SHEILA SEEBALUCK : “On donne priorité aux hommes, alors que ce sont des femmes qui brillent”

Une interview de Sheila Seebaluck, cela relève du sport. C’est du patriotisme sportif chaussé de pointes politiques pour parler de l’indépendance des femmes. L’ancienne gloire sportive célèbre l’indépendance de la Mauricienne avec Scope, en cette journée du 8 mars. À vos marques !

Ressentir le cœur d’un peuple battre pour soi. C’est quoi comme sensation, Sheila Seebaluck ?
La première fois que je l’ai vraiment ressenti, c’était pour ma course de 800 mètres aux Jeux des Îles de juillet 1985. J’ai eu la médaille d’or. C’était au stade de Réduit, là où j’ai couru pour le pays. J’ai senti battre le cœur du peuple mauricien, qui s’attendait à quelque chose. J’ai les larmes aux yeux à chaque fois que je repense à cela. On sent que tout un peuple est derrière soi, et cela même quand je marchais dans la rue. Lorsque dans le stade l’on crie votre nom à l’unisson, c’est fantastique ! On ne peut que courir pour le pays. On sent que le public attend quelque chose de vous et l’on se donne… à fond la caisse !

Ne vous a-t-on jamais approchée pour faire de la politique ?
On m’a déjà approchée dans le passé, mais cela ne m’intéresse pas. On déballe des choses trop dressées en attaques personnelles. Je suis concentrée sur ce que je suis capable de faire. Une politique noble, pourquoi pas ? Mais la politicaille… Non ! Non ! Non !

Que devient l’ancienne gloire sportive ?
Je me suis mise à mon compte. Je bosse dans la com’. J’ai entrepris des études de sport et communication. Je donne aussi un coup de main bénévole à des associations non-gouvernementales pour leur communication…

Qu’avez-vous à déclarer par rapport aux anciens sportifs ? Ceux qui ont aussi honoré le pays mais qui sont aujourd’hui laissés pour compte, quand ils ne sont pas victimes du chômage ou de la drogue ?
Je trouve cela dommage. Lorsqu’on a été un sportif de haut niveau, on ne peut que rebondir dessus et saisir les opportunités. J’ai eu la chance d’entreprendre un cursus sport-études sous le ministère de Michael Glover. Cela suite à une bourse olympique et l’aide du gouvernement, plus le soutien de mes parents. Pourquoi accorder une pension à vie aux ministres et pas à quelqu’un qui a donné de sa personne pour faire honneur à sa patrie ? Nous avons suscité la ferveur du peuple et porté haut les couleurs du pays. Pourquoi ne pas octroyer une pension au sportif qui s’est donné au sport national durant une quinzaine d’années ? Il n’y a pas que les cas dont vous me parliez. Je connais aussi des footballeurs et pas mal d’autres athlètes…

Tous les sportifs n’ont pas la chance du cursus sport-études.
Le temps des études est sacrifié aux entraînements. C’est navrant que l’État ne reconnaisse pas ce don de soi pour le pays. Qu’il ne reconnaisse pas le sacrifice des athlètes. Il en est de même pour les entraîneurs, qui encadrent les jeunes avec passion.

Comment se porte le sport mauricien ?
On donne priorité aux hommes alors que ce sont des femmes qui brillent. Les équipements sont relativement chers. Les parents privilégient les études académiques. La possibilité de faire sport-études existe pour les élites. Au Lycée La Bourdonnais, les jeunes bénéficient d’un transport pour se rendre aux entraînements et d’horaires aménagés, comme en Europe…

Avec Judex Lefou, vous êtes la première récipiendaire des National Sport Awards…
C’était en 1986, si je me rappelle bien. J’ai été la première Sportswoman of the year; Judex Lefou, le premier Sportsman of the year. Sauf que nos cachets étaient différents ! De nos jours, le Sportsman et la Sportswoman ont une somme égale. La femme mauricienne sportive n’était pas traitée sur un pied d’égalité que son collègue masculin. Cela a changé aujourd’hui. Mais cette disparité subsiste toujours à plusieurs niveaux.

Comment évaluez-vous la Mauricienne actuelle ?
Il y a beaucoup plus de femmes qui occupent des postes de responsabilité. Le Mauritius Institute of Directors commence à dire que plus de femmes devront être empowered pour occuper des positions plus élevées dans les entreprises. Les propos de Jane Valls m’ont vraiment fait plaisir.

Sport et profession. Même combat pour la gent féminine ?
Ce n’est pas évident d’être femme dans le monde sportif. Cela représente beaucoup de sacrifices. Tant qu’on est jeune, c’est bon. Mais lorsqu’on se marie et qu’on a des enfants, il y a certaines obligations que l’on attend des femmes. Cela ne relève pas forcément de l’égalité Disons que la femme prend plus à cœur la responsabilité des enfants. Si mon collègue masculin peut rester au boulot jusqu’à dix heures du soir; moi, je ne peux pas. Il faut que je m’occupe de mon enfant, que je voie ses devoirs, et bien d’autres trucs ! Et cela joue contre nous, notamment pour les promotions… Ce n’est pas toujours évident professionnellement, mais on prend notre rôle de maman à cœur. Et on arrive à jongler !

Nous sommes dans une société patriarcale.
À Maurice, on ne s’en sort pas. Tout dépend du milieu. Je connais des femmes qui, pour sortir, doivent encore demander la permission à leur époux. Cela dépend des cultures. De nos jours, les filles qui étudient à l’étranger ont une certaine ouverture, mais pas toutes ! Certaines reviendront et se retrouveront enfermées à nouveau dans leur milieu. C’est encore une réalité mauricienne. J’ai connu des filles diplômées qui bossaient dans l’offshore mais qui devaient demander la permission à leurs parents pour participer à la fête de fin d’année ! Il a fallu que la responsable des ressources humaines écrive des lettres pour demander l’autorisation des parents. On en est à ce stade !

La source du problème, selon vous ?
De nos jours, la femme confond droit égalitaire et le fait de se comparer à un homme. Pour moi, homme et femme sont différents mais complémentaires. Nous avons chacun nos atouts et nos faiblesses. L’égalité ne veut pas dire être comme un homme. Cela veut dire avoir les chances égales de pouvoir faire certaines choses, mais cela ne veut pas dire agir comme un homme.

Un conseil à une jeune femme, pour conclure.
Il faut vivre sa vie. On n’est jeune qu’une fois. Il faut savoir gérer le temps et savoir gérer sa vie. There is a time to play and there is a time to work. La vie est belle. Elle vaut vraiment la peine d’être vécue. Chaque jour est un cadeau.