Cette limite que l’on n’atteint jamais et qui nous fait rêver, l’horizon, va comme un gant à la pratique du kathak, cette danse de la rencontre entre moghols et hindous du nord de l’Inde, faite pour évoluer et se renouveler constamment. Kshitij, en hindi symbolise tout aussi exactement la passion et l’expressivité du couple Patten / Bhimjee et d’Afsar Jafar Mulla, fruits d’une pratique exigeante, dont on se rassasie jamais. La salle du Indira Gandhi centre était plus que comble vendredi 21 février, les artistes brillaient de tous leurs feux, réalisant l’accord parfait de la musique et du geste, du sentiment et de la technique, du talent et du travail, de la sincérité et de l’expressivité.
Anna Patten et Sanedhip Bhimjee incarnent eux-mêmes, par leurs propres appartenances culturelles, cette rencontre entre la tradition hindoue forgée dans la vallée de l’Indus et la culture moghole, celle-là même qui a vu jaillir d’extraordinaires palais rajasthani tout comme cette merveille de marbre et de pierres semi-précieuses ciselées qu’est le Taj Mahal. Aucun doute que Shah Jahan et sa défunte épouse aient écouté et vu le kathak. Aussi est-il tout aussi certain qu’ils n’aient pas vu le même style de kathak que celui qui se pratique aujourd’hui. Contrairement au Bharat Nathyam, au Kuchipuri et d’autres danses classiques indiennes, le kathak est fait pour évoluer et s’ouvrir aux influences, ne se conformant pas au diktat du purisme.
Aussi la narration de Kshitij, fondée sur une forme de storytelling au coeur du dialogue entre les musiciens et les danseurs, laisse-t-elle place à des incursions des influences venues d’autres univers, qu’il s’agisse des Aum psalmodiés par quelques moines bouddhistes qui ouvrent un tableau, de la voix et de la guitare mâtinée de blues d’Eric Triton apparu sur scène à mi-chemin après qu’Afsar Mulla a littéralement déchaîné les applaudissements dans un jeu de questions/réponses rythmés et orchestrés par ses ghoonghroo et la vivacité qui les faisaient vibrer. Incursion encore progressive cette fois de l’art des derviches tourneurs dont Sanedhip Bhimjee est adepte, suivant l’enseignement d’un sage soufi depuis des années.
Quand en kathak, le musicien guide et rythme les pas des danseurs qui y répondent et font écho, le danseur soufi fait naître le rythme, le souffle et l’énergie de son propre corps qui guidera les musiciens… Dans ces deux formes chorégraphiques, les danseurs tournent à une vitesse époustouflante un nombre incalculable de fois. Mais quand le danseur de kathak garde la tête droite en fixant un point unique duquel il démarre et auquel il revient à chaque tour, le derviche regarde le ciel et sa tête suit le mouvement du corps…
Sanedhip Bhimjee qui a ici réalisé son retour sur scène après un an de congé maladie dont il est sorti victorieux, non sans un trac d’enfer avant le spectacle, était extrêmement concentré pendant les premier tableaux, visage tendu vers la recherche de la perfection. Puis, des sourires très doux se sont esquissés montrant que le danseur avait retrouvé son habituelle aisance. Rien que cette sincérité était une offrande émouvante au spectateur, qui a aussi pu écouter les vers d’un poème dans lequel il déclare vivre désormais les yeux ouverts…
Afsar Mulla semble être né avec des ghoonghroo aux pieds tant il en joue avec agilité. Ses mouvements et ses attitudes expriment une joie de la danse et de la musique absolument phénoménale et contagieuse. Proposant un solo dans lequel la fenêtre qui s’ouvre, l’oiseau qui s’envole, la beauté de la nature, le coeur de la forêt mais aussi le terrible orage font passer le danseur d’un état émotionnel à l’autre que l’on le suit volontiers tant la gestuelle est explicite, il a marqué par la précision de ses gestes, alternant les pauses et les pas délicatement posés avec des tours d’une étourdissante vitesse. Et lorsque le son cristallin de gouttes d’eau tombant du ciel s’est manifesté, le geste des mains qui les recueillaient était tellement accordé qu’on se serait pincé pour être sûr de ne pas les avoir véritablement vues tomber du plafond… Sans une seule vraie goutte de pluie, ce moment offrait du merveilleux, et une simplicité rafraîchissante.
Le tabla de Zakir Hussain rehaussé par celui de Shakti Shane Ramchurn et de ses diverses percussions ont accompagné les danseurs tout au long de cette soirée rythmant les mélodies envoûtantes des voix masculine et féminine. La musique était signée Rahul Madhukar Ranada qui jouait aussi l’harmonium, Eric Triton et feu pandit Durga Lal. Les musiciens nous ont offert aussi quelques solos dont un tagadagadum jouissif, où l’on se réalise qu’en musique classique indienne le son et rythme précèdent, si ce n’est engendrent la parole et la danse…
Comment ne pas louer Anna Patten qui semble être le kathak en personne, la fille de quelque shiva danseur ? La complexité des expressions que cette interprète, chorégraphe et professeur absolument hors pair est capable de transmettre par la simple sensation du regard laisse coi. Dans un duo avec Afsar Mulla, elle subjugue par la méticulosité des gestes jusque dans la position de la moindre phalange, le dodelinement de la tête qui semble prête à vivre sa vie, l’intention des yeux, le dessin des lèvres, la position des mains et des pieds, chaque détail contribue à l’expression d’un sentiment, de la timidité à l’audace, de l’effroi aux bouleversements les plus passionnés. Et ces sentiments de toute une vie sont exprimés les uns après les autres à la vitesse de la musique ! Anna Patten incarne le kathak en sublimant les rythmes et intonations avec une évidence et une sincérité inégalable. Une grande dame à laquelle son partenaire a rendu hommage au moment des applaudissements déclarant la voix vibrante d’émotion qu’il lui doit tout.