SOCIÉTÉ : La FAQ des cons

A priori, certaines questions ne devraient même pas être posées. Mais v’là, l’on n’y échappe pas, bien qu’elles défient souvent la logique du respect des droits humains, de l’environnement, de la déontologie ou tout simplement du bon sens. D’où ces polémiques qui ne finissent jamais et qui drainent des énergies dans des tentatives désespérées de faire comprendre l’évidence à ceux qui ont le chic de persister à ne vouloir jamais comprendre. Nous nous sommes ainsi rendus dans le grand bazar des cons pour une Foire aux Questions sur des thèmes d’actualité qui font polémique.


Jean-José Bax de la plateforme Say No To Petroleum Hub
“Un risque élevé de marée noire”

La construction d’un port pétrolier fera venir de jolis bateaux très grands que les Mauriciens pourront admirer, pourquoi lutter contre ce projet ?
Les bateaux ne seront pas très jolis, ils vont apporter beaucoup de pollution, beaucoup de maladies de peau à travers l’eau des ballasts déversée dans nos eaux. Des gens tenteront de percer les pipelines, comme c’est le cas dans beaucoup de pays, pour voler du pétrole créant ainsi des fuites qui causeront de la pollution affectant l’écosystème marin. La pêche sera affectée, les pêcheurs ne pourront plus passer à cet endroit alors que les dauphins et les baleines qui se sont sédentarisés dans cette région seront grandement menacés. Il y aura un aussi un risque élevé de marée noire qui mettrait en péril le pilier économique qu’est le tourisme.


Sasha Lagesse du collectif Non a elvaz poisson dan lamer
“La food chain sera déstabilisée”

Si on peut élever des bœufs ou des moutons pour la consommation, pourquoi ne pourrait-on pas élever des poissons pour les manger ?
Il faut savoir que l’aquaculture est encore moins profitable que les élevages d’animaux terrestres, sachant qu’un poisson sur trois meurt si c’est fait de façon non-polluante. Du coup, ce n’est pas rentable. Ils doivent donc gaver les poissons de “pelets” d’antibiotiques et de produits chimiques pour avoir une meilleure récolte. On est une petite île, on a 2,2 millions de km de territoire marin. Quelqu’un d’assez raisonnable trouvera que l’aquaculture est débile. Il y a plein de poissons, il faut contrôler le braconnage et permettre aux pêcheurs locaux d’exploiter ces ressources, c’est ça la solution.

Vu que les poissons se font de plus en plus rares dans nos lagons, l’aquaculture ne va-elle pas nous permettre d’avoir tout plein de poissons dans nos eaux ?
L’un des aspects qui fait qu’il n’y ait pas de poissons dans les lagons, c’est en raison de la pollution. Le fish farming va détruire encore plus l’écosystème marin. Il y a un pourcentage de la nourriture qui viendra moisir au fond de l’océan. Ça laisse énormément de produits toxiques. Les poisons natifs de l’île Maurice vont aller manger les déchets de la nourriture, ces produits à base d’antibiotiques et d’hormones de croissance. Ils risquent de développer les mêmes maladies que ces poissons d’élevage là. De plus, ces poissons d’élevage sont dangereux pour la faune marine. Le bar est un prédateur. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le loup des mers. Ceux qui s’échapperont des bassins iront directement sur les récifs et dévorer les poissons s’y trouvant. La food chain sera déstabilisée.


Kunal Naïk, responsable du plaidoyer de CUT
“Un toxicomane est avant tout un être humain”

Les toxicomanes ne méritent-ils pas d’être emprisonnés ?
Avant toute chose, il faut savoir faire la différence entre un consommateur de drogue et un trafiquant. Selon les statistiques, à peu près 80 % sont des consommateurs et non des trafiquants. Avec l’argent que l’État dépense avec ces consommateurs en prison, cet argent aurait pu servir à trouver des solutions durables. Or, une personne qui se drogue ne doit pas être en prison mais dans un centre de réhabilitation.
Un toxicomane est avant tout un être humain. Aucun être humain ne mérite ce sort. Comme tout le monde, un usager doit pouvoir avoir des solutions adéquates liées à son problème de dépendance. Si quelqu’un consomme de la drogue, nous en tant que société moderne, nous sommes censés apporter notre aide aux plus vulnérables.


Laval Soopramanien, président de l’Association Les Amis d’Agaléga
“Nous ne sommes pas prêts à céder notre île”

Étant donné que l’archipel d’Agaléga compte une population de moins de 400 habitants, quel est le problème si Maurice cède sa souveraineté au gouvernement indien ?
En premier lieu, nous ne sommes pas prêts à céder notre île à la Grande Péninsule car nous sommes très attachés à notre terre natale. Deuxièmement, bien que la population sur Agaléga compte peu de personnes, à peu près 350 habitants, toujours est-il qu’après un premier constat suite à une réunion avec des représentants de familles d’Agaléga à Maurice hier (Ndlr : dimanche 9 juillet), nous sommes en mesure d’avancer qu’il y a le double recensé à Maurice, une population d’environ 700 personnes, pour ne pas dire plus. Notre archipel accueille aussi des Mauriciens _et Seychellois qui s’y sont établis ainsi que des natifs des Chagos.

En même temps, ne pensez-vous pas qu’en termes de développement l’Inde serait en mesure de combler certaines lacunes sur l’île ?
Nous sommes conscients que pour son développement Agaléga a besoin d’infrastructures de base comme un port adapté, une piste d’atterrissage et autres. Nous ne sommes pas en mesure de nous déplacer régulièrement et cela cause énormément de tort à la communauté. Mais si développement il y a, ça ne sera pas aux dépens des droits de notre peuple. Peu importe de quel côté l’aide vient, nous serons partie prenante du début à la fin. Les Agaléens comptent y participer de A à Z, un signal fort que personne ne pourra s’approprier notre île.


Jack Bizlall, observateur politique
“Sans élection, on ne serait pas en République parlementaire”

À quoi sert-il d’organiser une élection partielle pour élire un seul parlementaire ?
Nous sommes en République parlementaire. C’est le parlement par le pouvoir délégué qui décide du sort de l’ensemble de la société tant sur le plan interne que concernant nos rapports avec l’extérieur. De cette assemblée émane l’exécutif, c’est-à-dire le cabinet qui prend des décisions et se rencontre à l’assemblée générale. Ainsi que toutes les institutions de la République qui tombent directement ou indirectement sous le contrôle de l’assemblée sur la base de la séparation des pouvoirs formels (assemblée législative et judiciaire) et informels (pouvoir du peuple et l’opinion publique). De ce fait, l’assemblée ne peut exister que quand tous ses membres sont présents. Si on ne remplace pas un député décédé, qui démissionne ou qui est expulsé, l’assemblée n’a pas de légalité constitutionnelle et c’est dangereux. Sans élection, on ne serait pas en République parlementaire.


Thierry Le Breton, président de SOS Patrimoine en péril
“Nos tripes sont liées à ces choses transmises par les gran dimounn.”

Y a-t-il une quelconque raison de préserver le patrimoine ?
Il y a de très nombreuses raisons à cela. L’importance de l’histoire serait la première raison. Mais plus concrètement, le patrimoine se construit à la croisée entre l’histoire et la mémoire car il est lié à notre identité la plus intime. Il s’agit de tout ce qui fait nos racines. C’est pourquoi le patrimoine suscite tant de passion, c’est parce que nos émotions, nos souvenirs, nos tripes sont liés à toutes ces choses qui nous ont été transmises par les gran dimounn.
On peut d’ailleurs se poser la même question : que voulons-nous transférer aux générations futures ? Souhaitons-nous leur transmettre quelque chose d’authentiquement mauricien ou bien souhaitons nous leur transmettre des buildings new-yorkais ? En fait le patrimoine est aussi une question éminemment politique car c’est une question de choix de société, et c’est une question de mémoire qui peut être sélective (ou pas) pour dire quel type de nation nous sommes.
Une autre raison pour laquelle il faut préserver le patrimoine, c’est pour des raisons scientifiques. La science historique et archéologique progresse grâce à l’étude de documents ou d’objets. Mais on n’utilisera pas seulement des archives écrites. Un objet, un meuble, un bâtiment, une route peuvent également être des documents importants qui méritent d’être étudiés. Ils permettent parfois de redécouvrir des savoir-faire qu’on a oubliés. Ils permettent de savoir si des échanges commerciaux ou culturels existaient déjà entre divers pays à certaines époques.
Il y a enfin et surtout la raison économique. Dans un centre-ville, le patrimoine apporte énormément de valeur économique. Par exemple à la mer ou à la campagne, un terrain va prendre de la valeur s’il a une belle vue. Dans une ville, c’est le fait d’avoir la vue sur des bâtiments historiques qui va augmenter la valeur du terrain, simplement parce que cela crée un environnement authentique et unique au monde. C’est aussi le patrimoine qui encourage la gentrification des centres-villes, c’est-à-dire que ça attire la classe moyenne et ça encourage le développement du commerce de luxe.
La protection du patrimoine dans les centres-villes c’est la garantie d’un développement économique de très haute valeur ajoutée. En plus les métiers du patrimoine impliquent énormément de métiers techniques et artisanaux qui permettent de fixer l’emploi local. C’est l’une des économies qui crée le plus d’emplois indirects et c’est souvent utilisé pour relancer la croissance économique d’un pays, car les artisans sont les catégories qui réinjectent proportionnellement le plus d’argent dans l’économie locale.
Et puis, au final on peut aussi évoquer le prestige. Ce qui est en soi une tout aussi bonne raison de préserver le patrimoine. Par exemple, à quoi sert une bague et un diamant au doigt d’une femme ? On peut dire que ça ne sert à rien et que c’est un gaspillage d’argent. Et pourtant, il y a toute une activité économique autour de cela et on trouve que la beauté est une raison suffisante. Le patrimoine, c’est exactement la même chose. Le patrimoine ce sont les bijoux d’une nation. Pourquoi la nation mauricienne n’aurait-elle pas droit d’avoir des bijoux aussi, comme toutes les autres nations dans le monde ? Pourquoi les autres nations préservent-elles leurs plus beaux bijoux et pourquoi faut-il démolir les nôtres pour que ce soit ensuite quelques riches particuliers qui les récupèrent pour leur bénéfice personnel ?

Mais quoi faire de ces vieux édifices ?
Souvent à Maurice on croit qu’un vieil édifice ne sert qu’à faire des musées. C’est une erreur tout à fait grossière et les musées ne sont pas nécessairement les meilleurs modèles économiques pour les vieux bâtiments. D’une autre manière, je pourrai aussi bien vous dire qu’on peut faire tout ce qu’on veut d’un vieux bâtiment, bureaux, hôtels, appartements, restaurants, entre autres. Mais on peut aussi en faire des choses bien plus originales et attractives.
Il faut déterminer le meilleur usage à faire d’un bâtiment. Chaque bâtiment ancien existe dans un contexte qui lui est spécifique, compte tenu également de ses propriétaires ou de son emplacement. Chaque bâtiment peut ainsi avoir un projet de réhabilitation qui lui sera spécifique et qui soit bien intégré dans la vie sociale d’aujourd’hui et ensuite qui génère des profits. Quand on parle de profits, il est d’ailleurs important de considérer également les profits sociaux, culturels et environnementaux. Par exemple, un quartier avec de vieux bâtiments permet de créer un art de vivre, ce qui génère davantage de lien social et de paix sociale.
Un vieux bâtiment peut devenir l’emblème d’un quartier et être utilisé comme un crowd puller. Des bâtiments historiques peuvent aussi être une vitrine de prestige.


Privatisation des plages
Yan Hookoomsing de la plateforme Aret Kokin nu laplaz :
“Allons-nous devenir des étrangers dans notre pays ?”

Maurice est entourée de plages, qu’est-ce que ça change d’avoir un hôtel de plus qui ne prendra qu’un bout de plage ?
À Maurice, de plus en plus, on ne voit plus la côte, ni la mer, ni les plages. On voit juste les murs des hôtels et des campements. Les hôtels ont déjà pris quasiment 30 % de tout le littoral de Maurice. Les plages publiques, elles, ne représentent même pas 15 %, moins de la moitié. Et dans les plages publiques sont inclues officiellement des falaises comme Le Souffleur. Jamais on ne verra en revanche un hôtel sur une falaise. Beaucoup de plages, autrefois fréquentées par le public, sont aujourd’hui le domaine exclusif des hôtels. Nous ne pouvons pas pique-niquer devant les hôtels, y laisser nos affaires et aller se baigner. La loi interdit à quiconque de venir au-delà de la High Water Mark, soit le point le plus haut atteint par la mer sur la plage. L’État se cache derrière l’argument de la création d’emplois. Mais où va la majeure partie des profits des hôtels ? Dans la poche des employés de l’hôtel et des habitants du coin ? Bien sûr que non. Pire, les profits vont de plus en plus à l’étranger car de plus en plus ce sont des compagnies multinationales qui gèrent les nouveaux hôtels. Ce qui reste pour les Mauriciens, c’est souvent des salaires de misère et des conditions d’emploi très difficiles. La vraie question, ce n’est pas de créer des emplois, mais de créer des emplois de qualité et de faire que les revenus du tourisme aillent aux habitants locaux. Les hôtels ne font pas ça. La question de fond, en fait, c’est quel avenir qui est donné ainsi aux Mauriciens ? Le droit de profiter de la plage et de la mer, c’est non seulement un droit fondamental pour nous, habitants d’une île, mais c’est aussi un des rares loisirs pas chers, à la portée de tous les Mauriciens et notamment des familles sans grands moyens. Allons-nous bientôt devoir nous contenter de nos photos et vidéos souvenirs pour pouvoir apprécier nos plages ? Allons-nous devenir des étrangers dans notre pays ?


Olivier Bancoult, Groupe Réfugiés Chagos
“Cette terre est la nôtre”

Pourquoi le retour aux Chagos est-il important pour votre communauté ?
Personne ne peut oublier, ignorer ou nier l’endroit où il a vu le jour. C’est un droit fondamental pour tous, et donc, tout à fait légitime pour la communauté chagossienne. De plus, nous n’accepterons jamais que d’autres personnes puissent y vivre alors que l’accès nous y est refusé.
Ce combat n’est pas uniquement pour les déracinés qui souhaitent y mourir un jour. Il a été entrepris comme un devoir pour la génération suivante. Nou ena enn responsabilte ramenn zot laba. Tou dimoun envi konne kot so anset sorti. Cette terre est la nôtre et nos enfants méritent de connaître nos traditions et cultures. Nous ne sommes indéniablement pas dans l’erreur. Ce n’est pas un combat dans le vide. C’est l’histoire d’un peuple qui a été induit en erreur. Ti dir nou ale ek epre nou kapav revinn laba. Zame ti dir nou ki se enn tike non retour sa. Au cas contraire, pensez-vous que nous serions partis ? Cette malhonnêteté à notre égard nous fait énormément souffrir. Notre cicatrice restera ouverte tant que nous ne foulerons pas à nouveau notre terre.

Pensez-vous que la Cour internationale de Justice statuera en votre faveur ?
Nous sommes de plus en plus confiants. Et avec les votes obtenus lors de l’Assemblée générale de l’ONU, nous pouvons avoir bien plus que de l’espoir. Aucun doute que notre combat ne sera pas en vain. Nous nous rapprochons du but. Il est important de rappeler que cinq générations de Chagossiens ont vécu sur l’île alors que les Anglais voulaient nous faire passer pour des travailleurs contractuels. Notre acte de naissance est la preuve que nous y sommes nés, et même les passeports l’indiquent clairement. Notre but est précis depuis le début. Personne ne pourra venir nous contredire. Sachant que d’autres personnes vivent sur l’île, comment peuvent-ils nous refuser d’y retourner. Zame pou dakor ar sa diskriminalite la. Pena okenn lozik ki bann fiss du sol pa gagn drwa alor ki ban etranze pe viv ek travay la-ba. Ki fer pena okenn danze pou zot ek pou nou wi. Il ne faudrait pas croire non plus qu’en retournant sur les lieux nous n’aurons rien à faire. Koumadir nou pou al ziss viv anba pie coco. Les Chagos sont un archipel très riche et nous pouvons bien nous en sortir. À ceux qui pensent que c’est une perte de temps ou une cause perdue, je dirai simplement de vous mettre à notre place. Chaque arbre a sa racine. Et la nôtre est aux Chagos, à Diego ou Salomon.