Dans son bureau de la rue Bourbon, à Port-Louis, qu’il occupe depuis 30 ans, Suttyhudeo Tengur s’occupe des instituteurs de langue hindi des écoles primaires dont il est depuis longtemps le représentant syndical; il gère également l’Association pour la protection de l’Environnement et des Consommateurs et un Credit Union regroupant des enseignants et reçoit constamment des membres du public. « Les médias me sollicitent à chaque fois qu’ils ont besoin d’un interlocuteur puisqu’ils savent que je suis disponible à n’importe quel moment », observe-t-il. Tel est le cas en ce moment, surtout après la dernière hausse des prix du carburant lundi. « Vu de n’importe quel angle, on parviendra à la conclusion que la hausse n’est pas justifiée et qu’il y a une exagération énorme. Seule la STC peut en expliquer la raison et indiquer la méthodologie utilisée », soutient-il. Soucieux de rester au fait de l’actualité et des derniers développements dans le monde, Suttyhudeo Tengur affirme qu’il se documente constamment. « J’ai toujours vécu dans un univers concurrentiel », lance-t-il. Dans une interview qu’il nous a accordée il passe en revue l’actualité, s’élevant contre la proposition de recensement en tenant compte des communautés. « Il faut cesser de regarder l’avenir dans un rétroviseur. Nos enfants ne croient pas dans le communalisme. Et les enfants de nos enfants y croiront encore moins.  Pourquoi venir avec quelque chose qui ne sera pas acceptable alors qu’avec l’internet, les jeunes deviennent des citoyens du monde? », lance-t-il.

La hausse des prix du carburant a été accueillie comme un choc dans la population. Quel est votre avis?

En 2008 le prix du baril du pétrole était supérieur à 100 dollars, et l’essence était vendue à la pompe à Rs 47,50. Aujourd’hui le baril est vendu à moins de 60 dollars et le prix de l’essence a atteint le niveau de Rs 52 le litre. Il ne faut pas aller très loin pour se rendre compte que la dernière hausse des prix est une exagération. En 2008 le taux du dollar était élevé par rapport à aujourd’hui, à un moment où l’on observe une stabilité sur le marché de change. Vu de n’importe quel angle, on parviendra à la conclusion que la hausse n’est pas justifiée et qu’il y a une exagération énorme. Seule la STC peut en expliquer la raison et indiquer la méthodologie utilisée.

Toutefois, en tant que dirigeant d’une Association de consommateurs, ce qui saute aux yeux est que cette hausse des prix constitue un coup de massue pour les consommateurs. Cela coûtera très cher politiquement à nos dirigeants. Tout le monde sait que lorsqu’il y a une augmentation du prix du carburant cela a un effet cascade. Il est bon d’apprendre qu’il n’y aura pas d’augmentation des tarifs dans le transport public et de l’électricité. Mais il faut prendre en compte les problèmes d’ordre pratique. Par exemple, pour quelqu’un qui achète ses marchandises à Port-Louis et devant être livrées à Bel Air, ce coût du transport est intégré à sa structure de prix. Une hausse de 10% du prix de l’essence doit être compensée d’une manière ou d’une autre. Ce qui entraînera en fin de compte une hausse des prix des commodités qui affectera la vie quotidienne de la population.

Le ministre de l’Industrie et du Commerce affirme que le gouvernement est en train de financer l’essence. Qu’en pensez-vous?

Lorsqu’on observe la structure du prix de l’essence nous verrons qu’elle comprend huit taxes, y compris l’accise. Ils ajoutent tout cela au prix d’achat et imposent une taxe à la valeur ajoutée de 15 %. Ce qui veut dire qu’il y a un principe de double imposition. Comment peuvent-ils prétendre qu’ils subventionnent le prix de l’essence aujourd’hui? C’est un argument faux et aberrant.

Ils prélèvent une taxe de Rs 4 pour Build Mauritius Fund. Cette taxe est censée être utilisée pour le secteur de l’eau. Or on apprend que la taxe entre dans le Consolidated Fund, la caisse du gouvernement. Le carburant est devenu un instrument pour remplir le Consolidated Fund afin que le gouvernement puisse effectuer les dépenses. Je ne vois pas comment le gouvernement est en train de subventionner la population. Au contraire, le gouvernement est en train de siphonner l’argent des consommateurs à une vitesse extraordinaire. Je ne crois pas qu’un tel prix est actuellement pratique dans le monde. En fait ils punissent la population à travers la structure des prix de l’essence à Maurice.

Faut-il revoir la structure?

C’est une structure punitive. Pour alléger les consommateurs et la population il faut la revoir. Cette structure est inhumaine. Il n’est pas trop tard pour la reconsidérer. Aucun pays développé ne taxerait sa population à deux reprises.

Le leader de l’Opposition a présenté une motion d’annulation?

Il est dans l’intérêt des politiciens de tout bord de travailler de concert pour que le pays en sorte gagnant. Avec un prix de Rs 52 le litre, le plus grand perdant sera le développement car ce prix agira comme un frein à la croissance. Cette hausse affectera le secteur d’exportation qui deviendra moins compétitif par rapport à ses concurrents internationaux et aux autres marchés. Le secteur manufacturier, qui fournit de l’emploi à beaucoup de monde, se retrouve avec un boulet. Tous les politiciens doivent joindre leurs efforts en vue d’arriver à une formule qui sera à la satisfaction de tous. Si la croissance ne va pas, tout le pays en souffrira, dont le gouvernement et l’opposition. Le dossier du prix du carburant doit être vu avec les yeux d’un patriote et non selon le prisme du politicien. Si cela ne se produit pas au parlement et ailleurs, la population continuera à souffrir.

Nous ne sommes pas loin de la présentation du Budget 2018-2019, avez-vous soumis un mémorandum au gouvernement?

Chaque année nous présentons un mémorandum en tant qu’association de consommateurs. Cette année le Premier ministre a accordé plus de temps pour montrer qu’il est à l’écoute. Il faut mettre cela à son crédit. En tant que décideur, s’il n’écoute pas il ne sera pas en mesure de formuler une politique en faveur du peuple. Dans notre mémoire on a fait ressortir clairement qu’il faut un feel good factor au sein de la population. Sans cela le pays ne connaîtra pas de relance. Il faudra faire en sorte que le pouvoir d’achat de la population ne soit pas affecté. Or si ce pouvoir d’achat rétrécit, cela risque de créer une tranche de la population qui vivra dans la misère, et qui sera frustrée. Elle sera affectée également au quotidien. Ce qui, par ailleurs, affectera sa productivité. Voilà pourquoi il est vital d’entretenir un feel good factor dans cet avant-dernier ou dernier budget de ce gouvernement. Sans ce feel good factor, je ne crois pas qu’il sera en mesure de marquer des points sur l’échiquier politique.

Pourtant, comme le souligne le PM, les indicateurs de confiance du secteur des affaires sont en hausse…

Je ne suis pas cloisonné dans mon bureau, et je visite les écoles deux fois par semaine. Je fais partie du monde de l’éducation. Je rencontre régulièrement tout le personnel au niveau de l’éducation primaire. Je les rencontre. Je les regarde les yeux dans les yeux. Je leur parle. Je ne vois pas que les études réalisées pour jauger le niveau de confiance de la population d’un secteur particulier se reflètent sur le terrain. Il y a une morosité au sein de la population. D’ailleurs, le niveau de nos exportations n’est pas ce qu’il devrait être. La croissance des PME n’est pas au beau fixe. Or, ce secteur est ancré dans la ville comme dans la campagne. Si sa santé n’est pas bonne, comment peut-on affirmer que le « business confidence » est au beau fixe? Il y a une différence entre le résultat sur papier et ce qu’on vit tous les jours. Il est question d’une fracture extraordinaire.

Quels sont les problèmes qui affectent le plus la société?

Il fut un temps où le personnel de l’éducation commençait sa carrière avec un certificat de SC et de HSC. Maintenant, 60% des enseignants des langues orientales, au nombre de 1000, sont des diplômés. La situation est comparable parmi les enseignants de “general purpose”. Aujourd’hui nous avons beaucoup de diplômés qui travaillent dans la fonction publique et dont le potentiel est sous-utilisé. Normalement, un étudiant entreprend des études supérieures dans l’espoir de trouver un emploi qui lui ferait gravir les échelons de la société. Malheureusement, ils n’arrivent pas à trouver un emploi correspondant au diplôme dont ils disposent. Ce qui démontre que dans la société mauricienne bon nombre de Mauriciens acceptent un emploi faute de choix. L’espoir d’avancer dans la société s’évanouit. Ils en souffrent, là est le vrai problème. D’ailleurs, une bonne partie de jeunes employés dans le cadre du programme YEP ne réussit pas à rester une année dans un emploi faute d’obtenir le salaire auquel ils aspiraient.

Donc le chômage des jeunes demeure un problème?

Les jeunes ont été munis d’un niveau d’éducation convenable. Or quelque part il existe une disparité entre l’offre et la demande au niveau de l’emploi.

Qu’avez-vous proposé en général dans le cadre de votre mémorandum?

Il faut une campagne de familiarisation. Nous sommes entrés dans une phase de développement qui requiert une connaissance très pointue. Les jeunes doivent savoir que le cas de Maurice n’est pas isolé. Nous faisons partie du village global et compétitif. Si nous ne nous adaptons pas nous serons des frustrés. Nous devons nous préparer moralement à faire face aux défis mondiaux au lieu de nous contenter des défis locaux à Maurice. Nous devons préparer nos jeunes à être des citoyens du monde. Nous ne faisons pas cela suffisamment et nous ne leur disons pas la vérité. C’est pourquoi notre système éducatif doit viser l’excellence mondiale.

Vous êtes au courant que l’objectif du gouvernement est de moderniser le pays avec de nouvelles infrastructures et l’introduction du Metro Express. Qu’en pensez-vous?

La population de Maurice est intelligente. Si vous ne placez pas devant elle les quatre vérités, elle risque de s’égarer. La première chose dont une population a besoin c’est la connectivité aux niveaux aérien, du transport local et technologique. Le gouvernement a introduit le Metro Express entre Curepipe et Port Louis mais le problème est que le projet n’a pas été adéquatement expliqué à la population. Dans tous les pays qui passent par cette étape de modernisation, il existe une unité spéciale proactive qui explique à la population la raison pour laquelle les arbres sont coupés, pourquoi les monuments sont déplacés, pourquoi est-ce qu’il y aura des inconvénients ici et là, comment les retombées de ce sacrifice leur seront bénéfiques plus tard. Or la population en général ne comprend pas toujours ce qui est en train de se passer. Au lieu de faire un travail proactif le gouvernement doit faire du fire fighting en permanence. Le gouvernement n’est pas en train de créer un awareness nécessaire dans toutes les sphères de la vie.

Le Metro Express est-il une bonne chose?

Moi qui ai eu l’occasion de voyager, je sais que la connectivité est le mot-clé du développement. Si le gouvernement va dans le sens qu’il communique à la population, il doit expliquer comment les choses qu’il est en train de défaire seront reconstruites. En Inde, il y a des monuments historiques qui ont été déplacés afin de permettre le développement. Mais cela est accompagné d’une campagne intense d’explication auprès de la communauté et la société civile. C’est cela qui manque à Maurice.

Vous êtes vous-même au cœur du secteur éducatif, que pensez-vous de la réforme en cours?

Après des années de lutte contre le CPE, qui a été dénoncé par tous en raison du poids qui opérait sur les enfants, nous devons saluer Mme Dookhun pour le travail accompli avec l’introduction du 9-year schooling. J’avais pensé qu’elle était comme Kadress Pillay et Vasant Bunwaree ou encore Steven Obeegadoo, qui malgré le fait qu’ils communiquaient beaucoup, n’étaient pas parvenus à introduire le 9-year schooling. Maintenant que ‘l’enfant’ est né, il nous faudra assurer sa croissance.

Est-ce que tout se passe bien?

Il faut donner à ‘l’enfant’ tous les accessoires dont il a besoin afin qu’il soit une réussite à l’avenir. C’est cela l’essentiel. Nous ne pouvons dénoncer ceci et cela et lorsque nous avons eu une alternative le détruire dès le départ. Comme un enfant, ce nouveau système aura sa crise de croissance, il aura ses problèmes de dentition comme tel est le cas. Il aura son problème de vieillissement. Il faudra être prêt à régler les problèmes à toutes les étapes. Toutefois, on doit savoir que l’éducation n’est pas statique. Les changements doivent se faire de manière permanente. Il fera le temps qu’il faudra.

Vous avez débuté votre carrière syndicale dans la défense de la langue hindi. Est-ce toujours le cas?

Oui. J’ai commencé ma carrière d’enseignant de la langue hindi dans le système primaire. Je le suis toujours. Je suis Deputy Head Teacher dans le système primaire. Je le serais encore quelque temps.

Vous attendez sûrement avec impatience la tenue de la World Hindi Conference à Maurice bientôt?

Absolument. La 11e conférence internationale aura lieu à Maurice les 18, 19, et 20 août prochains. Mon intérêt est de savoir comment Maurice sortira grandie dans ce contexte. Une délégation de 101 personnes est attendue à Maurice en provenance de l’Inde. Des délégués viendront de plusieurs pays. On s’attend à accueillir quelque 1500 étrangers durant ces quelques jours. Le monde entier sera réuni. Maurice doit sortir gagnant et nous devons promouvoir notre pays comme une destination touristique, une destination culturelle. Vu que nous sommes multilingues avec notamment l’anglais, le français et les langues orientales, il nous faudra montrer la richesse de ce pays. Déjà, l’Inde a annoncé qu’elle offrira un language lab à Maurice. De plus, ce sera une avancée considérable pour la compagnie aérienne nationale.

Nous célébrons le 50e anniversaire de l’indépendance cette année. Quelques réflexions?

Maurice a atteint une maturité extraordinaire. Nous avons gardé notre stabilité sociale intacte. Lorsqu’on entend des fusillades dans des pays développés considérés comme le berceau de l’humanité et de la sagesse, lorsqu’on voit que les Britanniques sont bouleversés par le Brexit ou non, Maurice arrive, elle, à nager contre tous les “odds” et survit. Notre croissance touristique est un indicateur que le monde fait confiance à Maurice pour sa stabilité et ce qu’elle a à offrir. Cela est de très bon augure pour Maurice.

Avez-vous été interpellé par la question du tika soulevée au niveau des employés d’un hôtel?

Vous savez, les problèmes il y en aura toujours; c’est la façon de traiter le problème qui importe le plus. Il y a toujours room for improvement.

On ne peut analyser la société mauricienne sans jeter un regard sur la classe politique. Quelle est votre appréciation de nos hommes politiques?

À un moment où le monde entier fait face à des défis économiques, sociaux, des calamités naturelles, des instabilités sur le plan géopolitique, je crois que nos politiques auraient dû se montrer plus responsables. Le live broadcast des travaux parlementaires les mardis donne l’impression d’un “direct drama”. Au lieu de se préparer à venir traiter les problèmes du pays, les parlementaires arrivent dans l’hémicycle en se demandant comment ils marqueront l’esprit des téléspectateurs. Mardi dernier on a présenté The Human Tissue Bill. La question de prélèvement et de transplantation d’organes est une question internationale. Chacun s’attendait à un débat approfondi sur ses avantages et manquements. Or la légèreté avec laquelle cette question a été traitée nous a surpris. Premièrement ce texte de loi ne correspond pas à ce qui se passe à l’étranger dans les pays développés. On note une lacune extraordinaire que même le leader de l’Opposition n’a pas relevée dans son intervention. Ce projet de loi propose la création d’un board qui aura la charge de toute la question de prélèvement et de transplantation. Or ce n’est pas un board qu’il faut. Un board est créé pour traiter des questions d’ordre mineur. La loi précise même qu’aucune action légale ne peut être entreprise contre les membres du board et le ministre. En ce troisième millénaire, il s’agit là d’un scandale. Où est passée la redevabilité? On dirait qu’on leur a donné carte blanche pour opérer. Nous parlons des organes humains. Ce n’est pas n’importe quoi. Je pense qu’une autorité aurait été une instance où les membres auraient pu poursuivre et faire l’objet de poursuites. Les membres auraient été accountable. En Angleterre, il existe une authority dans laquelle la population a confiance.

Comment les membres de cette instance auraient dû être nommés?

En Grande Bretagne les membres sont nommés par le Secretary of State et une autre partie par le parlement. Je prône l’institution d’une commission qui nomme ces personnes, exercice effectué en toute transparence avec appel à candidatures. Il nous faut avoir un pays qui se fonde sur le principe de la méritocratie et sur la compétition. Nous ne voulons pas d’un board nommé par les ministres qui disposent des pouvoirs d’intervention…
Par ailleurs, le ministre de la Santé a annoncé la création d’une banque d’organes. Est-ce que ce sera une agence acréditée ou est-ce qu’elle fonctionnera comme un “cold storage”. “Koupe, garde apre retire mete”. Je sais qu’il existe une American Association of Tissue Banks, la seule association qui accrédite les banques d’organe. Le texte de loi fait-il mention de cette agence? Voilà les manquements flagrants qui mériteraient d’être soulevés.

À 18 mois des élections, quel regard portez-vous sur les tergiversations politiques?

Un virus affecte tous les partis; tout le monde veut prendre la barre. Ils se servent de tous les moyens pour cela, y compris le communalisme. On revient sur les affaires qui fragilisent la société mauricienne, y compris la nécessité d’un recensement des communautés. Il nous faut faire un pas en avant et cesser de regarder l’avenir dans un rétroviseur. Il faut « think out the box » et éviter d’apporter des éléments qui feront du tort à la société mauricienne. Nos enfants ne croient pas dans le communalisme. Et les enfants de nos enfants croiront encore moins. Pourquoi venir avec quelque chose qui ne sera pas acceptable alors qu’avec l’internet, les jeunes deviennent des citoyens du monde? Savez-vous la facilité avec laquelle les marchands de Port Louis parlent toutes les langues? Ce sont seulement nos politiciens qui ont une vision restreinte. La population a une vision plus élargie. Aujourd’hui les gens pensent de plus en plus en termes d’identité mauricienne.

Pourquoi ne vous êtes-vous pas engagés dans la politique?

Je n’ai pas eu les moyens et l’occasion. J’espère que mes enfants compléteront ce que je n’ai pas pu faire.

Que souhaitez-vous pour ce pays?

Je souhaite que les gens pensent que nous sommes tous nés ici. Nous mourrons ici. Il faut faire en sorte que la stabilité qui existe en dépit des divergences continue à se consolider. La compréhension doit se consolider davantage pour le bien-être de la population.