SOCIÉTÉ Community policing : Force policée ou sévices policiers ?

Avec le lancement du National Policing Strategic Framework (NPSF), l’État tente une difficile réconciliation entre la force policière et le public. Ce projet mis en place depuis février 2010 semble avoir de très bonnes intentions. Dans la réalité cependant, les choses avancent difficilement. Navin Ramgoolam l’a expliqué en février 2010 : le NPSF repose sur six piliers, tous liés les uns aux autres, pour que la police ne soit plus une “force”, mais davantage un service.

Tout d’abord, dans chaque poste de police, trois officiers doivent s’occuper de la communication avec les membres de la localité, pour noter leurs doléances et trouver des solutions pratiques, en collaboration avec eux. Toujours par souci de meilleure communication, la ligne 999 doit être améliorée, avec pour but de prendre plus d’appels, et surtout d’accélérer la vitesse de réaction. Troisièmement, avec la création d’une Crime Intelligence Unit, les informations devront être centralisées afin d’agir plutôt que de réagir. De plus, de nombreux comités doivent être créés, pour une vision stratégique globale mieux planifiée du travail annuel de la police. Au niveau des ressources humaines, chaque policier doit être utilisé selon ses propres capacités, pour une efficacité accrue. Enfin, une institution doit être mise en place, sous l’égide de la Human Rights Commission, pour s’assurer qu’aucune atteinte aux droits de l’homme ne puisse avoir lieu.

Violence en hausse.

De beaux projets, certes, mais d’une ampleur considérable. Plus d’un an s’est écoulé depuis le lancement du NPSF; et pourtant, les chiffres sont formels : le nombre de cas de brutalités policières n’a pas diminué cette année, bien au contraire. Comparée aux 256 cas enregistrés en 2009, l’année 2010 affiche le record peu glorieux de 262 cas. 2011 ne semble pas en reste, avec 116 cas déjà rapportés pour les six premiers mois. Et il semblerait que les choses ne soient pas prêtes de changer, vu que la moitié de ces cas ne fait l’objet d’aucune enquête, selon la réponse fournie par Navin Ramgoolam à la PNQ d’Aurore Perraud, le mardi 21 juin au Parlement. Il demeure un fait que les chiffres officiels ne représentent que le sommet de l’iceberg.

Selon Alain Ah Vee, membre du comité exécutif de Lalit, qui suit ce sujet depuis plus de 40 ans, “la violence policière a toujours été présente. Avec l’augmentation du nombre de faits divers et autres crimes violents rapportés tous les jours dans les journaux, le public veut que la police prenne les choses en main. Il demande de plus en plus de répression. Les policiers subissent donc plus de pression, car ils doivent montrer des résultats. Et cette situation encourage les abus.”

Linley Couronne, directeur de la branche mauricienne d’Amnesty International, rejoint son point de vue : “Il y a toujours eu un bras de fer au sein de la police entre les partisans de la manière forte et ceux du respect des droits de l’homme. Ce qui m’inquiète, c’est que ces derniers temps, la violence semble prendre de plus en plus le dessus. J’ai l’impression qu’il y a résurgence, et que certains croient qu’ils ont la bénédiction de le faire.”

Effets d’annonce.

Les changements annoncés n’ont pas encore fait leur apparition sur le terrain. “Comme souvent, il y a beaucoup d’effets d’annonce. On promet plein de choses, puis rien n’est accompli. Pendant un temps, Rama Valayden avait émis l’idée de mettre des caméras dans les salles d’interrogatoire. Rien n’a été fait, et je pense que cela vient peut-être d’une volonté supérieure, qui n’a pas voulu que les choses se fassent.”

Tout n’est toutefois pas complètement négatif : il existe maintenant un syndicat des policiers. “Maintenant que les policiers peuvent avoir un contrôle sur leurs conditions de travail, ils ont la possibilité d’améliorer leur qualité de vie, ce qui aura forcément une répercussion sur leur façon de se comporter envers le public”, explique Alain Ah Vee.

Ce n’est malheureusement pas suffisant pour éradiquer le problème. Il reste encore beaucoup de pain sur la planche. “Un débat doit avoir lieu, pour créer une meilleure vision de la société”, déclare Alain Ah Vee. “Il y a un manque de réflexion sur la racine du problème. La police a tendance à chercher une solution superficielle, par le contrôle et la répression, sans pour autant lutter contre la véritable source du problème, à savoir le chômage, la précarité ou encore la drogue.”

Propositions.

La police n’est pas la seule à devoir faire des efforts : la population doit également s’investir davantage. “Dans le passé, beaucoup d’associations de quartier étaient actives, qu’elles fussent littéraires ou autres. Aujourd’hui, nombre d’entre elles ont disparu. Pourtant, les habitants doivent s’occuper de leur quartier”, souligne Alain Ah Vee.

Au niveau institutionnel, Lalit a publié une proposition de protocole. “C’est à tous les niveaux qu’il faut agir pour contrer la violence policière”, souligne Alain Ah Vee. “Les avocats doivent savoir quelle voie suivre lorsqu’ils constatent un cas chez un de leurs clients. Idem pour les médecins. Les journalistes doivent aussi jouer un rôle, pour éviter que les affaires soient étouffées.”

Reste à savoir si cette proposition sera étudiée. La National Human Rights Commission ne fonctionne quasiment plus. “Cette commission est complètement au ralenti, et le premier ministre dort sur le dossier”, déplore Linley Couronne. Espérons que la situation évoluera rapidement dans le bon sens, car comme le dit si bien le directeur d’Amnesty Maurice, “les policiers sont là pour faire respecter la loi, mais pas en la violant !”