SOCIÉTÉ - CENTRES COMMUNAUTAIRES : Des éléphants blancs qui regardent passer le temps

En d’autres temps, les centres communautaires et social halls jouaient un rôle prépondérant dans les quartiers des villes et des villages. Lieux de rencontre pour la communauté, ils proposaient également des activités de loisirs, culturelles, éducatives et autres. Mais les temps ont changé : ces centres sont de moins en moins fréquentés et sont devenus obsolètes. Pourtant, l’État continue à financer le fonctionnement de ces éléphants blancs, sans penser à les réorganiser.
15h. Nous sommes à Résidence St-Jean, Quatre-Bornes. Seule la conversation d’un groupe d’individus aux abords du terrain de foot du quartier semble trahir la quiétude des lieux. Des jeunes en uniforme se faufilent entre les petites ruelles. Une dizaine de mètres plus loin, nous retrouvons Serge, 62 ans, assis en face du Social Hall, scrutant le train-train quotidien. Cet employé d’usine à la retraite fait souvent le va-et-vient entre ici et sa demeure située plus bas pour tuer le temps.
Comme d’autres habitants de ce quartier et d’ailleurs, Serge considère que ces centres sont devenus obsolètes. Il ne s’y rend que très rarement. “Quand j’étais plus jeune, je me souviens qu’on devait mettre la queue pour réussir à jouer au carrom, car toutes les tables étaient prises d’assaut les après-midi.” Cela a beaucoup changé. “Ou pa trouv bann zenn ki frekant sant dan lasemenn aster.” La conséquence d’un certain individualisme, mais également parce qu’une génération ne se retrouve plus dans les activités offertes par ces espaces communs.

Moins d’engouement.
Françoise, 47 ans, habitante de Cité Mangalkhan à Curepipe, précise que ses enfants “préfèrent rester à la maison devant la télé, le portable et l’ordinateur”, même si elle les encourage à socialiser. Avec son permis de conduire en poche depuis deux ans, son aîné de 20 ans “a beaucoup plus hâte d’aller à la rencontre de ses amis qui vivent plus loin”.
Du côté de Glen Park, le centre communautaire propose de nombreuses activités pour hommes, femmes et enfants. “Il est toujours actif, même si en termes de volume, sa fréquentation a considérablement diminué. Nous notons beaucoup moins d’engouement au niveau des jeunes, peut-être parce que les choses ne bougent pas assez vite”, observe Rishi Dabee, travailleur social. Un point de vue partagé par Sandhya, une habitante de Vallée des Prêtres. “La volonté de changer les choses est là. Sauf que les autorités se trompent lourdement en préconisant les mêmes types de loisirs que dans les années 80.”

Réactualiser le fonctionnement.
Ces espaces ont été fondées dans le but d’offrir un service récréatif de proximité et des facilités au voisinage. “Plusieurs activités sont toujours proposées, comme des jeux d’intérieur (domino, carrom, etc.). La lecture de journaux est toujours d’actualité, tout comme des sessions de sport et de bien-être, notamment le yoga, l’aérobic, la zumba”, souligne Roopmanee Sumboo, Chief Welfare Officer à la municipalité de Quatre-Bornes. Des terrains de jeux sont ouverts aux enfants et les jeunes et moins jeunes “peuvent pratiquer le football, la pétanque, le basket-ball, le volley”.
Les social halls et espaces communautaires ont leur raison d’être, “mais il est plus que temps de réactualiser leur fonctionnement”, admet Tony Chelvan, travailleur social opérant dans la région de Curepipe. “À La Brasserie Community Centre, le public répond toujours présent, mais nous notons un certain ras-le-bol par rapport aux activités désuètes proposées. Le fonctionnement de ces espaces a besoin d’être revisité.”
Un fonctionnement qui mérite d’être revu, en adéquation avec les besoins de chaque région et quartier, souligne Alain Auriant, coordinateur des activités au sein des forces vives de Rose-Belle. “Seule une fraction de la population de Rose-Belle fréquentait le centre social. Étant situés près d’une poche de pauvreté, les habitants des environs ne s’identifiaient pas aux activités qui y étaient proposées. Ils ne se sentaient pas du tout à leur place.”

Cerner la demande.
Manque de vision, de volonté ou simplement mauvais calcul. Des études sur le terrain sont nécessaires pour comprendre les besoins du quartier. “Il est impensable de continuer à proposer à des femmes des cours d’aérobic, alors qu’elles ne comprennent pas son enjeu pour leur santé. Avant de penser introduire une activité, il faudrait peut-être cerner les besoins fondamentaux des habitants d’une région.”
Dans le but de rectifier le tir dans la région de Rose-Belle, à travers l’Atelier Sa nou vize, mis sur pied en 2008, Alain Auriant et son équipe ont fondé un centre au cœur de la Résidence Bethléem. “Contrairement aux espaces communautaires classiques, nous proposons des activités éducatives et récréatives qui répondent aux besoins de ces personnes, comme des cours d’alphabétisation pour les enfants, des formations artisanales ou encore en life skills. Les intérêts diffèrent. Les autorités doivent être en mesure de cerner la demande à travers des études sur le terrain.”
Pour essayer de sortir les centres de l’impasse, Tony Chelvan, Rishi Dabee et les autres préconisent des heures d’ouverture plus flexibles, ainsi que des infrastructures plus modernes qui parlent aux jeunes.


Roopmanee Sumboo (Chief Welfare Officer à la municipalité de Quatre-Bornes) : “Un certain délaissement”
Ayant travaillé auparavant dans le département Welfare de la ville de Curepipe, Roopmanee Sumboo est consciente que les demandes sont différentes dans chaque espace communautaire. “Au niveau de la municipalité, nous notons aussi un certain délaissement, mais l’engouement est toujours présent car il y a toujours des personnes qui veulent vivre en société. Nous travaillons activement dans le but de booster la fréquentation de ces centres et ramener les gens vers ces espaces.” Pour arriver à ce résultat, elle préconise beaucoup plus d’activités communes dans le quartier : compétitions de pétanque, tournois de domino pour les jeunes…
En ce qui concerne les autres activités décriées, notre interlocutrice est catégorique : il a un public pour elles, aussi minime soit-il. “Nous sommes certes dans une ère numérique, mais il ne faut pas délaisser pour autant les activités sociales.”