SUNIL DOWARKASING : « Maurice est en train de devenir u dépotoir »

Nous avons rencontré Sunil Dowarkasing, ancien député et politicien, et aujourd’hui Senior Portfolio Manager de Green Peace International et avons profité de son dernier séjour dans l’île pour l’interroger sur sa carrière politique et son analyse de la situation écologique et politique de Maurice.

Votre parcours professionnel est partagé entre la politique et les Ong...
Après avoir travaillé pendant quatre ans dans la circonscription N°11, j’ai appris que c’est un autre qui avait obtenu le ticket pour les élections. J’ai quitté le MMM pour aller travailler pour le compte de l’Ong Save the Children. Par la suite, j’ai rencontré Rama Valayden et nous avons commencé à travailler sur les droits des enfants avant de créer le parti politique Mouvement Républicain. En 2000, nous avons intégré la grande alliance MSM-MMM où le MR a eu un seul ticket et j’ai été élu à Curepipe. Quelque temps après, Rama Valyaden a décidé de quitter l’alliance et moi je suis resté comme député indépendant quelques mois, puis j’ai intégré le MSM.

On pourrait dire que vous êtes un homme de tous les partis !
On pourrait aussi dire qu’en politique, à Maurice, le changement est permanent et que de toute façon aucun des grands partis politiques mauriciens n’a une idéologie particulière.

Mais vous-même à quel courant idéologique appartenez-vous ?
Je suis un écologiste politique depuis toujours et il suffit de relire mes interventions au Parlement pour s’en convaincre. En 2005, je suis réélu à Curepipe sous les couleurs du MSM qui est dans l’opposition. En 2010 je suis candidat MSM sous la bannière bleu, blanc, rouge MSM-PTr-PMSD mais je ne suis pas élu. Je deviens le conseiller de Pravind Jugnauth au ministère des Finances qui, en 2011, décide de quitter le gouvernement et casse l’alliance, et je suis le mouvement. Puis le MSM et le MMM font le remake, mais Paul Bérenger refuse que j’en fasse partie, ainsi que Sheila Grenade et Maya Hanoomanjee, députés MSM élus dans des circonscriptions MMM. J’ai quitté le MSM. Par la suite, j’ai terminé mon master sur l’environnement et j’ai rencontré Navin Ramgoolam qui m’a nommé comme Senior Adviser pour travailler sur le projet Maurice Ile Durable.

Par rapport à ce parcours politique, on pourrait dire que vous êtes un transfuge professionnel...
Vous pouvez utiliser cette appellation si ça vous fait plaisir.

Elle correspond à votre parcours...
Si vous voulez, mais je n’ai jamais été un lèche-bottes de dirigeants politiques. Il faut quand même certaines qualités pour se faire accepter par la majorité des leaders politiques. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette appellation parce que je n’ai pas quitté les partis parce que je n’obtenais pas des gains politiques mais parce que j’étais en contradiction avec les leaders. Pour en revenir au terme transfuge, je ne suis pas le seul à Maurice. Il ne faut pas oublier que l’actuel Premier ministre a commencé avec le Hindu Congress, a continué avec l’Independent Forward Block et a intégré le MMM, dont il a été le président, avant de former le MSM. En politique, soit on suit ce que dit le leader et on devient un béni-oui-oui, soit on affirme son indépendance d’esprit et on claque la porte.

Comment quitte-t-on le poste de Senior Adviser du Premier ministre travailliste pour se retrouver à Green Peace International ?
J’aimerais préciser que je ne travaillais que pour le projet Maurice Ile Durable et je n’étais pas impliqué dans les activités politiques du PTr.

Mais le fait demeure que vous étiez un des conseillers de Navin Ramgoolam. Le bilan de la commission MID, autour duquel on s’est beaucoup agité médiatiquement, est loin d’être satisfaisant...
Je ne suis pas d’accord avec vous. La commission a abattu un énorme travail que nous n’avons pas su vendre. Le problème c’est que tout le travail commencé a été stoppé net avec la dissolution de la commission MID après les élections de 2014. Il fallait garder l’institution, se débarrasser de ses chefs, mais continuer le travail déjà commencé et qui était arrivé assez loin. Le gouvernement élu en 2014 a jeté le bébé avec l’eau du bain uniquement pour des questions politiciennes. Je me demande si au MSM on comprend le concept du développement durable contrairement à Navin Ramgoolam.

Mais est-ce que Ramgoolam était convaincu de la nécessité de l’écologie et de la protection de l’environnement ou s’est-il simplement emparé d’un thème porteur pour briller dans les conférences internationales ?
Tous les dirigeants du monde parlent aujourd’hui de développement durable, mais peu agissent. Ramgoolam, lui, a agi en créant MID. On ne pouvait pas changer la mentalité des Mauriciens sur ce sujet du jour au lendemain. Nous sommes aujourd’hui très mal placés par rapport à l’écologie au plan mondial. Savez-vous que sur l’Environemental Performance Index, établi par des institutions internationales dont des universités, Maurice est passée de la 6e à la 77e place cette année ? Le filao est l’un des grands acteurs de l’érosion de nos plages. Mais le problème c’est qu’avec les lois existantes et datant de je ne sais combien de temps, on ne peut pas abattre un filao à Maurice. Autre chose : nous sommes une population de 1,2 millions et nous consommons 90 millions de bouteilles en plastique par an, et ne pouvons que contrôler et détruire qu’un peu moins de la moitié, le reste étant jeté dans la nature. Et je ne parle pas des pneus usagés, des papiers et autres détritus. Maurice est en train de devenir un dépotoir. Les grands producteurs d’énergie utilisent le charbon pour fabriquer de l’électricité et aident à transformer Maurice en un dépotoir posé sur la mer.

Quelle est la solution pour mettre de l’ordre écologique à Maurice ?
Il faut instituer une commission, une autorité pour reprendre le combat abandonné depuis décembre 2014 avec la fermeture de MID, surtout que nous avons à Maurice un ministre part-time de l’Environnement. Mais la question est de savoir si le gouvernement croit et s’intéresse au combat écologique. Il faut une structure globale pour mener le combat on ne peut pas travailler en isolation, chacun dans son coin, dans la désorganisation.

Voici un exemple de cette désorganisation : ceux qui coupent l’herbe au milieu de l’autoroute ne taillent pas les arbustes, c’est une autre équipe qui doit le faire !
C’est l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire et qui, malheureusement, se fait dans beaucoup de domaines à Maurice. Il remettre la machinerie en marche, travailler en intégration à partir d’un plan global

Y a-t-il la volonté pour le faire ?
Je ne le crois pas. Les priorités du gouvernement semblent être autres et les autorités de surveillance ne surveillent pas. Les grandes compagnies pollueurs produisent de l’énergie électrique avec le charbon dont les résidus sont jetés dans les dépotoirs et vont descendre jusqu’aux nappes souterraines. Sait-on que 55% de notre consommation d’eau potable vient de ces nappes ? Qui mesure ce que contiennent les résidus du charbon et des ferrailles fondues que l’on enfouit ? Le ministère de l’Environnement et les institutions de contrôle ne bougent pas et nous consommons ces déchets dans nos légumes. Et on s’étonne après ça que l’hypertension et le diabète, entre autres maladies, soient en nette augmentation à Maurice.

Au niveau écologique, Maurice a-t-elle atteint un stade de non retour ?
Oui, et dans beaucoup de secteurs. Comment allons-nous restaurer 70% des coraux déjà morts ? Comment allons-nous faire à partir de 2% de forêt endémique pour arriver au moins à 10% ? Qu’allons-nous faire de nos déchets alors que Mare Chicose va fermer en 2018 ? Comment allons-nous diminuer la consommation du charbon sans volonté politique d’aller rapidement vers les énergies renouvelables comme le fait le monde entier ? Quand allons-nous mettre fin à la congestion routière qui coûte Rs 5 milliards au pays tous les ans ? Comment allons-nous pouvoir recycler les 90 millions de bouteilles en plastique vendues tous les ans à Maurice ? Et le gouvernement actuel ne semble pas être inquiet outre mesure. Il ne faut pas oublier que le 14 décembre 2014 il a été élu et que le 16 il a démantelé la commission MID, c’est un message fort qu’il a envoyé, non seulement aux Mauriciens, mais aussi aux institutions internationales pour faire comprendre son désintérêt pour l’écologie et le développement durable.

Quelle est la solution à ce manque d’intérêt des autorités pour la défense de l’environnement ?
Une prise de conscience collective s’impose.

Quelqu’un a dit qu’il faut une catastrophe grave pour provoquer une vraie prise de conscience écologique à Maurice ?
Cette personne a raison. Une partie des Mauriciens s’est rendue compte du danger et de son envergure quand le Benita s’est échoué au Bouchon. À Maurice, nous sommes experts en black box management, soit après la mort la tisane. Si la barrière de corail est détruite et les nappes souterraines contaminées, quel développement du pays pouvons-nous espérer ? Il faut crier fort et je dois dire que les écologistes ne le font pas assez. Je trouve qu’ils ont des agendas obscurs.

C’est-à-dire ?
Ils se battent contre les projets à venir, mais pas contre les entreprises qui sont les plus grands pollueurs qui existent déjà à Maurice, les producteurs d’électricité notamment. Tout comme je n’ai pas entendu les écologistes professionnels s’exprimer sur le projet de raffinerie de pétrole à Albion qui est pour moi une véritable bombe à retardement.

Vous êtes mal informé. Une Ong a commencé une campagne contre ce projet...
Moi je parle des écologistes professionnels, ceux qui s’expriment sur tous les sujets sauf quelques-uns, que j’ai mentionnés.

Êtes-vous le seul à pouvoir et savoir défendre l’écologie à Maurice ?
Je ne dis pas que je suis le seul à avoir raison et à savoir le faire. Mais je suis obligé d’énumérer une série de faits qui montrent que le gouvernement ne prend pas les mesures qu’il faudrait, que les écologistes choisissent leurs combats et que les Mauriciens n’ont pas encore pris la mesure du danger qui menace le pays.

Ce n’est pas un peu facile de faire ce constat depuis Amsterdam où vous êtes basé ? Pourquoi ne pas venir mener sur le terrain le combat dans lequel vous reprochez aux autres de ne pas s’engager ?
Quand j’ai intégré le projet MID, j’avais abandonné la politique, mais mon image de politicien était plus forte que mon travail d’écologiste. Après mon licenciement de MID, en 2014, je n’avais plus aucun débouché professionnel à Maurice. Apres cinq mois de chômage, j’ai fait des applications sur Internet et j’ai décroché, après une longue série d’interviews, un poste à Green Peace International où je travaille dans l’équipe climat et énergie. Nous nous occupons de la politique énergétique dans le monde et travaillons par rapport au combat contre toutes les formes de pollution. Green Peace est présente dans 155 pays et a 26 bureaux régionaux à travers le monde dont trois qui tombent sous ma responsabilité avec le secteur Afrique, le Brésil et la France.

L’Ong Green Peace n’est-elle pas devenue une espèce de multinationale écologique ?
Ah non ! Nous avons un système totalement décentralisé avec 26 bureaux autonomes qui travaillent en totale indépendance.

En dehors des coups d’éclats médiatique — des petits bateaux fonçant sur les navires transportant des déchets radioactifs, empêcher de essais nucléaires, entre autres —, que fait Green Peace ? Qui a été, par ailleurs, taxé de pratiquer le terrorisme environnemental...
 Nous ne pratiquons pas de terrorisme mais donnons la réplique avec certaines actions d’éclat. Green Peace est la seule Ong qui possède des navires, ce qui lui permet d’aller dans des lieux que les autres Ong ne peuvent pas atteindre. Green Peace est la seule Ong qui peut affronter les pollueurs de tout acabit, sur les mers et sur les lieux de forage, précisément au pôle Nord. Nous proposons aussi des solutions pratiques pour des problèmes écologiques précis.

Quelles sont les sources de financement de Green Peace ?
Nous sommes financés par nos 30 millions de membres. Nous n’acceptons de l’argent d’aucun gouvernement, d’aucune entreprise ni d’aucune institution. C’est ce qui nous donne notre liberté et nous permet de faire et de dire ce que nous estimons nécessaire.

Pourquoi est-ce que cette Ong n’a pas d’antenne à Maurice ?
Pour des raisons de financement. Mais Green Peace va venir à Maurice pour des projets spécifiques. Si nous avons une requête officielle à Green Peace pour de l’aide pour le combat contre le projet de raffinerie à Albion ou le projet d’hôtel sur des dunes dans le Sud, je me charge de faire avancer les dossiers.

Terminons par quelques questions non écologiques. Quel a été votre rôle dans l’affaire de MedPoint dont vous avez été un des acteurs ?
Quand j’étais conseiller de Pravind Jugnauth aux Finances, je présidais le Lotto Fund, qui finançait une série de projets approuvés par le cabinet, dont le fameux hôpital gériatrique pour Rs 75 millions. J’ai assisté à une réunion au cours de laquelle Maya Hanoomanjee, alors ministre de la Santé, a dit que les Rs 75 millions n’étaient pas suffisants pour ce projet et demandait au Lotto Fund de doubler la somme. Je lui ai dit d’écrire au ministre des Finances pour qu’il aille au cabinet des ministres demander l’autorisation de faire augmenter la somme initiale. C’est à la suite de ça que Maya Hanoomanjee a écrit la fameuse lettre commençant par Dear Pravind. Cela a été ma seule et unique implication dans l’affaire MedPoint.

Que pensez-vous de la succession annoncée entre sir Anerood et Pravind Jugnauth ?
Sur le plan politique, il est évident que le MSM veut garder le contrôle du primeministership, comme cela se fait dans certaines républiques africaines où le leader passe le pouvoir à son fils. Il peut le faire légalement, mais est-ce que c’est faisable moralement ? Quand j’écoute que ce qui se dit dans le pays, la réponse est non, ça ne passe pas. Je peux même dire que de manière générale que ça passe très mal.

Comment voyez-vous l’avenir politique de Maurice ?
Il est évident que le gouvernement actuel n’avait aucun agenda pour gérer le pays avant les élections. Après il n ‘a pas réussi à construire un agenda et c’est ça son drame en dépit de sa majorité confortable. De ce fait, le pays est dans une situation chaotique, le feel-good factor n’existe plus et une mentalité de faire du quick money est en train de s’installer. Ce qui me semble plus grave c’est qu’une “élite”, dans le sens africain du terme, très proche de la famille Jugnauth, s’est mise en tête de contrôler le pays. Avec cette “élite” qui a la proximité mais pas les compétences, nous sommes identiques aux pays africains que nous avions l’habitude de critiquer dans le passé. L’inégalité est en train d’augmenter, comme le fossé entre les riches et les pauvres, et nous allons vers une catastrophe sociale.

Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview écolo-politique ?
Je pense que nous avons trop souvent tendance à Maurice à négliger le débat écologique. Mais notre avenir en tant qu’île repose sur le respect des règles écologiques et la protection de l’environnement. Il faut que l’écologie devienne un aspect fondamental du développement économique de l’île Maurice et que la protection de l’environnement devienne un sujet quotidien des Mauriciens.