KHAL TORABULLY

Suite à l’appel publié dans la rubrique Forum du Mauricien vendredi dernier, il m’importe de partager une réflexion sur cette page tronquée de notre histoire, les Chagos. Celle-ci est indubitablement un événement qui dépasse les notions de communauté, de nation ou de région géographique ou aire géostratégique. Cela a toujours été une évidence pour moi.

Suite à l’appel que j’ai signé avec d’autres écrivains artistes et activistes, signalons que Diego Garcia m’a marqué comme citoyen, écrivain et réalisateur.

Pic Pic rencontre un Chagossien

Aussi, mon engagement pour les Chagos ne date pas d’hier. En effet, en 1996, j’ai été le premier réalisateur à mettre en scène un habitant de l’archipel des Chagos, du nom de Diego. C’était dans ma première docufiction intitulée Pic Pic, nomade d’une île (26′).

Dans cette allégorie brillamment portée par Hassenjee Essackjee, qui incarnait Pic Pic le nomade, la marche est un moyen de résister au temps qui passe et qui délite les solidarités. Ainsi, à un moment crucial du film, Pic Pic rencontre un Chagossien, avec qui il échange des propos sur Diego Garcia et l’exil à l’intérieur de « son propre pays ».

Le Chagossien, interprété par le grand Cangy, raconte sa vie dans son paradis perdu. Il est devenu un errant à Maurice. Il confie au nomade Pic Pic qu’il continue de « marche marcher même », exprimant qu’il tourne en rond… Pic Pic, compatissant et un peu désabusé, lui confie que « c’est la seule façon d’avancer ». Aussi, passant devant la statue de Lénine au jardin des Salines, le facétieux nomade salue Vladimir Illich tout en précisant qu’il n’est pas marxiste mais « marchiste ». L’errant et le nomade : deux êtres à la marge de l’histoire, de la société qui réclame de plus en plus de productivité, quitte à exclure les plus vulnérables…

Ce film remporta le London Videographer’s Guild award en 1996 et le Silver Award du Zanzibar International Film Festival. C’était ma façon de porter, à l’époque, la souffrance de ce peuple que l’on avait parqué dans les faubourgs de Port-Louis et qui semblait condamné à oublier sa terre légitime, au nom d’une logique « supérieure ».

J’ai rencontré ces déracinés qui ont erré comme des âmes en peine, trahis parfois par des « amis » de circonstance. C’est aussi un autre calvaire subi par ces oubliés de la justice internationale.

J’avais, pour continuer ma démarche, publié mon Carnet d’un impossible retour au pays natal, aux éditions K’A, quelque 15 ans après. Ce livre reprenait des éléments poétiques d’Aimé Césaire, pour connecter les histoires de façon archipélique. J’y déconstruisais un signifiant, l’excision, l’appliquant à la castration symbolique et territoriale dans le cas des Chagos. Comment peut-on exciser Diego ?  J’y mettais en exergue la blessure de l’histoire et la fragmentation de l’imaginaire mauricien, menant, pour moi, au désir d’archipéliser, une démarche constante dans ma poétique.

J’avais dédié ce livre aux Chagossiens. Et, comme on le sait, ils n’ont jamais baissé les bras. De procès en procès, ils ont cheminé, sous divers gouvernements, jusqu’au discours de Sir Anerood Jugnauth à l’ONU l’an passé, un sans-faute. Le but de cet acte fort de l’État mauricien était de porter cette plaie suppurante de la décolonisation aux devants de la scène internationale et de pousser dans le sens d’un jugement à la Cour internationale de justice de La Haye, sous l’autorité de l’ONU. L’affaire sera entendue ce lundi 3 septembre pour un avis consultatif.

L’appel aux réalisateurs, une portée historique à saisir

 Pour donner une audibilité à ce procès, une nouvelle étape artistique et politique a été franchie avec l’appel à Spielberg, Spike Lee et Michael Moore, parmi d’autres réalisateurs des USA. Il émane d’Edgar Morin et de Patrick Singaïny, d’autres activistes, artistes et écrivains étrangers (Achille Mbembé, Jean-Luc Raharimanana, Soeuf Elbadawi…) et mauriciens, dont votre serviteur. Ceci s’inscrit dans la continuité dans mon imaginaire et actes en faveur des Chagossiens.

Il est à signaler que le texte de l’appel, publié dans ces mêmes colonnes vendredi, reprend des éléments d’importance pour expliquer notre démarche. Il me paraît significatif qu’il s’inscrive dans un cadre historique de longue durée, lié à l’océan Indien, et à Maurice, précisant que l’injustice faite aux Chagossiens est en relation avec les événements post-traumatiques de l’esclavage et de l’engagisme.

Indéniablement, l’appel s’inscrit donc dans une articulation des deux mémoires qui ont façonné nos îles et nos archipels. Il met en relation deux mémoires longues, longtemps disjointes, excisées aussi de ce fait, les inscrivant comme un tronc commun sur lequel le démembrement des Chagos dérive sa profondeur historique. Ce fait mérite d’être signalé car c’est le premier texte posant ce cadre fondateur du drame chagossien, dans une continuité du déni de la personne suivant une perspective coloniale et néocoloniale. Le moment de sécation/d’excision étant celui de l’accession de l’archipel mauricien à l’indépendance… Un « fragment » du territoire fut sectionné dans cette restitution des BIOT aux autorités légales du pays, pour les fins que l’on sait.

Lors du récent Festival international de la Coolitude en Guadeloupe, l’archipélisation était un de nos axes majeurs de réflexion. Elle nous permettait de relier engagisme et esclavage et les mémoires de ces deux pages d’histoire, en les archipélisant, notamment avec les engagés du sucre des îles Salomon, représentés par Emelda Davis. Le théoricien allemand Ottmar Ette avait développé cette vision archipélique avec brio. Il n’y a pas des atolls excisés ou des mémoires coupées des autres, même si le saucissonnage a bien eu lieu dans le sillage des décolonisations.

Pour moi, Diego Garcia demeure l’acte historique castrateur non seulement des Chagossiens mais de tout l’archipel mauricien, entravant la pleine réalisation d’une pensée et continuité archipélique de notre imaginaire et réalité territoriale. Une partie de la terre natale a donc été arrimée de façon « occulte » au continent dominant. Il faut donc résister à cette excision, terme qui dit bien l’amputation des îles du British Indian Ocean Territory qui devaient nous revenir avec l’indépendance de l’île Maurice. Cet acte de confiscation n’a pas favorisé notre décolonisation territoriale et mentale.

Cette blessure géographique et topographique suppure encore, les Chagossiens étant entre des espaces géographiques, « ki pe marse marse mem » entre plusieurs états et instances, réclamant un retour au pays natal de leurs aînés.

En signant cet appel auprès des noms aussi prestigieux que Steven Spielberg, Michael Moore et d’autres personnalités cinématographiques, j’affirme clairement ma conviction que l’Histoire donnera raison à Diego et aux autres Pic Pic des archipels, des êtres blessés dans leurs continuités historiques, mémorielles et territoriales.

La vigilance est de mise

Diego Garcia marche désormais dans la cour et l’arrière-cour des grands. C’est pour nous le sens de ce procès qui s’ouvre aujourd’hui. Sa voix est audible et elle met déjà à mal les manœuvres dilatoires des autorités britanniques qui ont leasé Diego Garcia aux USA.

Le désir d’archipel du petit Poucet Diego est bien arrivé à la Cour internationale de justice. Ce Petit Poucet, cette fois, est chaussé des bottes de sept lieues, capable d’enjamber les océans, les porte-avions, les passe-droits de la perfide Albion et de l’oncle Sam.

Il nous faut continuer à accompagner ce mouvement international. Je ne préjuge pas des décisions de cette instance qui écoutera le malheur et injustices faits aux îliens. Aurons-nous encore droit à des tours de passe-passe juridiques pour étouffer la juste demande d’un peuple qui a vu ses terres se dérober sous ses pieds ? Il nous faut être vigilants. Il ne faut pas brader nos justes revendications.

À mes amies et amis artistes, activistes et écrivains, je lance un appel : dans l’attente de la réponse des réalisateurs américains, pensons aux Chagossiens, continuons à écrire, peindre, tourner des films, imaginer que nous sommes toutes et tous reliés aux Chagossiens, afin que leur histoire soit arrimée aux nôtres, et que notre imaginaire s’imprègne de leur juste cause. C’est le sens de cette bouteille à la mer que nous avons lancée aux réalisateurs des USA, pour qu’ils relaient les demandes des Chagossiens auprès du peuple américain et au-delà. Le temps nous dira si la sonde envoyée aura généré une empathie dans le monde cinématographique américain, afin de toucher le plus grand nombre. C’est en somme aussi une bataille d’arguments et des images auprès de l’opinion publique internationale.

Demandons, chers amis et amies, avec les signataires de l’appel aux réalisateurs, que justice soit faite aux Chagossiens. Associons-nous à cette démarche, en témoins et porteurs de conscience, désirant que l’archipel soit restitué aux nomades et exilés des Chagos. Rappelons que les puissances n’ont pas le pouvoir de tout faire dans l’océan Indien ou ailleurs. On ne peut dignement dire que l’on défend la liberté du monde en exilant tout un peuple de celle-ci. Cette injustice et cette contradiction sont patentes. Et elles sont au cœur du nœud chagossien…

2 septembre 2018