À l'Allée Père Laval à St Croix

Comme tous les ans au mois de septembre, Ste-Croix s’anime avec les célébrations entourant le pèlerinage du Père Laval. Avec la visite du pape François cette année, cette localité historique située à la périphérie de la capitale est plus que jamais sous les feux des projecteurs. L’occasion pour nous de parcourir cette région en proie à des problèmes sociaux et qui n’a pas toujours eu bonne presse.

Ste-Croix, c’est cette région vivante et culturellement riche mais aussi stigmatisée. Elle abrite des merveilles architecturales classées au patrimoine national mauricien, comme le temple Kaylasson. Elle est indissociable du caveau du Père Laval, où convergent chaque année pour se recueillir des milliers de Mauriciens et des étrangers. À quelques jours du grand pèlerinage, c’est un grand chantier aux abords du caveau du Bienheureux Père Laval, avec le parvis de l’église et le jardin à l’entrée en rénovation. Des travaux qui s’insèrent également dans le cadre de la visite du pape François, le 9 septembre.

Père Laval St Croix

Habitants perplexes.

Pourtant à l’Allée Père Laval, c’est une autre histoire. Les habitants et commerçants de cette rue sont perplexes. “On nous a annoncé une rénovation des lieux en vue d’harmoniser cette allée, mais quels changements voyez-vous ?”, interroge Nivena Veerapen. En effet, des amas de béton cassé sont entassés à certains endroits. Si des grillages ont été installés sur le flanc droit du canal qui traverse l’Allée Père Laval, “ce n’est pas le cas du côté gauche. Qui est comme un dépotoir, car des ordures s’accumulent, dégageant une odeur nauséabonde”, souligne la travailleuse sociale Shirley Belle.
Pour sa part, Jean-Noël Monique tient à tirer la sonnette d’alarme sur les décharges d’eau au niveau des trottoirs. “Certes, les trottoirs ont été rénovés, mais leur dimension est trop large. Il y a des risques que les pèlerins ou encore la foule qui sera amassée dans cette allée lors du passage du pape se prennent les pieds dans ces trous et se blessent, surtout s’il pleut.”

Les habitants ne sont pas contents des travaux non complétés à l’Allée Père Laval

Les autorités ont annoncé qu’ils allaient donner un coup de pinceau aux maisons de l’Allée Père Laval, “mais nous attendons toujours d’en voir la couleur”, confie Claude-Petit Jean. Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil soit de plomb, Claude-Petit Jean vend des fleurs depuis plus de 36 ans. Si les recettes sont moyennes tout au long de l’année, “ce sont les jours entourant les célébrations du Père Laval que mon business est plus fructueux”.
Même son de cloche pour Vimi Simla Tany, qui tient depuis plus de vingt ans un petit bazar. Elle ne cache pas sa fierté d’avoir un emplacement à quelques mètres de ce caveau historique.

Fléaux sociaux.

Pendant des années, les forces vives, regroupements et autres associations ont fait entendre leurs voix face aux problèmes sociaux qui rongent la région et le besoin d’assainir leur environnement. “Le plus grand défi de notre région, c’est encore la drogue”, constatent Marie-Noëlle L’Eveillée et Shirley Belle, travailleuses sociales. Plusieurs individus se trouvent en bordure de la rue qui donne sur l’entrée de Future Hope. Cette association, fondée en 2013 par Marie-Noëlle L’Eveillée, propose un accompagnement scolaire et social. Plusieurs branches sont présentes à Port-Louis.

La région est en proie aux fléaux sociaux

Celle de Ste-Croix se trouve à un carrefour entre Batterie Cassée, Karo Kalyptis et Cité Briquetterie, un quartier réputé chaud. Les locataires de Future Hope ont souvent du mal à se concentrer sur leurs classes à cause des activités illicites qui se déroulent dans la rue. Voir des gens dans un état second et assister à des descentes policières fait partie de leur quotidien. “C’est désolant de voir des familles détruites et des enfants qui grandissent dans cet environnement”, confie Shirley Belle. Marie-Noëlle L’Eveillée estime que “nous ne parlons plus de jeunes, mais d’enfants qui sont enrôlés dans le business dès l’âge de 7 ans comme zoke, assurant la surveillance pour les gros bonnets”.

Poches de pauvreté.

Marie-Noëlle L’Eveillée confie que la pauvreté qui ronge certaines familles de la région joue aussi son rôle dans cette réalité. “Ici, comme dans les quartiers avoisinants, il y a des poches de pauvreté.” Nous sommes guidés vers la rue Antoine Lung Pew. Une quinzaine de maisons sont entassées dans une grande cour ombragée. Certaines de ces familles vivent dans des conditions pénibles.

Certaines familles vivent dans des conditions précaires à St-Croix

Certains logements ont été partiellement habillés en dur, mais la plupart sont en tôle et dans un état déplorable, comme celui de Karina (nom fictif). Avec ses deux enfants et son époux, cela fait quatre personnes qui partagent cette pièce sombre où se dégage une odeur d’humidité. Cette pièce fait office de chambre, de salon, de cuisine et de salle à manger. Pas de béton au sol, mais uniquement un revêtement pour protéger de la terre. Des vêtements, draps et autres linges de maison sont disposés un peu partout. “Nous n’avons pas d’argent pour nous acheter une petite armoire. Celle que nous avions a été détruite par les fortes pluies. À chaque déluge, nous sommes inondés et perdons tout”, confie Karina. Le salaire de son époux, “ki bat bate partou pa ase pou subvenir a nou bezwin”.

Une région qui a ses fiertés.

Malgré la pauvreté et les fléaux, Marie-Noëlle L’Eveillée pense que “nous avons deux choix. Se laisser dépasser, ne rien faire et laisser les choses s’envenimer, ou faire ce que nous pouvons”. À travers son service d’éducation, Future Hope est en mesure de prendre en main une partie de cette jeunesse. Aider les jeunes à s’en sortir était aussi une des missions de feu Julien Lourdes.

Sur la route Nicolay, juste en face du terrain de foot et non loin de la foire d’Abercrombie, se trouve le Centre d’accompagnement pour adolescents et adultes (CAPAA), fondé par Julien Lourdes. Un centre qui a longtemps encadré des jeunes en déphasage avec le système scolaire. Depuis le décès de son fondateur en 2017, les activités de centre se sont subitement arrêtées en 2018. “Si une partie des jeunes a été récupérée par une institution, les autres se sont retrouvés livrés à eux-mêmes du jour au lendemain.” Après de longues démarches et le soutien financier de sponsors, Marie-Noëlle l’Eveillée a été en mesure d’accueillir au sein de Future Hope une partie de ces jeunes. Des cours de batterie sont offerts tous les mercredis après-midi par l’école MCDS Mathieu Carosin Drum School, nous apprend un jeune homme.

Marie-Noëlle l’Eveillée, directrice de Future Hope

“Nous sommes conscients que Ste-Croix est stigmatisée, mais il ne faut pas généraliser, car toute l’île Maurice est touchée”, confie Shirley Belle. “Nous vivons dans une région qui a ses fiertés, ses success stories et ses talents, avec des vedettes sportives comme Noemie Alphonse.”

Le 9 septembre, le public n’aura pas accès au caveau pour des raisons de sécurité. Mais le public est invité à venir en grand nombre à l’Allée Père Laval vers 16h. La réouverture normale du caveau est prévue le 10 septembre à 5h30.