STEFAN GUA (REZISTANS EK ALTERNATIV): « Il est important de politiser la fête du travail »

Stefan Gua revient sur les célébrations du 1er mai et réitère l’appel de ne pas dissocier syndicalisme et politique. Pour lui, le combat des travailleurs n’avancera uniquement que si on y donne une dimension politique. Tout en notant que les partis du mainstream sont « essoufflés », il plaide pour un renouveau à travers la vision écosocialiste. Commentant l’actualité, Stefan Gua fait ressortir que le combat contre la pauvreté ne peut être laissé entre les mains du secteur privé, « à la base de l’écart entre les riches et les pauvres ». Il plaide également pour un salaire maximal afin qu’il y ait une meilleure répartition de la richesse.

Quel constat faites-vous des rassemblements du 1er mai ?
À notre niveau, le rassemblement du 1er mai a été positif car les personnes se sont déplacées en dépit du mauvais temps. En plus, elles ont adhéré à l’esprit du rassemblement, basé sur le partage. C’est l’une des valeurs que nous défendons à Rezistans ek Alternativ. Chacun avait apporté quelque chose à partager avec les autres. Cette manière de célébrer est aussi en contraste avec ce que beaucoup de personnes disent aujourd’hui par rapport à la politisation du 1er mai. Nous pensons qu’il est important de politiser la fête du travail. Si on se réfère à l’histoire de Maurice, on constatera que c’est quand la lutte des travailleurs a eu une dimension politique qu’elle a avancé. Que ce soit avec la création du Parti travailliste, en 1936, qui émane de la volonté des travailleurs à Maurice, ou que ce soit la dynamique qui a existé dans les années 70’et qui a donné naissance au MMM. La politisation de la question des travailleurs, de la lutte ouvrière a mené à l’avancement. Nous défendons cette idée, mais en opposition aux partis du mainstream, qui offrent le bus et le biryani notamment. Ce qui enlève la dignité des travailleurs, car on achète leur conscience. En mettant l’accent sur le partage, c’est une façon pour nous de redonner leur dignité et permettre aux travailleurs de se réapproprier cette fête. J’ajouterais que nous mettons également un transport à la disposition des personnes, mais c’est organisé de manière autonome et financé par la cotisation des membres de Rezistans ek Alternativ, par les personnes elles-mêmes ou l’argent du syndicat.

Le MMM et l’alliance au pouvoir ont aussi tenu leurs rassemblements ce jour-là. Qu’en pensez-vous ?
De manière générale, je dirai que ces rassemblements étaient assez ternes dans le sens où nous vivons dans un vacuum politique. Le 1er mai est une bonne occasion de tâter les pouls de la population par rapport à la politique. D’autant que nous sommes à mi-mandat de l’Alliance Lepep, au pouvoir. Il est triste de constater que les différents discours n’étaient pas axés sur la situation des travailleurs à Maurice. Je note également que le manque d’enthousiasme autour de ces meetings traduit le dégoût de la population envers la classe politique mainstream.

Revenons à l’association syndicalisme et politique. L’une des choses reprochées à Rezistans ek Alternativ justement est d’utiliser le syndicalisme pour faire de la politique. Qu’avez-vous à répondre à ce sujet ?
Ce n’est pas vrai. Nous ne nous servons pas du syndicalisme. Notre point de vue est que le combat des travailleurs à Maurice est un combat politique en lui-même, comme je l’ai mentionné. Ceux qui aident dans les instances syndicales le font parce qu’ils estiment que c’est un travail important. Ils sont aussi conscients que l’avancement des travailleurs passe par la politisation du combat. Voyons : la loi du travail, par exemple, est discutée et votée au parlement et non pas dans un board, que le syndicat discute avec le patronat. Les conditions régissant les négociations découlent d’un cadre légal déterminé par le parlement. Donc, c’est politique. Si on déconnecte les deux, cela crée plusieurs dynamiques qui risquent de poser problème à la lutte des travailleurs elle-même. C’est-à-dire qu’on enlève le levier que les travailleurs ont pour s’adresser à la classe politique. Ensuite, l’histoire de Maurice nous a démontré que lorsqu’il y a un affaiblissement de la lutte des travailleurs soutenu par la politique, cela pose problème. Par exemple, quand il y a eu un « hijack » de l’aile ouvriériste du Ptr à travers ce qu’on définit comme le groupe Advance, le combat des travailleurs s’est affaibli au sein du Ptr et du pays lui-même. Une telle situation malheureusement conduit à une levée de communalisme et les travailleurs ne se retrouvent plus au sein d’un mouvement de masse représentant ses intérêts. Ces dynamiques communales absorbent l’intérêt des travailleurs pour l’émancipation. Nous avons vu le même phénomène dans les années 70’. Quand le mouvement des travailleurs s’est affaibli, cela a conduit à une résurgence du communalisme. Ce qui n’est pas dans l’intérêt des travailleurs et de la société mauricienne dans son ensemble. C’est pour cela que nous défendons l’idée que la lutte ouvrière a tout à gagner d’une politisation. Toutefois, nous devons faire très attention que cela ne se fasse pas au détriment des travailleurs. Rezistans ek Alternativ ne remplacera jamais le travail syndical. Mais les délégués ont une conscience politique. Ils doivent aussi avoir un esprit critique.

Les consultations prébudgétaires ont lieu en ce moment. Y a-t-il des dossiers urgents à adresser selon vous ?
Nous reconnaissons que ces consultations sont une bonne pratique. Cela rejoint notre vision de démocratie participative. Toujours est-il que notre vision économique ne cadre pas avec celle de l’Alliance Lepep, qui suit la direction néolibérale. Dans ce contexte, nous ne pouvons nous limiter à de simples suggestions car notre vision est beaucoup plus large. Pour nous, l’une des priorités serait de réduire l’écart entre les riches et les pauvres. Cela ne se fera pas uniquement par l’introduction d’un salaire minimal. La question d’inégalité doit aussi impliquer un salaire maximal. Par exemple, l’écart de salaire entre le plus bas et le plus haut salaire dans un travail aurait dû se limiter à 10 %.
Par ailleurs, il y a des mesures découlant du dernier budget sur lequel nous continuons toujours de tirer la sonnette d’alarme. La Citizen Restriction Act, votée à l’Assemblée récemment, est venue enlever le quota de 25 % réservé aux Mauriciens dans les développements immobiliers. Pour nous, c’est extrêmement grave. Nous pensons que tous les scandales dont on entend parler aujourd’hui ne sont pas dus au fait que ce gouvernement est un peu plus pourri que d’autres. C’est qu’il y a eu une dérégulation totale de notre cadre juridique, concernant notamment le développement foncier. Tous les ministres des Finances successifs ont essayé d’aller un peu plus loin. Le dernier budget de Pravind Jugnauth est venu rendre l’érosion du patrimoine foncier quasi-totale. C’est ainsi qu’on voit des personnes comme Alvaro venir à Maurice et se permettre d’acheter 131 villas sans aucun problème.
Il y a eu également la Sugar Industry Efficiency Act, qui va dans le même sens. Donc, nous pensons que s’il y a quelque chose à adresser, la question du patrimoine foncier est centrale. Il s’agit de l’avenir, de la souveraineté du pays. Dans ce contexte, s’il y a des changements fondamentaux à apporter, cela ne viendra pas des partis du mainstream, qui portent la responsabilité de cette situation.

Rezistans ek Alternativ se situe dans la mouvance écosocialiste. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Selon nous, tous les mouvements mondiaux d’émancipation qui se définissaient comme des mouvements socialistes sont arrivés à saturation. D’ailleurs, plusieurs se sont transformés en social démocrate. Ce qu’ils font, c’est d’apporter une touche sociale dans le monde néolibéral suite à différentes contestations sociales. À notre niveau, nous pensons que la question de justice sociale est toujours valide. Toutefois, il n’y a aucune politique tenant compte de la crise écologique. C’est pour cela que nous pensons que n’importe quel mouvement d’émancipation sociale doit passer par la répartition de la richesse, tout en tenant compte de la crise climatique. C’est parce que cet aspect a été négligé pendant trop longtemps que nous nous retrouvons dans cette situation aujourd’hui. Des personnes comme Jean-Luc Mélenchon et Bernie Sanders se retrouvent dans ce même courant.
En gros, l’écosocialisme œuvre pour plus de justice sociale tout en tenant compte de la planète. La question d’énergie renouvelable, par exemple, s’inscrit dans cette démarche. Toutefois, il ne faut pas que ce soit un nouveau secteur pour l’exploitation des travailleurs, comme cela a été le cas dans d’autres industries. Nous sommes pour la participation citoyenne. C’est-à-dire que les citoyens puissent participer à un projet d’énergies renouvelables, et non pas pour que ce secteur soit entre les mains de riches capitalistes. Cela s’applique aussi pour d’autres secteurs. Nous donnons par exemple un coup de main à la plateforme Aret Kokin Nou Laplaz, où il y a eu une proposition alternative de tourisme, en opposition avec la braderie des plages pour la construction d’hôtels. L’idée est de garder la plage telle quelle est. Pour des raisons écologiques, par respect pour d’autres personnes – comme les pêcheurs, qui gagnent leur vie de la mer – et pour la création d’emploi. Avec le réchauffement climatique et du fait que nous sommes parmi les sept pays les plus menacés du monde, il faut aujourd’hui créer de l’emploi pour la protection de notre écosystème.
Développons également le concept de tourisme chez l’habitant. Cela marche déjà très bien dans des endroits comme Mahébourg, La Gaulette ou Rodrigues. Ce concept permet aux villageois de gagner leur vie et implique une meilleure répartition de la richesse générée par l’industrie touristique. Cela permet également une meilleure interaction entre la population et les voyageurs.

Qu’est-il advenu de votre projet de coopératives solaires ?
Il faut dire les choses telles qu’elles sont : l’Alliance Lepep a vendu des rêves aux gens. Elle avait absorbé notre idée de coopérative solaire dans son manifeste électoral. Mais par la suite, il y a eu des critères, rendant impossible la création d’une coopérative d’énergie renouvelable. On a imposé notamment un montant de Rs 3 millions à tout porteur de projet, ce qui nous met en compétition avec les grandes entreprises. Les travailleurs ne pourront jamais faire un dépôt de Rs 3 millions. Cela ne permet pas la participation citoyenne dans ce secteur.

Vous êtes en faveur d’une nouvelle Constitution. Pourquoi ?
L’idée d’une nouvelle Constitution émane des différents combats où nous sommes engagés. L’un des points importants, selon nous, est de revoir la question de communalisme institutionnalisé. Cela implique une réforme de notre système électoral. Aujourd’hui, il y a différentes sensibilités politiques qui n’arrivent pas à exister car le système ne le permet pas. Il faudra une réforme pour donner un nouveau souffle à notre démocratie. Pour cela, il faut aussi revoir la Constitution.
Comment ferons-nous, par exemple, pour protéger notre patrimoine naturel si on n’a pas une série de lois constitutionnelles pour cela ? En Nouvelle-Zélande par exemple, il y a une nouvelle loi pour protéger un lac. En Amérique latine également, il y a des lois dans ce sens. Nous avons aujourd’hui la responsabilité de ce que sera le monde de demain. Dans notre société actuellement, il y a une surexploitation des travailleurs et des ressources naturelles. C’est cela qui crée la crise dans laquelle nous nous trouvons en ce moment. Il nous faut non seulement revoir notre rapport avec la nature, mais aussi redéfinir le vivre-ensemble. Et cela passe par une nouvelle Constitution. Car il y a aujourd’hui de nouvelles conditions qui font que notre Constitution n’est pas adaptée à ce que nous vivons.
Selon nous, un projet de société porté par un nouveau mouvement ne sera pas différent de ce qui existe déjà s’il n’est pas défini par un cadre et des règles dans une nouvelle Constitution. Cela devrait prendre en considération la redistribution de la richesse, la question écologique et la capacité de défier le pouvoir. À Rezistans ek Alternativ, nous avons toujours dénoncé le fait que le pouvoir n’est plus exercé de façon démocratique aujourd’hui mais se décide dans le boardroom des grandes entreprises.

Vous avez contesté la passation de pouvoir entre sir Anerood Jugnauth et Pravind Jugnauth en cour. Vu le temps que prennent les procédures en cour, n’y a-t-il pas un risque que le gouvernement arrive au bout de son mandat entre-temps ?
Il y a effectivement cette possibilité. Toujours est-il que le verdict de la cour aura toujours son importance, même après le mandat de ce gouvernement. Car la plainte concerne aussi la composition du cabinet, fait par le Premier ministre, que nous considérons illégitime. Si la cour nous donne raison, cela voudra dire que toutes les décisions prises par ce conseil des ministres peuvent être contestées en cour. Si le cabinet est illégitime, ses décisions le sont aussi.
Par ailleurs, en contestant cette nomination, nous contestons aussi le népotisme qui existe au sein des partis politiques du mainstream. Si ces partis disent qu’ils défendent la démocratie, cela doit commencer à l’intérieur des partis eux-mêmes. Quand on voit le Sun Trust, par exemple, qui est une organisation familiale, contrôler un parti politique aujourd’hui au pouvoir, c’est une grave atteinte à la démocratie. Ce népotisme s’applique au sein des autres partis, même s’ils n’ont pas de trust. L’action de Rezistans ek Alternativ relève du courage, car nous avons été les premiers à le faire, sans tergiversation.

Que pensez-vous du combat contre la drogue ?
Nous sommes d’avis que l’approche connue comme « War on drugs » a été un échec total. Cela n’a pas diminué le trafic. Nous demandons de considérer les usagers de drogues comme des personnes nécessitant des soins. Nous sommes en faveur d’un débat national par rapport à la légalisation de la marijuana. La contrebande génère toujours une économie parallèle. Aujourd’hui, on voit comment il y a des connexions entre ce monde et les hautes sphères de l’État.

Le combat contre la pauvreté apporte-t-il des solutions concrètes ?
Le combat contre la pauvreté est un échec car ce n’est pas quelque chose qu’on peut traiter en isolation. La pauvreté est liée à la question de distribution de la richesse. Quand on voit un travailleur toucher Rs 1 500 par mois et un CEO, lui, en toucher Rs 100 000, cela crée automatiquement des conditions pour que la pauvreté continue d’exister. Cela génère un sens d’injustice qui mène à d’autres problèmes. Nous pensons que la Constitution doit reconnaître le droit pour toutes les familles à un logement décent. Pour cela, il faut au moins 300 mètres carrés, incluant la maison, un espace pour un potager et un espace pour les loisirs. Combien de jeunes peuvent aujourd’hui se permettre d’acheter un terrain ?
Il y a quelque chose d’extrêmement grave qui se passe en ce moment, c’est que la question de combat contre la pauvreté est laissée entre les mains du secteur privé, à travers la Corporate Social Responsibility. Des questions à l’Assemblée, par exemple, ont démontré que Love Bridge a été un échec total. Une entreprise, à la base de l’injustice sociale, est-elle en mesure de régler le problème de pauvreté. On devrait commencer par régler la question de l’écart de salaire au sein même de l’entreprise.

Vous êtes aussi chanteur et musicien. Comment réagissez-vous au fait que les artistes aient été conviés aux consultations prébudgétaires cette année ?
Je dois dire que c’est la colère des artistes ces derniers temps qui a mené à cela. À mon avis, il faut une commission nationale pour définir un « roadmap » pour ce secteur. Je suis aussi interpellé par l’organisation d’événements comme Port-Louis by Light et la définition du secteur culturel par certains CEO. Il ne faut pas que les acteurs culturels se laissent embarquer dans de jolis discours qui veulent faire croire qu’on va améliorer leur situation. Le secteur privé se positionne déjà en vue de l’entertainment, qui sera nécessaire pour les Smart Cities. Est-ce que cela va mener à l’avancement de l’art ou cela va-t-il transformer nos artistes en bêtes de foire ?
D’autre part, nous assistons à l’arrivée d’artistes internationaux accessibles uniquement à la bourgeoisie et aux expatriés. En contrepartie, on ne voit presque plus de galeries publiques. Les galeries privées faisant plus de profits que les artistes eux-mêmes ont pris le dessus. Vendre à tout prix ne devrait pas être un leitmotiv car l’art doit opérer au niveau de la société. J’invite les artistes à se regrouper pour redéfinir l’environnement culturel dans lequel ils veulent évoluer.