Il a l’un des plus riches, sinon le plus riche palmarès du cyclisme mauricien.  Six Tours de Maurice, champion de Maurice du contre-la-montre individuel, vainqueur du contre-la-montre aux JIOI 2011, vainqueur du Cape Epic en binôme avec Aurélie Halbwachs en 2014, entre autres. Cette année, il a fait parler de lui en deux occasions. Il a d’abord décroché, à la force de ses mollets, sa qualification pour l’épreuve de VTT aux JO de Rio en 2016. Et le 8 août 2015, à Bras Panon à La Réunion, il est devenu le premier Mauricien à remporter la course en ligne des JIOI. Un exploit historique, que le coureur a réalisé « avec l’aide de ses coéquipiers », comme il l’a précisé à plusieurs reprises lors des interviews qui ont suivi après la course. Pleins feux sur le Sportif de l’Année du Mauricien.
Ses débuts. Comme beaucoup d’enfants, c’est pour imiter papa Bernard qu’il s’initie au vélo. Pas forcément le sport de prédilection du père. « Il faisait du rallye automobile. Le vélo, c’était vraiment pour garder la forme. Sans stress » Il a alors six ans. Pourtant, il n’y donnera pas suite. « Je faisais plein de trucs ». Lesquels ? « Du basket-ball, du football et même de l’équitation. J’en étais à trois leçons par semaine ». Il passait en fait le plus clair de son temps à l’extérieur. « Je ne rentrais que lorsqu’on ne voyait plus la ligne ou le ballon. » Et pourquoi le vélo plus qu’autre chose ? « C’était un sport complet, qui allait plus vers ce que je recherchais. Un esprit de compétition, une sensation qu’on adore détester, un dépassement de soi qui vous force à aller au bout de l’effort. » Cliché ? « Non, vraiment, c’est ce que je ressentais. J’avais comme une boule au ventre au départ des courses. »
Sa première victoire. Il y a, dans la vie du cycliste, ce moment magique où il passe la ligne d’arrivée en premier. Un sentiment du devoir accompli qui le remplit. Pour lui, ce fameux moment est venu aux Jeux de l’Espoir : il devait avoir 12 ou 13 ans. Il s’en souvient. « On devait être cinq ou six au départ. Lorsque je passe la ligne d’arrivée, je me suis dit : je les ai bien eus ». Il en rigole encore.
Quelques souvenirs… Alors qu’il devait passer en seniors, il reçoit chez lui un journaliste qui voit en lui un futur pro. La question de savoir s’il caresse ce rêve ne tarde pas. Et la réponse choque. « C’était non. Je ne me voyais pas en faire mon métier. » Mais ce sera surtout la passion, conservée au fil des ans, qui le fera avancer sur le chemin qu’il aura emprunté. « Je pense que mon âge m’a rattrapé. Quand je suis arrivé à maturité, c’était déjà trop tard. » A-t-il des regrets ? « Non, aucun. Pour arriver à en faire mon métier, il aurait fallu que tous les paramètres soient en place. »
Son premier Tour. Yannick Lincoln, c’est aussi le coureur le plus titré au Tour de Maurice. Six titres, acquis en 2005, 2007, 2010, 2011, 2012, 2013 et 2014, en font le recordman absolu de la course. Mais celui qui lui revient en mémoire, c’est évidemment ce premier Tour en 2005. « J’ai encore des frissons rien que d’y penser. Un an avant, j’ai été un moment maillot jaune. » Mais une défaillance le privera de l’ivresse de passer la dernière ligne d’arrivée en jaune.
En 2005, il remet ça. Il part dans ses souvenirs. « Avec Sébastien Hacques et Thomas Desvaux, on tente un coup de poker dans la grande étape. On part dès le km 0. » En haut de Fantaisie, Sébastien Hacques accuse le coup. Puis, c’est au tour de Thomas Desvaux, qui s’était paré de jaune auparavant. « L’un après l’autre, ils ont lâché après avoir fait leur boulot. » Deux coureurs, dont son frère cadet Christophe, sont sortis en contre. « À trois, nous avons collaboré jusqu’à la ligne. » Et c’est comme ça qu’il est devenu le troisième Mauricien à remporter le Tour, après Éric Pitchen et Patrick Haberland. « Pour moi, le Tour était un Graal. Je me disais que je serais content si je remportais un jour le Tour de Maurice. »
Cinq Tours dans la légende… Comment mesure-t-il la portée de ses exploits sur le Tour de Maurice ? « En fonction de l’adversité. J’avais droit chaque année à une concurrence plus aguerrie. » Pourtant, chaque Tour qui passe l’inscrit un peu plus dans la légende du sport mauricien. Mais lui ne veut pas de cette appellation. « Une légende fait partie du passé. Moi, je fais encore partie du présent. »
2015, l’année du rêve
2015 : l’année d’une consécration historique. Après avoir décroché sa qualification pour les JO 2016 à Rio, il ajoute une nouvelle ligne à son palmarès aux JIOI. Après avoir enlevé deux médailles d’argent (clm par équipes et indivuel), le voilà qui se pare d’or à la course en ligne. Un exploit, surtout quand on sait que les Réunionnais ont toujours dominé cette épreuve. « C’était formidable. Nous avons roulé en équipe », disait-il après la course. Une équipe qui a parfaitement contrôlé les Réunionnais, les piégeant à leur propre jeu. Il revient sur les championnats d’Afrique qui l’ont qualifié pour les JO. « Tout est calculé », explique-t-il. Il fallait simplement qu’il soit le représentant de la deuxième nation africaine. Il terminera sixième, derrière cinq Sud-Africains. Une sixième place qui l’envoie directement à Rio.
Une anecdote.  Au sujet des Jeux olympiques, il y a une petite anecdote. En 2012, Aurélie Halbwachs lui propose de l’accompagner à Londres. La réponse étonne. « J’ai dit non. Je me suis toujours dit que je n’irais pas aux JO en tant qu’entraîneur tant que je serai un athlète (rires) ». L’année prochaine, il accomplira son rêve.
La science et le sport. Après ses études universitaires, il devient préparateur physique. L’idée est de mettre les connaissances acquises en pratique. Son premier cobaye : lui-même. « Je sais ce que j’ai à faire pour être affûté. » Aujourd’hui, il a appris à maîtriser les éléments physiologiques. « J’ai pendant longtemps été considéré trop lourd pour un cycliste. À l’époque où j’étais en France, je commençais la saison avec un programme long comme le bras pour perdre du poids. » Une situation qui lui permet de connaître, dans les moindres détails, les différentes étapes. « Je sais quoi faire, par exemple, pour augmenter le rapport poids-puissance.»
Son rôle de père. Depuis quelques mois déjà, Yannick Lincoln s’est attelé à un de ses plus grands défis : celui d’être parent. Une petite Lana, née après les JIOI, qui confère au couple Lincoln-Halbwachs une nouvelle dimension. « Quand nous avons gagné le Cape Epic, Aurélie et moi, c’était déjà bien qu’on le fasse ensemble. Et maintenant, nous avons un enfant qui nous comble. C’est un nouveau palier que nous avons franchi. »
Les frères Lincoln. Il fut un temps où le frère cadet de Yannick, Christophe, faisait lui aussi du vélo. Le plus jeune a pris ses distances du vélo pour se consacrer à sa carrière professionnelle. Il est d’ailleurs l’architecte qui a conçu les plans du vélodrome dont Maurice devait se doter. « C’est triste. Avec mon frère, on partageait la même passion pour un sport. » La petite confidence vient après. « Il était plus doué que moi. Si j’avais besoin de 20 heures d’entraînement pour développer 200 W, lui n’avait besoin que de 10 heures. »
L’ascension du cyclisme africain. Lincoln a régulièrement représenté Maurice aux championnats d’Afrique de cyclisme sur route. Il a rencontré un certain Daniel Teklehaimanot, l’Érythréen devenu en juillet dernier le premier Noir africain à porter un maillot distinctif sur le Tour de France. « Il était là en 2005, aux championnats d’Afrique en Égypte. Il n’avait pas le niveau. »
Puis, les Érythréens commencent à s’accrocher. « L’année suivante, ils reviennent et sont dans les roues des Sud-Africains. Ensuite, ils attaquent. Puis, ils commencent à gagner. » Ce qui fait mal ? « Il fut un temps où nous battions tout le monde. Seuls quelques Sud-Africains terminaient devant nous. » Que s’est-il passé ? « Ils ont investi dans le vélo, pas nous. Nous avons malheureusement pris trop de retard pour remonter la pente. » Et Teklehaimanot, comme un clin d’oeil, ajoutera un peu plus à la frustration. « Quand il portait son maillot à pois sur le Tour de France, j’étais à la fois admiratif et frustré. »
Ses citiations. Il y en a plusieurs qui l’ont inspiré au cours de sa vie mais n’en a gardé que deux. « Fais toujours ce que tu dis, dis toujours ce que tu fais. » Il ne se souvient pas qui a prononcé la phrase. « Mais c’est une promesse qu’on doit tenir dans les deux sens, un engagement total. » Et l’autre est signée de l’ancien rugbyman anglais Jonny Wilkinson. « Performance is not about doing one more thing at 100% better, but it’s about doing 100 things 1% better. Cette phrase résume tout », dit-il. La recherche de la performance se trouve dans les petits détails. « Cela va de l’alimentation à l’entraînement, dans toute une foule de petites choses. »
Les sportifs qui l’ont marqué. Enfant, Yannick Lincoln n’a pas eu d’idoles sportives. « Peut-être Miguel Indurain, il gagnait tout. Mais sans plus. » Par contre, il a un profond respect pour trois athlètes mauriciens. Le premier a été cycliste comme lui. « Peut-on parler de cyclisme sans parler de Patrick Haberland ? Quand il a gagné ses deux Tours de Maurice, il ne faisait que du vélo. Il a été un peu le déclic. » Les deux autres, eux, ont fait partie du gratin mondial de l’athlétisme. « Quand je regarde le parcours de Stephan Buckland et Éric Milazar, je me dis que ces deux gars-là sont arrivés à quelque chose d’énorme. » Parole de cycliste.