Un officier de la CDU a dit à l’enfant que sa mère était décédée après qu’il a été enlevé de sa famille parce que son père le maltraitait. On a prétendu à la mère que cet enfant et les deux autres vivaient à l’étranger. Pendant onze ans, ils ont été séparés. Lee Van Cliff Claudet cumulait les ennuis dans les centres d’accueil et de réhabilitation et Sheilany Sewcoomar, la mère, désespérait de cette situation. Il y a quelques mois, le hasard les a réunis. Ils en témoignent pour tenter de se reconstruire. Les autorités concernées nient complètement cette version connue depuis des années de tout l’entourage de la mère et du fils.

À 18 ans, Lee Van Cliff Claudet n’avait plus aucune raison d’espérer que ce rêve se concrétise un jour. Il y a quelques années, quand il vivait encore entre shelters et centre de réhabilitation, un officier de la Child Development Unit (CDU) lui avait répondu que sa mère était morte. Séparée de ses enfants, cette dernière a tenté de les revoir. Sheilany Sewcoomar dit avoir obtenu pour réponse dans des locaux de la CDU que Lee Van Cliff et ses deux autres enfants vivaient “dan bien”, quelque part en Angleterre. Ils auraient été recueillis par des familles anglaises, lui avait-on précisé. Autant de fausses informations qui ont séparé la mère et ses enfants pendant onze ans.

À quelques jours de la dernière fête des mères, le “miracle” s’est produit. Le jeune homme et sa mère se sont retrouvés. Il est devenu un grand et fier jeune homme, mais elle a tout de suite reconnu le garçonnet de 7 ans qui lui avait été retiré suite aux maltraitances causées par le père. Son visage était resté gravé dans sa mémoire. Jusqu’à ce moment, lorsque Lee Van Cliff décrivait la bouche de sa mère, certains n’y croyaient pas trop. Pourtant, ce sourire avec lequel elle l’a accueilli a été la première chose qu’il a remarquée. Aucun doute, c’était bien elle. C’est uniquement le hasard qui les a réunis.

La première discussion.

Tout s’est fait rapidement. Il y a quelques mois, quand elle rencontre un ancien pensionnaire du SOS Village de Beau Bassin, Sheilany Sewcoomar demande à ce dernier s’il a connu son fils avant que ce dernier ne parte pour l’Angleterre. Le jeune homme confirme que Lee Van Cliff est l’un de ses amis. Mais précise qu’il n’a jamais quitté Maurice et qu’il se trouvait toujours au centre, un an plus tôt.

C’est un grand choc pour la mère et ses filles aînées. Ces dernières se mettent aussitôt à sa recherche sur les réseaux sociaux. Les Lee Van Cliff ne courant pas les rues, l’une des sœurs entre en communication avec lui le même soir. “Nous avons discuté”, racontent frère et sœur, qui nous reçoivent en compagnie de leur mère autour d’une table. “Je lui ai posé quelques questions sur son identité. Quand j’ai compris que c’était lui, je lui ai dit qu’il était mon frère et que ma mère dormait dans la chambre à côté.” Le jeune homme passe alors en visioconférence pour cette toute première discussion. “J’étais en colère. Je voulais savoir pourquoi elles n’étaient jamais venues me voir. Elles m’ont expliqué et m’ont dit qu’elles n’avaient jamais cessé de nous rechercher.”

Le jeune homme et sa mère n’ont pas pu patienter pour de vraies retrouvailles, qui ont eu lieu le lendemain dans la maison qu’occupe cette dernière dans un village du sud-est. Lorsqu’il est sorti de la voiture, la première réaction quand leurs regards se sont croisés a été indescriptible, intense. Elle n’a pu que l’inviter à entrer : “Devant la porte, nous nous sommes serrés fort l’un contre l’autre et nous avons beaucoup pleuré.”

Une grande colère qui ne passe pas.

Ce petit coin de Maurice qu’il connaissait à peine il y a quelques mois a perdu beaucoup de ses secrets pour Lee Van Cliff Claudet, qui maîtrise à présent les différents trajets qui y mènent. Il s’y rend régulièrement pour visiter les siens, mieux apprendre de son histoire et tenter de trouver des réponses à ce qu’il estime une cruelle injustice. “Je suis très en colère”, répète-t-il à plusieurs reprises. Il ne comprend pas comment une telle information erronée a pu lui être donnée.

Il avait alors 12 ans ou 13 ans. Le SOS Village d’enfants de Beau Bassin où il se trouve à l’époque avait fait des démarches pour qu’un magistrat le fasse transférer au Rehabilitation Youth Centre (RYC). Son comportement étant particulièrement difficile, un environnement plus sévère semblait nécessaire pour lui. “Pour être transféré, je devais passer en cour. J’ai dit à l’officier de la CDU qui était présent que je voulais voir ma maman. Il m’a répondu sèchement qu’elle était morte.”

Même s’il était considéré comme une tête brûlée, le choc est rude pour l’enfant, qui a toujours espéré revoir sa mère, et qui ne comprenait pas pourquoi elle ne venait jamais le voir. “Quand l’officier m’a dit cela, j’ai été choqué. Je me suis senti encore plus rejeté. Mo finn ankoler kont tou dimounn.” Son monde s’écroule : “Je rêvais de la revoir. Mais avec cette nouvelle, j’avais abandonné tout espoir. Ki lespwar mo ti pou garde ? Bann-la inn dir mwa mo mama inn mor.”

Enfance torturée.

De retour du RYC, il communique l’information à son frère cadet et sa benjamine, qui avaient aussi été placés au SOS Village. Là-bas, on allègue que Lee Van Cliff Claudet a dit à ces derniers que leur mère a été tuée par leur père. Cet homme, il l’a toujours détesté. Quand ils vivaient ensemble dans un village côtier de l’ouest, ce père le battait, le maltraitait. “Il se comportait ainsi avec tous les enfants. Mais plus particulièrement avec Lee Van Cliff. Je ne pouvais rien faire contre lui pour protéger mes enfants”, confie la mère. De cette enfance torturée au bord de la mer, le jeune homme n’a rien oublié : “Mo rapel tou zafer. Mo rapel ki kantite maltrete mo ti gagne ar mo papa.” C’est ce dernier qui lui a imposé le prénom Lee Van Cliff, qui est le nom complet de l’acteur réputé pour ses rôles dans des westerns spaghettis et pour lequel il vouait une admiration sans bornes.

Alertées par les voisins, la police et la CDU finissent par intervenir. C’était un vendredi, se souvient Lee Van Cliff. Il rentrait de la boutique, il avait 7 ans. Sa mère lui a dit que la police était venue le chercher. Placé en observation et interrogé, l’enfant est retiré de sa famille et est placé dans des abris du gouvernement. Le père est arrêté et inculpé. D’Albion, l’enfant bouge vers Pointe aux Sables, avant de finir au SOS Village. Peu d’informations sont communiquées à la mère, qui tente de retrouver ses traces. Elle finit par savoir où il se trouve, mais toute visite lui est interdite. Lee Van Cliff sera plus tard rejoint par son frère et sa sœur. Et c’est là que les enfants grandissent, coupés de tous les autres membres de leur famille.

Espérer ? Pourquoi ?

De son côté, la mère fait aussi face à de grandes difficultés et survit dans la précarité, avec l’aide de ses proches. La maison dans l’ouest avait brûlé, mais pas les souvenirs de ces scènes d’horreur qu’elle avait abritées. Au bout de quelque temps, se sentant plus stable et face à ces séparations insoutenables, Sheilany Sewcoomar se rend au bureau de la CDU à Bell Village pour s’informer. “Quelqu’un m’a dit de ne pas m’en faire.” C’est à ce moment qu’on lui aurait raconté l’adoption de ses enfants par des Anglais. “Quand j’ai appris qu’ils étaient partis, je me suis effondrée. Mo ti pe demann bondie kifer li ankor les mwa viv si mo bizin pa trouv mo bann zanfan. Ma fille aînée m’a dit de garder espoir, qu’ils reviendraient un jour et qu’ils se mettraient à notre recherche. Mais j’avais perdu tout espoir.”

Sheilany Sewcoomar a d’autres enfants d’une précédente union. Mais Lee Van Cliff n’avait aucune idée qu’il avait, entre autres, de grandes demi-sœurs : “J’avais leur image en tête. Je pensais qu’elles étaient mes cousines.” C’est auprès de l’une de ces dernières que la mère vit désormais. Elle a tout fait pour reprendre sa vie et aide à s’occuper de ses petits-enfants. Mais le bonheur lui est interdit : “Je pensais constamment à lui et ça me rendait triste. Surtout qu’à un moment, j’aurais pu avoir repris mes enfants avec moi pour m’occuper d’eux. Mem si bann zafer ti difisil, mo kone ki kantite trase mo’nn trase pou mo bann zanfan. Je suis seule à savoir combien j’ai souffert de cette situation.”

L’autre monde.

Ailleurs, Lee Van Cliff grandit et le grand gaillard qu’il devient n’en est pas moins turbulent. Il a la réputation d’un enfant perturbateur. Les sanctions et les séjours au RYC ne font rien pour calmer ce bagarreur qui n’a peur de rien. Surtout pas de l’autorité et de la discipline. Ces frasques sont nombreuses. Il choisit de ne pas en parler, se contentant de dire que là-bas, il n’était pas heureux : “Dans ces centres, la vie n’est pas la même. C’est un tout autre monde. Je sentais qu’il n’y avait personne pour me guider. Autour de moi, il y avait beaucoup de violence. Beaucoup de mensonges aussi. Mo ti poz enn ros lor mo leker. Ti ena tro boukou zistwar ki zot ti pe rakonte.”

Alors que rien n’est inscrit en ce sens dans son dossier, tout le monde considère que Lee Van Cliff Claudet et les deux autres sont orphelins de mère. Ses différents accompagnateurs prendront cette information pour acquis et les autorités concernées ne rétabliront pas les liens entre les enfants et leur mère. Ce qui est également de leurs devoirs dans de tels cas.

À son dernier séjour au RYC, Lee Van Cliff recouvre la liberté puisque les préposés lui ont appris qu’il a 18 ans. Plus tard, quand il se décide d’aller faire des démarches pour obtenir sa carte d’identité, le jeune homme consulte l’acte de naissance qui lui a été remis au moment de son départ. Il constate qu’il a toujours 17 ans. Il a l’impression que certains ont voulu se débarrasser de lui.

No future.

La transition faite par l’ONG Passerelle avant qu’il n’aille vivre chez un ancien employé qu’il a connu dans un centre lui apprend à voir le monde autrement. Jusque-là, torturé par la vie, il ne pensait qu’à survivre dans un monde cruel, en compagnie d’enfants comme lui. “Quand il m’arrivait de réfléchir à mon avenir, j’étais convaincu que je passerais ma vie derrière les barreaux. Cela me semblait normal. Quel autre avenir aurais-je pu avoir ?” Personne ne lui avait appris qu’il avait lui aussi le droit de rêver.

L’année dernière, après ses 18 ans, quand Lee Van Cliff se rend à l’État civil pour renouveler son acte de naissance, il demande à la préposée de lui indiquer le cimetière où sa mère est enterrée. Il ne l’avait pas vraiment connue de son vivant. Maintenant qu’il était libre, il pourrait au moins aller déposer des fleurs sur sa tombe. Après vérification et contre-vérification, l’officier lui annonce qu’il n’est nulle part écrit que sa mère est morte. Sauf peut-être dans un autre pays et très récemment. Un premier choc vite passé; les adultes qui s’étaient occupés de lui avaient dit autre chose. “Je ne voyais pas pourquoi je devrais croire qu’elle était toujours en vie après toutes ces années.”

Rêver et vivre.

Cette année, la fête des mères a été particulièrement fastidieuse et joyeuse pour Lee Van Cliff Claudet et les siens. Tous se sont réunis là où il vit pour marquer ce moment et ces retrouvailles inespérées. Depuis, les relations se reconstruisent. Mais rien n’est simple après tant de blessures qui ne cicatrisent pas. Les tensions apparaissent parfois, mais les liens familiaux et de nouveaux sentiments plus positifs les aident dans ce nouveau cheminement. “Je me demande pourquoi ces officiers de la CDU nous ont imposé cela. Ils m’ont privé de mes enfants”, insiste Sheilany Sewcoomar. Cette dernière a recueilli son fils de 16 ans et la famille espère retrouver la petite sœur de 13 ans, qui est toujours au SOS Village.

Danisha, la demi-sœur de 26 ans, tente encore de comprendre le caractère de son frère. “Lorsqu’il est en colère, j’arrive à le comprendre. Rien n’a été facile pour lui. Il a le droit d’être fâché après tout ce qu’il a vécu.” Sheilany Sewcoomar souhaite le meilleur pour Lee Van Cliff : “Il a beaucoup souffert. J’espère qu’il trouvera un bon travail et qu’il aura sa maison. Mon plus grand souhait est que mes enfants ne soient jamais séparés, même après ma mort.”

Encadré par son accompagnateur depuis sa sortie du RYC, Lee Van Cliff Claudet apprend à vivre en société dans ce monde qu’il découvre. Son comportement change pour le meilleur. Doté d’un esprit vif, soucieux de son entourage, il a repris quelques cours, agrandit son cercle de fréquentations et se montre courtois et respectueux. Cependant, les fantômes du passé sont toujours là. Tout reste à construire pour le jeune homme, pour qui le sentier vers l’avenir est encore sinueux. Il le vit au quotidien : la vie est faite de hauts et de bas. Mais désormais, il y a enfin des raisons de rêver…


Le ministère nie la version de la mère et du fils

Le ministère de l’Égalité des Genres, du Développement de l’Enfant et du Bien-Être de la Famille nie la version donnée par la mère et le fils. Au niveau de la CDU, personne ne leur aurait donné de telles informations. C’est ce que nous a déclaré la ministre Roubina Jadoo-Jaunbocus, suivant la question posée à son ministère sur ce dossier. Occupant ce siège depuis quelques mois, la ministre a consulté les officiers de la CDU et le dossier constitué pour nous répondre, en fonction des informations qui lui ont été communiquées.
Suivant la déclaration sollicitée par Scope du ministère, des officiers de la CDU ont rendu visite à Sheilany Sewcoomar à son domicile la semaine dernière, tard dans la soirée. S’ils affirment qu’ils avaient perdu trace de cette dernière pendant plusieurs années, ils l’ont cette fois retracée en appelant son autre fils, qui vit maintenant avec elle.