SOCIÉTÉ - METRO EXPRESS : Coups de massue sur le tracé

Cette affaire porte un véritable coup de massue à l’image du gouvernement et aux personnes qui se trouvent sur le tracé du Metro Express. Les débuts des travaux pour ce projet controversé et incompris sont entourés d’une forte polémique. La tension n’est pas près de baisser. Les protestations s’organisent et le sentiment de frustration se répand. L’image de policiers et de soldats armés accompagnant les bulldozers venus détruire des maisons attise la colère des citoyens contre le gouvernement de Pravind Jugnauth. À Barkly comme à La Butte, tout semble encore possible…
“Nous savons d’avance que le juge sera en leur faveur. Mais en entrant ainsi avec des bulldozers et des armes dans l’intimité du peuple, la situation ne va pas s’arranger. Le volcan a déjà montré des signes d’éruption vendredi dernier et j’ai bien peur qu’il n’éclate si le gouvernement persiste dans sa manière de faire les choses”, confie Serge, que nous avons rencontré lundi soir, lors de la réunion tenue avec les députés à Barkly.
Les images diffusées en direct et en masse la semaine dernière sur les réseaux sociaux n’ont fait qu’amplifier le malaise auprès de la population. Pour Franco, 37 ans et habitant Barkly, la situation est déjà très grave, même si les choses semblent être sous contrôle. “Avec tout ce que nous avons pu voir, cela ressemble plus à une dictature. Le gouvernement a complètement changé de face vis-à-vis de nous. Si les choses ne sont pas revues au plus vite, ils vont nous inciter à agir comme eux et nous risquons fort de répondre par la violence. Lerla nou pou pas pou bann move dimounn.”

“Zot disparet lor koltar”.
Malgré l’insistance du gouvernement à se défendre et à se justifier, en s’appuyant sur le fait que les procédures ont été respectées et que tous ceux occupant les terres de l’État ont bien reçu des notifications, ceux figurant sur le tracé du Metro Express parlent d’un traitement “barbare et inhumain”. De plus, nul ne semble comprendre l’empressement du gouvernement à les déloger de cette façon. “Il y a la loi et l’esprit de la loi. Il ne faut pas utiliser le pouvoir pour justifier ces actions brutales”, martèle Roshni, 58 ans, qui habite Beau Bassin. Un point de vue partagé par Chantal, 45 ans. “Pour glaner nos votes, ces politiciens descendent sur le terrain et font du porte-à-porte, sans garde du corps ni fusil. Aujourd’hui, ils font la sourde oreille. Zot disparet lor koltar. À la place, ils envoient des forces armées et nous traitent comme de la merde.” Jean-Noël, de Barkly, ajoute : “Nous avons l’impression d’être des terroristes qu’il faut absolument faire disparaître.”
La forte présence de la Special Mobile Force, de la Special Supporting Unit, d’hélicoptères, les routes barrées et les autres dispositifs mis en place la semaine dernière ont porté un coup de massue à ces familles que le Metro Express compte balayer sur son passage.

Sentiment d’abandon.
Les incidents survenus vendredi dernier ont franchi les barrières érigées à La Butte et à Barkly et ont pris une dimension nationale. Après le verdict final prononcé par la juge Rita Teelock concernant l’interdiction de démolition à Barkly et à La Butte, la suite que prendra la mise en place de ce projet de Metro Express n’est pas près de ramener les choses à la normale. Toute nouvelle décision, démarche ou autre délogement sera dorénavant suivi à la loupe. Depuis la semaine dernière, la tension est montée d’un cran.
Telle une cocotte-minute, certains ne retiennent plus leur colère face à la détresse et expriment leur frustration d’être sacrifiés. “Il ne faut pas nous prendre pour des imbéciles”, a dit clairement Ranini Cundasawmy, championne du monde de boxe thaï, venue apporter son soutien à son frère et à tous ceux touchés par ce projet de Metro Express. C’était lors d’une réunion organisée lundi dernier entre les habitants de Barkly et quelques représentants du gouvernement, dont Etienne Sinatambou, ministre de la Sécurité sociale et porte-parole du gouvernement, Ivan Collendavelloo, ministre de l’Énergie et des Services publics, et Anil Gayan, ministre du Tourisme. Le récit détaillé de la jeune femme du déroulement de cette opération de démolition, a fait monter le ton. “Kot zot ti ete ant 11h30 ek 14h30 ? Ne venez surtout pas faire semblant de découvrir aujourd’hui ce qui s’est réellement passé. À aucun moment, vous vous êtes mis à notre place. Et pire, vous ne prenez pas en compte ce que nous avons à dire, préférant nous imposer des choses par la force.”
Du côté de La Butte, ce furent plus ou moins les mêmes reproches. À l’heure où les bulldozers s’en prenaient à la maison des Rujubali, la bande à Pravind Jugnauth a joué aux abonnés absents, laissant place à un sentiment d’abandon qui aurait pu faire dégénérer la situation.

“Nous sommes dans le flou”.
À ce stade, tout semble encore possible. Il faudrait que les autorités revoient leur communication. “Ils ont attendu que les choses prennent cette ampleur pour se refaire une image à travers le dialogue. C’est une grosse erreur de leur part. Ils auraient dû le faire bien avant, mais il n’est jamais trop tard pour rectifier le tir”, estime Madhoo, 23 ans.
Tout développement ne peut qu’être bénéfique pour Maurice, concède Serge. “Mais jusqu’à présent, le gouvernement ne fait rien pour nous rassurer.” Comme le précise Viviane, “nous sommes dans le flou par rapport à ce projet et toutes les autres décisions qu’ils prennent pour le pays”. Patrick confie : “Pa kan fini kraz lakaz apre ki pou rod solision. Ils auraient dû commencer par tout redéployer avant de démolir.”
Nul besoin d’être devin pour voir que la meilleure solution pour décanter ce malaise qui ronge la société. “Tout le monde doit être partie prenante et gagnante du développement. Il faut absolument que les élus reviennent sur le terrain, qu’ils soient au contact de la population, avec des explications claires et nettes, sans ambiguïté et sans mensonges”, avancent Brian et Clara, deux jeunes qui se sentent concernés par la situation instable du pays. La solidarité mauricienne tient toujours debout, malgré le passage des bulldozers.
Mais l’incertitude et les erreurs répétées du gouvernement font renaître une certaine crainte. “Le résultat final est moins certain. Sous la pression, le stress et les dommages encourus, le pays se fragilise et la population ne restera pas longtemps tranquille. Cela risque d’exploser.”