Et voilà encore ceux qui ici rasent et saccagent en toute inconscience, et toute impunité. Et voilà celui-là, qui, là-bas, fait étalage de ses muscles de grand mâle et annonce vouloir lancer une guerre commerciale, sans égards pour ceux qui, à travers le monde, ne manqueront pas d’en souffrir. Les puissants de nos mondes n’ont-ils vraiment que la destruction à nous proposer? Nous imposer?

Et si, face à cela, nous nous interrogions sur la place de l’art dans nos vies?
Pas un dérivatif, non. Pas une façon de se distraire, de s’évader. Non, au contraire comme une façon de s’ancrer plus profondément, et de mener, aussi, une lutte politique, au sens le plus large du terme.

Utopie de rêveur? Pas si l’on en croit Angela Davis. La semaine dernière, à Harvard, cette icône éminemment politique de la lutte pour les droits humains a aussi parlé de la centralité de l’art dans nos vies, et dans le processus de développement d’une conscience politique. “Je suis motivée à mener tous les combats que je mène parce qu’il y a toutes ces choses qui stimulent mon imagination, qui me poussent à penser, et à œuvrer de façon à changer les choses” dit-elle. “If we want to understand where the drive of imagination is located, it’s in music, jazz, film hip hop, literature”, poursuit Angela Davis.

Elle-même travaille sur le jazz et la justice sociale. Et raconte comment, avant même la création du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, qui a été si transformateur sur le plan politique, des musiciens de jazz sillonnaient le pays, s’opposant à la ségrégation de façon très imaginative. Elle se réfère ainsi à la chanteuse de jazz et blues Esther Philips, qui raconte comment, dans les années 1950, musiciens noirs et blancs ne pouvant se produire ensemble, ils utilisèrent divers stratagèmes, dont le maquillage, pour y arriver quand même. «These musiciens were the forerunners of the civil rights era» insiste Angela Davis. “Music, literature are essential to me. It allows me to recover. Art leads the way. It can allow us to feel what we don’t yet know how to put into words, that we don’t know yet how to conceptualise. It’s about feeling connected, building communities. And this is what we have to do in this troubled period. It enables us not only to think the world as it should be, but to think about ourselves in a togetherness that will give us the strength and imagination necessary to move forward», insiste-t-elle.

Intéressant aussi, en ces périodes sombres, et déprimantes, d’écouter l’écrivain algérien Yasmina Khadra (auteur notamment de L’Attentat). Le 3 avril dernier, sur le plateau de l’émission Boomerang sur France Inter, il partage ce texte:

“La Démocratie a intronisé Ubu à la Maison Blanche, Néron s’amuse au Kremlin; sous le ciel de Carcassonne, tandis que le jour se lève comme on lève le gibier, un délinquant prétend avoir reçu une révélation ; il sort son arme et court à sa perte. Un héros donne sa vie pour sauver un otage, l’otage culpabilise et la nation entière est endeuillée. L’effroi et l’émoi marchent au pas pour cadencer le pouls d’une époque tourmentée, livrée sans ambages à ses propres démons”.

Une tête brûlée pourrait mettre le feu aux poudres de toutes les colères et de tous les rejets. Ainsi naissent les amalgames et s’accélèrent les raccourcis. Que faire ? Comment se situer dans un monde d’illusionnistes où l’on s’évertue à nous faire prendre un canasson pour une licorne, où les diatribes sont élevées au rang des prophéties et les consciences savamment muselées?”

“Que dire d’une humanité ayant confié son destin à une énormité foraine qui a une main dans chaque conflit et le doigt sur le bouton nucléaire? Qu’attendre des lendemains faits d’exodes massifs, de guerres absurdes et d’extrémismes claironnants lorsque le racisme se découvre une légitimité et la discorde un hymne ?… L’éveil ! Tout simplement. L’éveil, nécessairement… L’éveil à soi-même, à la responsabilité de tout un chacun, à l’importance de notre libre arbitre au lieu de déléguer nos angoisses et nos doutes aux manipulateurs de tout poil.

L’éveil à la nature des choses, immuable et souveraine : si le monde est imparfait, à nous de savoir négocier ses imperfections. L’éveil à cette vérité éternelle : nous sommes les seuls artisans de nos rêves et les seuls fossoyeurs de nos quiétudes, et il nous appartient, à nous, et à nous seuls, de décider de notre sort”.

“En dressant des remparts chimériques autour de nos hypothétiques abris, nous ne faisons qu’étouffer l’essentiel de notre audience puisqu’il n’est de frontières entre les Hommes que dans l’étroitesse des esprits. Ecartons nos œillères et nos bras, et nous soulèverons les montagnes ; écoutons nos cœurs et nous les entendrons battre la mesure de nos prières pour que la vie n’ait de sens que lorsque tous les bonheurs seront partagés. Aura vécu pleinement sa vie celui qui a compris que le plus grand des sacrifices est de continuer d’aimer la vie malgré tout.

Tournons le dos aux gourous de malheur, ne prêtons l’oreille qu’aux appels fraternels, n’élisons nos idoles que parmi ceux qui nous font rêver car ce qui nous émerveille nous grandit, et sachons, une fois pour toutes, que nous n’avons pour destin commun que la portée de nos choix” conclut Yasmina Khadra.
Food for thought en ce dimanche, et pour tous les jours à venir…