SOIRÉE CHEZ AKA: Pic Pic séduit des jeunes de Cité Vallijee

Vendredi dernier, à l’initiative du sémillant propriétaire de Roti Aka, s’est déroulée une belle rencontre entre des jeunes de Cité Vallijee et Pic Pic, en référence au personnage habilement campé par Hassenjee Essackjee dans le film éponyme réalisé en 1996. Moments de convivialité rares…
Aux abords de la capitale, aux bancs d’une nuit d’échanges.
Juste après 'l’orage' et les 'pluies torrentielles'… À la veille de la fête de la Eid... Vers 20h, dans une proche banlieue port-louisienne, au Sud. Au flanc d’une artère très fréquentée par les voitures empruntant l’axe Port-Louis-Grande Rivière et Beau-Bassin, une musique déferle de haut-parleurs plantés aux abords du restaurant Roti Aka. Ici se pressent des clients, des curieux, des badauds et des personnes soutenant l’initiative de M. Paras, dont le sobriquet « Aka » court sur toutes les lèvres du quartier. Comme nous l’avions exprimé dans un article précédent, le propriétaire de ce restaurant populaire, terreau d’un « bien manger pour bien vivre », de tonalité familiale et citoyenne, est un des fers de lance de la lutte contre le fléau de la drogue dans ce périmètre réputé difficile de la capitale. Et pour cause… Cette cité naquit, rappelons-le, en 1967, après les dévastations des cyclones Carol et Alix. Elle accueillit les familles sinistrées à la suite de ces cataclysmes. C’est la société Longtill qui construisit ces maisons à caractère social, réunissant des déracinés dans ce faubourg adossé à Bain des Dames et Cassis. La Cité a cristallisé depuis, un ensemble des maux de la nouvelle île Maurice indépendante, notamment en matière de problèmes sociaux. Le chômage y a sévi, le désœuvrement et une certaine marginalisation aussi, comme dans d’autres banlieues de Port-Louis, Roche-Bois, Sainte-Croix, Tranquebar ou Plaine-Verte. Est-ce donc dans ces quartiers que, pour citer Baudelaire, « le spectre raccroche le passant en plein jour » et que la ville se révèle comme une lèpre des temps modernes ? C’est à y croire, en dépit des bonnes volontés pour chasser l’œil aigre du malheur. M. Paras est parmi ces combattants… Il a installé des haut-parleurs pour attirer les éventuels participants à ses trois soirées ‘gratis’ pour les jeunes qui veulent expérimenter un autre type de « nissa » ou « jouissance », ce plaisir qui vient des arts et de la culture et non des sinistres mixtures de Baygon ou « meksinn kankrela » concoctées en drogues « faciles » pour triturer les neurones des jeunes. Ici, on vient pour expérimenter ce nissa, sans lequel on n’a pas vraiment vécu, pas celui qui vous jette aux enfers... Un DJ lorgne vers un groupe d’une dizaine de jeunes sagement assis sur un banc. Je conclus que s’ils sont calmes, c’est parce que les adultes qui vont et viennent autour d’eux les intimident. Ils ont à peu près tous (une jeune fille qui vient tout juste de s’asseoir à côté d’un jeune rigolard) un portable à la main, et ils y jettent des coups d’œil avant de commenter des photos, discrètement. Connaissant les lieux, ils savent qu’il faut respecter son esprit discipliné, en dépit de la musique que l’on l’entend jusqu’au terrain des jeux en face du restaurant. De l’autre côté se trouve le stade Mandela.
Toute l’expérience d’un grand animateur, le sémillant Pic Pic
Ce n’était pas gagné d’avance… En effet, nous avions convenu de ne pas pratiquer danse ou karaoké ce soir, mais un échange entre adultes et jeunes. Nous étions dans la pièce où l’on sert les plats élaborés, les menus familiaux. Un monsieur mange un bon aplon à côté de nous, des poulets au miel sont sur le gril. Je salue la dizaine de jeunes présents, leur présente Hassenjee ou l’interprète de Pic Pic, et lui laisse le micro. Dès les premiers moments, les jeunes, timorés, esquivaient les questions de Senji. Sont-ils vraiment intéressés par ces échanges ? Senji précisa que les adultes n’étaient pas là pour juger, mais pour partager. Puis, chacun dit son nom. La glace était brisée. Les portables étaient mis de côté. Signe que nous étions sous de meilleurs auspices… En militant aguerri de la prise de parole et de l’animation, Senji nous donna une belle leçon d’inventivité, car, au bout d’un quart d’heure de jeux oratoires, de devinettes, de chansonnettes, les éclats de rire et la complicité étaient là. C’était contagieux. Paras riait à gorge déployée, ainsi que d’autres personnes venues se joindre à nous. La bonne humeur était palpable, en dépit des causes graves qui nous réunissaient. Ali Jookhun, dynamique fondateur de U-Link et son fidèle ami Eddy Sadien, étaient eux aussi, gagnés par cette soirée chaleureuse et franchement « ambiancée », pour citer mes amis congolais. L’essentiel était là : la parole des jeunes était libérée, comme dans une thérapie de groupe. Car c’est souvent l’incommunicabilité qui est source de dérives, notamment, de la tentation du « nissa » facile qu’est la drogue, sinistre et mortel compagnon de jeu à la mode dans l’île. Au bout d’une heure et demie sous la férule de Pic Pic, le message était passé : les adultes présents exprimaient leur désir de pratiquer cette écoute des jeunes, de leur proposer deux activités concrètes. Le DJ proposa une promenade en vélo au groupe et une personne de l’assistance une promenade en mer, tous frais payés par Aka, à condition d’accepter la discipline, la rigueur et la continuité dans la démarche. Le message a été réitéré : « Nous sommes avec vous, méfiez-vous des marchands de la mort, soyez avec nous ». J’annonçai l’idée d’une bibliothèque de quartier, ce qui plut à Paras-Aka. De plus, il était d’accord avec l’idée d’une maison d’édition La Sagesse. Il accueillit favorablement l’idée d’une publication des Pensées et poèmes de Pic Pic, d’Hassenjee Essackjee.  En primeur, en voici quelques aphorismes :
Combien ne gagnent-ils pas leur vie à la sueur du front des autres ? (…)
Les prix de tes produits Cacao sont contrôlés par le Chocolat. (…)
La date d’expiration du miel pur dénote toujours un mensonge. (…)
Délaissé par ses enfants, le vieux trouve refuge dans ses petits-enfants. (…)
Menant à l’enfer, ce n’est pas la route, mais un trottoir roulant. (…)
Et, afin de poser des points de suspension à ces cahiers remplis de gemmes, lisons cette pensée :
L’amour est un manège autour duquel on n’arrête pas de tourner.
Dans l’attente de la publication de l’ouvrage d’Hassenjee Essackjeee, disons sans réserve que cette soirée, qui en appelle d’autres, marquera d’une pierre (‘angle) la construction humanitaire et solidaire d’Aka Roti. La convivialité et la chaleur humaine, résolument, sont si nécessaires en ces temps de « nissa » sans conscience. D’autres étapes suivront…