hindi aux jeunes de l’époque. L’enseignement qui y était dispensé était d’un haut niveau du point de vue culturel et littéraire et il a incité beaucoup de personnalités comme Abimanyu Annuth à écrire. Aujourd’hui, il y a au moins 75 écrivains en langue hindi qui sont actifs à Maurice mais qui ne sont malheureusement connus que par ceux qui lisent l’hindi.

Quid des publications en langue hindi ? 

Il y a eu, par contre, beaucoup de publications en langue hindi. Il y a eu Durga lancé par l’Hindi Pracharini Sabha ; il y a eu aussi beaucoup de journaux en hindi. J’ai moi-même eu l’occasion de lancer Jan Vani avec Harish Boodhoo, publié de 2001 à 2008. Indra Danush existe depuis près de 20 ans. M. Ramsurrun est un exemple d’autodidacte qui a appris l’hindi par lui-meme. Aujoud’hui, il maîtrise aussi bien l’hindi, le français et l’anglais. La littérature hindi a donné aux personnes comme lui un bagage culturel d’une grande richesse. Je dois également faire mention de Nalanda, créé par M. Ramlallah en 1947. À cette époque, il n’hésitait pas à vendre des livres au marché central. Par la suite, une société a été créée et mon père était un des actionnaires. La librairie Nalanda était devenue un centre pour les intellectuels, non seulement de langue hindi, mais également du français et de l’anglais. La librairie a fait venir des livres en hindi de l’Inde. Bissoondoyal avait lancé un journal, Zamana. Seewoosagur et Arun avaient également lancé un journal connu comme Janta. Grâce à toutes ces actions, la langue hindi fait partie de la conscience collective des Mauriciens. Elle a connu un enracinement dans le pays.

Et puis, il y a eu l’introduction de l’hindi à l’école primaire. Dans les années 1970, elle a fait son entrée dans les collèges et à l’université. Le MGI a beaucoup fait pour les langues orientales grâce à l’arrivée des universitaires qui ont donné une formation pédagogique. C’est grâce à tout cela que Maurice s’est distingué parmi tous les autres pays de peuplement. Il faut reconnaître que tous les gouvernements ont apporté leur soutien à l’enseignement des langues orientales.

Peut-on dire que les valeurs enseignées à travers les langues orientales, en particulier l’hindi, ont influencé la culture des Mauriciens ?

Absolument. A ce propos, les films indiens ont joué un grand rôle en popularisant les chansons indiennes. Qui ne connaît pas « Mera Joota Hai japani un evergreen », extrait du film Shree 420 avec Raj Kapoor. Par ailleurs, la MBS (Mauritius Broadcasting Services) a commencé à diffuser des programmes en hindi depuis 1939. De son côté, avec l’introduction de la télévision en 1965, les longs-métrages indiens sont entrés dans pratiquement tous les foyers des familles mauriciennes, notamment le jeudi soir. Dans beaucoup de régions du pays, on regardait ces films en famille.

Maurice accueillera la semaine prochaine la 11e édition de la World Hindi Conference. Pouvez-vous nous parler de l’importance de cette conférence ?

Cette onzième conférence mondiale sur la langue hindi sera un grand événement pour Maurice qui l’accueille pour la troisième fois. La conférence a fait le tour du monde. La première avait eu lieu en 1975 à Nagpur, à l’initiative d’Indira Gandhi, et avait réuni d’importantes personnalités et des érudits internationaux en langue hindi. La délégation mauricienne était dirigée par sir Seewoosagur Ramgoolam, alors Premier ministre. À la demande de sir Seewoosagur, la deuxième conférence internationale a eu lieu à Maurice en 1976.

Maurice a donc été le premier pays hors de la Grande péninsule à accueillir la conférence internationale ?

Cela est dû au fait qu’à part l’Inde, les trois pays où la langue hindi est la plus parlée sont Maurice, Fidji et Surinam. Toutefois, l’écriture, la littérature et l’enseignement sont mieux ancrés à Maurice que dans les deux autres. Les langues orientales sont bien ancrées à Maurice depuis l’arrivée des premiers immigrants indiens.

Comment expliquer cela ?

Cela est intrinsèquement lié à l’histoire des travailleurs engagés. Maurice a été le premier pays à accueillir les Gimityas. Il se trouve que lorsque les travailleurs sont arrivés de Calcutta, ils ne pouvaient prononcer des mots anglais comme “agreement”. Ils disaient “girmit”. C’est ainsi qu’est né le terme girmitya qui est devenu une expression symbolique associée aux travailleurs engagés. Il est aujourd’hui utilisé couramment. Susha Swaraj l’a également adopté comme une terminologie pour l’engagisme. On retrouve ce même terme au Fidji et à Trinidad.

Il faut savoir que Maurice a accueilli le plus grand nombre de travailleurs engagés dans le monde. Plus de 50% d’entre eux sont venus du Bihar, de l’Uttar Pradesh c’est-à-dire du “bhojpuri belt”. Au départ plusieurs langues sœurs ont cohabité dont le bhojpuri, le bengali, l’awadhi, le maithili. Toutefois, le bhojpuri a été le plus résilient. Parmi les travailleurs engagés sous contrat, certains sont repartis mais beaucoup sont restés. Après avoir complété leur contrat de cinq ans, ils utilisaient leurs économies pour construire leurs villages selon le modèle de leurs villages en Inde. Chaque famille avait son “kalimaye” et continuait à faire ses prières. Or ces prières se faisaient en hindi. D’ailleurs, cet engouement des Girmitayas pour la littérature n’est pas étranger au Véda. Certains lisaient le Mahabarata, le Ramayana et le Véda et disposaient des textes parfois écrits à la main. Mais d’autres avaient mémorisé ces prières. Il y avait des gens qui connaissaient ces livres sacrés par cœur. Peut-être qu’ils ne savaient pas écrire mais ils avaient une mémoire considérable et ont transmis leurs connaissances à l’oral. De plus, même s’ils n’étaient pas lettrés, ils connaissaient des poèmes et des écrits de Sant Kabir, par exemple, par cœur. La transmission orale était donc courante. Cette richesse culturelle et religieuse les a poussés à éduquer leurs enfants. Les “baitkas” en paille ont été construits pour l’éducation des enfants et leur initiation aux livres sacrés qui étaient écrits en hindi. Les plus âgés enseignaient les plus jeunes assis parfois par terre sur les “gonis” et c’est la raison pour laquelle jusqu’aujourd’hui certains utilisent le terme “guruji” pour parler de leurs aînés. La langue hindi est enracinée depuis bien longtemps dans la vie des Girmitiyas malgré le fait qu’ils parlaient bhojpuri.

Il faut reconnaître que le gouvernement britannique avait, autour des années 1854 ou 1860, reconnu que les langues orientales pouvaient être enseignées dans les écoles. Il l’appelait “vernacular  language”. Mais cela n’avait pas bien marché. Seulement quelques écoles les enseignaient.

Quel était le rôle du Mahatma Gandhi ?

Lorsque le Mahatma Gandhi est arrivé à Maurice en 1901 en provenance de l’Afrique du Sud alors qu’il faisait route vers l’Inde, il a vu que les travailleurs engagés étaient délaissés et n’envoyaient pas leurs enfants à l’école pour deux raisons. Ils avaient besoin de la main-d’œuvre pour travailler, et puis ils appréhendaient la conversion de leurs enfants. Gandhi a insisté sur l’importance de l’éducation de leurs enfants. De plus, dans son discours prononcé à Taher Bagh, il avait encouragé les notables à s’engager davantage dans la politique. C’est ainsi que ceux qui avaient déjà commencé à faire des études supérieures comme RK Boodhun, Les Lallah, Dr Jeetoo et Dr Goomany ont émergé et ont été très actifs dans les domaines social et politique.

Il ne faut pas oublier la contribution de Manilall Doctor…

Beaucoup de tribuns se sont engagés pour pendre position en faveur des travailleurs engagés dont Manilall Doctor. Ce légiste francophone est arrivé à Maurice à la demande du Mahatma Gandhi en 1907. C’est lui qui a créé le journal Hindustani qui, au départ, était en trilingue. La presse qu’il avait utilisée se trouve toujours à l’Arya Sabha . C’est à ce moment qu’il a lancé le mouvement en faveur de l’hindi et pour la reconnaissance de cette langue. Il a passé simplement quatre ans à Maurice mais a abattu un travail considérable

Le mouvement Arya Samaj a joué un rôle majeur dans la préservation de l’hindi ?

Avec la création du Mouvement Arya Samaj, le mouvement pour la langue hindi a pris un nouvel essor. Le Mouvement Arya Samaj a été créé en 1909 par les pandits Kishtoe et Gayasingh, Mohunlall Mohith, Guruparsad Duljeeta. Mes grands-parents faisaient partie des fondateurs. Le pandit Gayasing avait un lien de parenté avec mon père. Il était son “poopa”. Déjà à cette époque, il avait composé des chants pour les mariages. La langue a alors pris de l’essor avec l’arrivée de l’Arya Samaj. À cette époque, on parlait la langue hindi comme un bahasa, une langue noble par rapport au bhojpuri. La maîtrise du bahasa était synonyme de dignité, d’éducation. On disait de ceux qui parlaient bhojpuri qu’ils« koz langaz ». On n’utilisait pas encore le terme bhojpuri, on l’appelait kulkateea parce que cette langue était utilisée par ceux en provenance de Calcutta. À cette époque, les Télougous qui venaient d’Andra Pradesh étaient connus comme les Korangis. Les Marathis qui sortaient de Bombay étaient des bombayes. Ceux qui sortaient de Surat étaient des mermans. L’Arya Samaj qui était bien organisé et bien structuré a mis l’accent sur l’hindi. C’est alors que l’hindi a pris de l’ampleur à travers les écoles. Il y avait également des écoles pour filles. En 1925, les frères Bhaguth fondent l’Hindi Pracharini Sabha, à Montagne-Longue, pour enseigner la langue hindi à plusieurs niveaux. L’association a été enregistrée en 1935. Jusqu’à présent, l’Hindi Pracharini Sabha fonctionne sans subside. Le mouvement en faveur de l’hindi a pris définitivement de l’ampleur avec des personnalités comme Jaynarain Roy, S. Jugdut. Ils étaient des diplômés fraîchement formés en Inde, à l’instar du professeur Basdeo Bissoondoyal.

À son retour au pays en 1935, le Dr Seewoosagur Ramgoolam a réalisé qu’il fallait lancer un mouvement de masse pour éveiller la population. Il s’inspirait en cela de son expérience en Grande-Bretagne où il avait côtoyé les étudiants membres de l’Indian National Congress. Il a rencontré des personnalités comme Suresh Chandra Bose. D’ailleurs, il avait corrigé le livre de ce dernier. Il a rencontré des érudits indiens et des poètes britanniques. Il a fréquenté la Fabian Society. C’est fort de cette expérience acquise à Londres qu’à son retour il s’est engagé dans l’émancipation de la masse écrasée. Il a fait le tour des villages pour visiter les familles et les inviter à éduquer leurs enfants. En même temps, Basdeo Bissoondoyal faisait ses sermons en hindi. Les pandits sanatanistes faisaient également les “kathas” en hindi. Ces sermons permettaient de promouvoir les valeurs morales et de citer en exemple les grands guerriers qui étaient disciplinés. La proximité des élections en 1948 allait provoquer une nouvelle campagne à travers le pays parce que pour avoir le droit de vote, il fallait pouvoir signer son nom en n’importe quelle langue dont l’hindi. Les frères Bissoondoyal ont alors fait le tout pays afin de mobiliser les familles indiennes et les enseigner à signer en langue hindi. Le résultat est qu’un grand nombre de personnalités d’ascendance indienne ont fait leur entrée à l’assemblée législative. Ce qui fait que l’hindi a commencé à jouer un rôle majeur en politique.

Or en 1941, les recommandations du rapport Ward par rapport aux langues orientales dans l’enseignement public avaient provoqué une levée des boucliers de la part des personnalités comme Seewoosagur Ramgoolam. C’est ainsi qu’en 1950, dans le but de stimuler l’enseignement de la langue hindi dans les écoles primaires, le gouvernement fit venir de l’Inde le professeur Ram Prakash, un grand érudit et polyglotte. Celui-ci se chargea de l’enseignement des langues orientales au Teachers’ Training. Son arrivée a marqué un tournant dans l’enseignement de l’hindi à Maurice. C’est lui qui a donné une dimension pédagogique à l’enseignement des langues orientales. Il a publié une série de livres consacrés à la langue hindi, entièrement inspirés de la vie mauricienne. On devait alors assister à une ruée vers le Teachers Training College en vue d’apprendre la langue hindi. Beaucoup de personnes qui avaient une connaissance de la langue hindi mais qui ne pouvaient poursuivre leurs études dans les collèges ont profité des facilités offertes par l’école normale. C’est ainsi que des personnes qui exerçaient comme laboureurs, tailleurs, coiffeurs qui avaient l’amour de l’hindi ou qui avaient fréquenté l’Hindi Pracharini Sabha ont perfectionné leur connaissance de la langue hindi.

Je dois rendre hommage à l’Hindi Pracharini Sabha qui a réussi à inculquer la langue hindi aux jeunes de l’époque. L’enseignement qui y était dispensé était d’un haut niveau du point de vue culturel et littéraire et il a incité beaucoup de personnalités comme Abimanyu Annuth à écrire. Aujourd’hui, il y a au moins 75 écrivains en langue hindi qui sont actifs à Maurice mais qui ne sont malheureusement connus que par ceux qui lisent l’hindi.

Quid des publications en langue hindi ? 

Il y a eu, par contre, beaucoup de publications en langue hindi. Il y a eu Durga lancé par l’Hindi Pracharini Sabha ; il y a eu aussi beaucoup de journaux en hindi. J’ai moi-même eu l’occasion de lancer Jan Vani avec Harish Boodhoo, publié de 2001 à 2008. Indra Danush existe depuis près de 20 ans. M. Ramsurrun est un exemple d’autodidacte qui a appris l’hindi par lui-meme. Aujoud’hui, il maîtrise aussi bien l’hindi, le français et l’anglais. La littérature hindi a donné aux personnes comme lui un bagage culturel d’une grande richesse. Je dois également faire mention de Nalanda, créé par M. Ramlallah en 1947. À cette époque, il n’hésitait pas à vendre des livres au marché central. Par la suite, une société a été créée et mon père était un des actionnaires. La librairie Nalanda était devenue un centre pour les intellectuels, non seulement de langue hindi, mais également du français et de l’anglais. La librairie a fait venir des livres en hindi de l’Inde. Bissoondoyal avait lancé un journal, Zamana. Seewoosagur et Arun avaient également lancé un journal connu comme Janta. Grâce à toutes ces actions, la langue hindi fait partie de la conscience collective des Mauriciens. Elle a connu un enracinement dans le pays.

Et puis, il y a eu l’introduction de l’hindi à l’école primaire. Dans les années 1970, elle a fait son entrée dans les collèges et à l’université. Le MGI a beaucoup fait pour les langues orientales grâce à l’arrivée des universitaires qui ont donné une formation pédagogique. C’est grâce à tout cela que Maurice s’est distingué parmi tous les autres pays de peuplement. Il faut reconnaître que tous les gouvernements ont apporté leur soutien à l’enseignement des langues orientales.

Peut-on dire que les valeurs enseignées à travers les langues orientales, en particulier l’hindi, ont influencé la culture des Mauriciens ?

Absolument. A ce propos, les films indiens ont joué un grand rôle en popularisant les chansons indiennes. Qui ne connaît pas « Mera Joota Hai japani”, un evergreen , extrait du film Shree 420 avec Raj Kapoor. Par ailleurs, la MBS (Mauritius Broadcasting Services) a commencé à diffuser des programmes en hindi depuis 1939. De son côté, avec l’introduction de la télévision en 1965, les longs-métrages indiens sont entrés dans pratiquement tous les foyers des familles mauriciennes, notamment le jeudi soir. Dans beaucoup de régions du pays, on regardait ces films en famille.

 

à suivre

Comment avez vous appris l’hindi ?

Comme beaucoup de familles de l’époque, je parlais bhojpuri et le créole. Le fait que mon père était forestier m’a permis de faire le tour de Maurice durant mon enfance et mon adolescence. Mais c’est dans le baithka en la résidence du pandit Beni à Les Salines à Port-Louis que j’ai appris l’hindi car cette langue n’était pas enseignée à cette époque à l’école primaire que je fréquentais. Plus tard, j’ai pris des cours du soir et à des classes organisées à l’Arya Sabha, à Port Louis, les samedis.  J’ai également suivi des cours à Hindi Pracharini Sabha. J’ai pris part aux examens de la GCE Advance Level et j’ai été reçue avec distinction.

Est ce que les jeunes sont intéressés à apprendre l’hindi aujourd’hui ?

Je pense que oui. Il est vrai que l’apprentissage ne se fait plus dans les baithka comme auparavant. Aujourd’hui, on peut l’apprendre à l’école. On peut également avoir accès à l’hindi à travers lnternet ou les smart phones. Il est vrai que maintenant il y a des sujets modernes qui attirent davantage l’attention des jeunes étudiants.

Comment se porte l’hindi dans le monde ?

L’hindi a pris de l’ampleur grace  à l’industrie cinematographique. Les films de Bollywood sont vus aujourd’hui à travers le monde. De plus, l’Inde a émergé comme une puissance économique dans le monde. Par ailleurs, Narendra Modi a beaucoup fait pour la promotion de l’hindi dans le monde. Il a beaucoup voyagé à l’étranger et à chaque fois ses discours sont prononcés en hindi.

Comment expliquez-vous que le siège du World Hindi Secretariat se trouve à Maurice?

La proposition avait été faite par Seewoosagur Ramgoolam lors de la première réunion du World Hindi Secretariat à Nagpur en 1975.

Vous avez travaillé sur le projet de World hindi secretariat à Maurice. Pouvez vous nous en parler?

En 1996, je travaillais à la PSSA. Comme j’avais quelques problèmes avec cette institution, j’avais un jour donné une interview de presse pour dénoncer la situation. Un jour, Paul Bérenger qui occupait les fonctions du ministre des Affaires étrangères m’a téléphoné. Il m’avait proposé le poste de “Cultural Adviser” à l’ambassade de Maurice en Inde. Mais je lui ai fait comprendre que je préférais rester à Maurice. Il m’avais alors proposé le poste de conseiller pour la diapora indienne. C’était tentant car c’était un dossier qui m’intéressait beaucoup, mais j’ai refusé et lui ai expliqué que depuis des années, le projet de création d’un World Hindi secretariat dormait dans les tiroirs, que rien n’avait été fait et cela m’aurait intéressée de travailler sur ce dossier. Il a accepté. C’est ainsi qu’avec le soutien de Paul Bérenger, on a entrepris des démarches pour qu’une délégation mauricienne participe au World Hindi Conference qui devait se tenir à Trinidad. La délégation mauricienne était dirigée par Gian Nath et était composée de Suttyhudeo Tengur, d’Abimanyu Annuth et une quinzaine de personnes qui avaient fait le déplacement à leur frais. A mon retour, j’ai commencé à travailler sur le dossier de WHS 21 ans après qu’une proposition dans ce sens avait été adoptée à Nagpur. J’ai travaillé sur ce projet pendant quatre ans en tant que conseiller en commencant de zéro. J’ai tout appris de zero. J’ai eu le soutien de beaucoup d’organisations de personnes à l’intérieur et à l’extérieur du cadre indien.

J’ai même demandé le soutien du Haut-commissaire britannique de l’époque. J’ai aussi rencontré des responsable de l’Alliance francaise qui opérait déjà à Maurice. J’ai travaillé sous trois ministres. Initialement, le projet devait être réalisé à La Vigie et finalement Bérenger avait choisi Phoenix. J’avais même travaillé sur un budget. Je me souviens comment M. Thancanamootoo m’avait appris à rédiger un MOU pour le projet. Finalement, c’est en août 1999 que le ministre Pillay et le Haut- commissaire de l’Inde, M. Thripathi,  ont signé un MOU sur ce projet. Nous avons donné au projet une “mission statement”.

Malheureusement, un jour, le ministre de l’Education d’alors, Steven Obeegadoo, m’a appelé de son bureau pour m’informer que mon contrat n’avait pas été renouvelé. Cela m’avait beaucoup bouleversée. J’avais fait une conférence de presse pour exprimer mon sentiment. Paul Bérenger m’avait proposé d’autres fonctions mais j’ai refusé.

Finalement, après plusieurs années, j’ai accepté la fonction de président de la Bhojpuri Speaking Union que m’avait proposée le ministre de la Culture Mookhesswur Choonee dans le gouvernement travailliste.