SYDNEY ALFRED : L’accordéon rodriguais en accords pluriels

Melorics est un homme connu pour faire chanter l’accordéon. Dans la même lignée que le regretté Ben Gontran, engagé dans la préservation du patrimoine folklorique de Rodrigues, Sydney Alfred amène l’accordéon diatonique vers d’autres registres. Ce troubadour des temps modernes ne fait qu’un avec son instrument, ce qui lui a valu son surnom. Son premier album, Le Melorics, est un opus choc de huit titres, que Scope recommande vivement.
Avec toute la chaleur et le soleil de Rodrigues dans la voix, Sydney Alfred s’exprime tantôt en français, tantôt en kreol, pour nous raconter les étapes qui ont conduit à l’émergence de Le Melorics. Beaucoup de ses compatriotes et de professionnels dans le milieu affirment que l’accordéon de Sydney parle. Il est le seul à revisiter le style diatonique à Rodrigues, et le rendu est unique.
Ce premier album “entièrement enregistré au rythme de l’accordéon”, et où quelques jeunes donnent de temps en temps de la voix, est un vrai enchantement pour l’ouïe. “Au lieu de jouer uniquement l’accordéon diatonique en mode traditionnel (kotis, polka, mazok croisé), j’ai développé une autre façon de jouer. J’amène l’instrument vers mon univers de Melorics, tout en préservant les couleurs et la saveur folklorique de mon pays.” Les notes se déclinent à la fois sur du country, du seggae, du reggae, du soukous, du blues… “Les gens sont surpris car ils n’ont pas l’habitude d’entendre l’accordéon diatonique dans ce genre de registre.”

Tradition familiale.
Dans Switch On, le premier clip tourné fin décembre, on voit le Rodriguais à l’œuvre, faisant parler son accordéon sur des rythmes soukous et techno. Ce ségakordéon moderne a été rebaptisé Chaleur car elle est empreinte du soleil de l’île, dans la langue et dans l’ambiance. Moderne jusque dans le choix de ses titres, Melorics a voulu faire un clin d’œil aux internautes et Facebookers : Login, Enter, Comment, Like, Share, Logout, Game Over…
Cet ex-cuisinier qui a jeté son tablier pour vivre de la musique a fait ses premières gammes au tambour. Tradition familiale oblige, dans cette fratrie de cinq enfants, il fallait faire de la musique, pour le plaisir. “Zot tou ti kontan bat tanbour kan ti tipti. Mo ti kontan tap desk dan lekol fer zanfan danse.” Ces jeux d’enfants vont mûrir en une passion affirmée pour l’accordéon. “Je n’avais que 13 ans quand j’ai commencé à jouer de l’accordéon diatonique au sein du groupe traditionnel Alpha Omega, qui existe depuis 24 ans.” Entre-temps, il fait l’école hôtelière et obtient un diplôme en cuisine. Ce passeport lui ouvre les portes d’un hôtel 5-étoiles où, pendant trois ans, le cordon-bleu excelle. Jusqu’à être choisi pour aller représenter la cuisine rodriguaise lors de salons culinaires dans l’océan indien et en Europe.

Chromatique et diatonique.
Il aurait pu aisément vivre de ce métier. “Me ki serti ou travay e gagn kas me kan ou leve gramatin ou pa anvi ale. Ou bizin fer enn metie akoz ou ena lamour pou li, e mwa seki fer mwa vibre se lamizik.” Il rend les tabliers pour s’émanciper à travers la musique, devenant l’unique musicien à en vivre à Rodrigues. “Pas besoin de millions, mais uniquement un peu de mélodies pour se remplir le ventre. Sak metie nouri so met me li depann kouma met la anvi viv li.”
À l’âge de 29 ans, il devient le premier accordéoniste rodriguais à jouer de l’accordéon chromatique, qu’il apprend en autodidacte dans les livres et en étant très motivé. “Entre la théorie et la pratique, il y a un grand écart. L’accordéon diatonique joue une musique typique en accords majeurs, alors que le chromatique offre une ouverture vers des musiques autres que traditionnelles.” Sydney Alfred se perfectionne en prenant des cours de solfège avec le bassiste Jean Alain Collet et aussi un certain M. Marla, pianiste de renom à Rodrigues.
À Rodrigues comme à Maurice, Sydney Alfred est sur tous les fronts. Il se produit en one-man-show dans les hôtels, collabore sur des albums, fait des concerts. L’accordéoniste a accompagné une belle brochette d’artistes : Valen Pierre Louis sur Ti Pierre Louis, Ras Natty Baby sur Rod Ska Waka, le groupe Solitaire, Black Rod Brothers, Mike Jah, pour ne citer que ceux-là. À Maurice, on le retrouve sur des albums Rest Determiner de Bruno Raya ou Oxygen de Gérard Louis.

Richesse culturelle de Rodrigues.
Pour ses talents d’accordéoniste et en tant que membre fondateur du groupe Mannyok, Sydney Alfred a la chance de voyager et de faire des tournées dans l’océan Indien et en Europe, représentant dignement la richesse culturelle de Rodrigues. La singularité de ce groupe, qui a vu le jour en 2008, est qu’elle se démarque sur scène avec des instruments faits maison. Des boîtes de conserve remplies de cailloux, des tambours avec lapo kabri, des guitares confectionnées avec des planches de bois, le balie koko pour un son unique. “Au début, on nous prenait pour des fous, mais nous sommes des fous qui avons conquis l’océan Indien avec nos folies.” La formation a même sorti un album en 2014 et se prépare actuellement à représenter l’océan Indien lors des Jeux de la Francophonie, en juillet à Abidjan.
Sydney Alfred a pris son temps avant de se lancer dans son projet d’album. “Mo ti santi mo pankor pare e mo ti anvi gagn plis lexperyans pou mo kapav fer mo lakordeon sone kouma mo ti anvi li sone.” Il a pris le nom de son pseudonyme, Melorics, pour baptiser le groupe qu’il a fondé pour les besoins de l’album. Il s’est entouré de musiciens d’expérience : Jean Alain Collet (bassiste), Hervé Flore (guitariste), Wendel Perrine et Berceman Guillaume (pianistes), Jean-Pierre Kani (batteur), Bruno Ravina (batteur tambour) et Christian Lisette (percussionniste). Par sa texture singulière et son cachet authentique, cet album a tout de suite trouvé son public à Rodrigues.
Le Melorics sera dans les bacs à Maurice à la fin du mois de mars.