Le public mauricien est un habitué des cirques, des chapiteaux sont régulièrement érigés dans l’île et pour longtemps. Aller au cirque n’est plus un événement. Mais dans un pays en manque de loisirs familiaux, le cirque est une sortie qui est toujours la bienvenue. Le Magic Circus of Samoa qui est de passage à Maurice a trouvé l’originalité qui devrait à coup sûr attirer les spectateurs et lui garantir la popularité qu’il souhaite entretenir dans une région qu’il connaît très bien. Cette originalité n’est autre qu’une attraction humaine en la personne de Sultan Kösen.
Depuis qu’il est entré dans le livre Guinness des records comme l’homme le plus grand du monde, Sultan Kösen est devenu une célébrité grâce ou à cause de ses 2,54m. À cause, car le gigantisme est loin d’être une petite affaire. Sultan Kösen est un Turc de bientôt 34 ans. Il est un homme qui a voyagé, vu le monde et est sans aucun doute intelligent. C’est assurément en connaissance de cause qu’il a signé un contrat avec ce cirque et de ce fait a accepté d’être l’attraction vedette de l’ensemble. On pourrait dire que Sultan Kösen a trouvé un travail comme un autre. Il s’est marié il y a deux ans et demi et se doit de subvenir aux besoins de son foyer. Il a donc troqué sa vie de fermier pour celle du cirque afin d’assurer un meilleur confort à sa famille. Soit dit en passant, Sultan Kösen a longtemps cherché l’amour et avait même accepté de se faire suivre par une caméra dans sa quête.
En s’associant à un cirque, le Turc de Mardin  fait perdurer — l’on ose penser de manière involontaire — un phénomène qu’on espérait avoir disparu. Celui du «zoo humain». Ce concept qui, sous prétexte de la différence, de l’exotisme, de l’extraordinaire, du hors norme, a donné droit à des hommes des empires coloniaux, au nom de la suprématie, d’exhiber des êtres humains au type morphologique hors du commun. Au temps où l’Amérique était le pays des cow-boys qui pourchassaient les Indiens, des albinos, des nains et des bossus étaient des attractions au même titre que des bêtes sauvages en cage.
En Angleterre, le pauvre Joseph Merrick, né à Leicester il y a 154 ans, a subi des humiliations inhumaines à cause de la difformité extrême de son corps. Les malformations qui ont apparu très tôt chez lui ont totalement modifié son apparence physique, lui ont pourri la vie jusqu’à la fin de ses jours à l’âge de 27 ans seulement. Joseph Merrick, connu sous le nom d’Elephant Man, était devenu une attraction de spectacles de foire. Les pygmées ont aussi été exposés. L’exposition d’êtres humains ne remonte pas qu’au temps révolu de l’ancienne Grèce ou celui des pharaons d’Égypte.
Aux XXe et XXIe siècles, cette pratique prit une autre tournure avec la participation de peuples d’ethnies diverses à des projets à caractère promotionnel dans certaines régions européennes. Mais cela reste quand même une exposition dégradante à l’encontre de la dignité humaine. On n’en est peut-être pas à ce stade dans le cas de Sultan Kösen. Mais la curiosité que l’homme le plus grand du monde attisera sera égale à celle du public à l’égard de Joseph Merrick. Les Mauriciens payeront pour voir celui qui chausse du 56, dont les mains mesurent chacune 27,5 cm. Le public aura la même réaction que les Britanniques et les Français lorsqu’ils ont découvert Saartjie Baartman, le nouveau phénomène de foire ramené en Europe en 1810. Les Mauriciens qui verront Sultan Kösen écarquilleront les yeux devant cet homme qui, non sans humour, s’est lui-même défini comme la Tour Eiffel turque !
L’histoire de Saartjie Baartman est triste. Cette Sud-Africaine, surnommée la Vénus hottentote, est née dans les années 1780. Ses hanches et ses fesses hypertrophiées, ainsi que ses organes génitaux protubérants, ont été à l’origine de ses déboires. Après avoir été esclave dans son pays, Saartjie Baartman part pour l’Angleterre avec un ancien chirurgien britannique qui l’exhibe dans des shows avant que le public ne se lasse d’elle. En France où elle s’exile, elle est à nouveau exploitée, même par des peintres. On veut la voir et la toucher. Elle sombre dans la prostitution et l’alcoolisme. Lorsqu’elle décède, son anatomie fait l’objet de rapports où elle est comparée à un orang-outan. Au nom de la science, son cadavre est disséqué, ses organes génitaux sont conservés dans du formol et son squelette est reconstitué. Saartjie Baartman ne sera inhumée solennellement chez elle, sur la colline de Vergaderingskop, au Cap, qu’en 2002.
Il ne fait aucun doute qu’à un moment de sa vie Saartjie Baartman ait souhaité être une femme dite normale. Il en est de même pour Sultan Kösen, lequel a souvent accepté d’être devant des caméras pour parler de sa différence due à une tumeur à la base de son cerveau qui, avant son opération, affectait son hypophyse et accélérait la production d’hormones de croissance. Mais contrairement à la Vénus hottentote, Sultan Kösen est un homme consentant. Mais aussi un être humain. Après, la question de son intégration dans un cirque au même titre qu’un trapéziste, dompteur de lions, voire comme une curiosité, est controversable. S’il est normal de payer son ticket d’entrée pour une place au cirque, est-ce moral de payer pour voir un homme, aussi grand soit-il ?