SYLVIO MICHEL: « Je doute que SAJ compatisse à la souffrance des Chagossiens »

Le leader des Verts Fraternels, Sylvio Michel, a lancé dimanche dernier au Plaza son dernier livre « Combat Fraternels ». Dans cet entretien qu’il a accordé au Mauricien, il commente le budget 2017-18 dans la perspective de la lutte contre la pauvreté ; il retrace les grandes luttes que son défunt frère Élie et lui ont menées à côté des Chagossiens ; les raisons de leur rupture avec la cause chagossienne, et celles du changement d’appellation de son mouvement de l’Organisation Fraternelle en celle des Verts Fraternels et surtout de la nécessité d’adopter la stratégie de l’écologie politique pour faire avancer la cause des descendants d’esclaves pour une réparation.

Vous venez de lancer dimanche dernier votre livre “Combats Fraternels”. De quoi parle-t-il ?
Combats Fraternels, publié le 11 juin 2017, ouvrage de 430 pages, retrace le parcours social et politique de l’Organisation Fraternelle (l’OF), devenu en 1989 le parti écologiste, Verts Fraternels. Comme indiqué dans son sous-titre, Premiers pas d’une diaspora africaine vers les réparations (1968-1981), l’ouvrage rend hommage aux actions menées par des membres de l’OF pour plus de démocratie, de justice sociale et la reconstruction de la mémoire de l’esclavage pendant les premières années qui ont suivi l’indépendance. Le premier chapitre du livre reprend la période 1968-76, déjà couverte par mon livre L’Organisation Fraternelle, noir sur blanc, publié en 1998… Structuré par la suite en cinq parties correspondant chacune selon l’ordre chronologique des années, l’ouvrage permet une lecture sélective en fonction des objectifs.

Que pensez-vous du Budget 2017-2018 ?
Ce Budget veut faire la part belle à la lutte contre la pauvreté. Nous estimons, aux Verts Fraternels, que c’est une lutte vaine. Cette supposée lutte contre la pauvreté c’est du replâtrage : on n’est pas en train d’attaquer le mal à sa racine. On dépensera des milliards sans réussir, parce qu’on cherche à appliquer un modèle sans impliquer les premiers concernés. Par ce que cette lutte passe par un processus. D’abord, la lutte contre la pauvreté à Maurice doit passer par une demande officielle de pardon pour l’esclavage. Reconnaitre que Maurice a pratiqué l’esclavage. Même l’Inde reconnaît officiellement la souffrance des descendants des travailleurs engagés à travers le monde, dont Maurice, à travers le projet Global Organisation of People of Indian Origin (GOPIO). C’est pourquoi je pense sincèrement que seule l’écologie politique obligera un gouvernement à faire ses véritables premiers pas dans cette lutte authentique contre la pauvreté. Le plan et le programme sont déjà là, qui a été fait par des experts. Ce sont les recommandations de la Truth and Justice Commission. Nous avons fait 26 jours de grève de la faim pour que ce programme soit réalisé. Mais Navin Ramgoolam n’a pas tenu sa promesse et les recommandations de cette commission dorment toujours dans les tiroirs.

Le ministre mentor, sir Anerood Jugnauth, se trouve actuellement aux Nations unies pour rechercher le soutien de cette instance pour la cause chagossienne. Que vous inspire cette démarche de SAJ ?
SAJ a toujours eu une attitude dure vis-à-vis de toutes nos agitations sociales pour la défense des Chagossiens. Il nous a laissés faire une grève de la faim de 44 jours sans bouger le petit doigt. Quand je le vois aujourd’hui mener Bancoult aux quatre coins du monde, je pense qu’il se sert de lui. Et Bancoult ne comprend pas cela. SAJ n’a pour objectif qu’à regagner les Chagos essentiellement. Je doute que SAJ compatisse à la souffrance des Chagossiens. Rien ne va changer. Je pense que la présence américaine sur l’île lui importe peu. L’important pour SAJ c’est uniquement la question de souveraineté pour un loyer, pour une aide pour Maurice. Nous, nous avons toujours voulu les Chagos pour le retour des Chagossiens sur leur terre natale.

Vous avez été un des premiers à lutter pour les déracinés des Chagos. Comment cela a-t-il commencé ?
Le MMM m’avait désigné aux élections de 1976 comme candidat dans la circonscription de Port-Louis/Montagne-Longue (N° 4), où je devais mordre la poussière. On avait des adversaires politiques coriaces devant nous, Deepchand Beeharry, Raymond Rault, etc. C’était l’OF sous la bannière du MMM.
C’est là que mon frère Élie, alors qu’il m’aidait à faire campagne, rencontre les Chagossiens qui vivaient dans des conditions incroyables. Il apprend l’histoire de leur déracinement et leur dumping sur les quais de Port-Louis. Il leur promet de s’occuper d’eux après les élections. C’est ce qu’il a fait.
Ce sont les Chagossiennes qui en premier ont marché avec l’OF. La société chagossienne est une communauté matriarcale. Ce sont les femmes qui en premier ont mené cette lutte et elles ont vite appris comment lutter. Elles se sont détournées de Guy Ollivry, de Gaëtan Duval, même de Bérenger qui en fait les ignoraient. Ces derniers se préoccupaient davantage de la question de la souveraineté de Maurice sur les Chagos que des conditions de vie déplorables des Chagossiens sur le sol mauricien. L’OF a toujours soutenu que la question de souveraineté et la souffrance des Chagossiens allaient de pair.
Quand il est allé aux Seychelles, mon frère Élie a découvert l’accueil chaleureux que les Chagossiens ont eu là-bas, contrairement à cette indifférence criminelle qu’ils ont eue à Maurice où ils ont été débarqués sur les quais et laissés à leur triste sort.
Quand le gouvernement anglais avait donné une première compensation pour les Chagossiens, nous avons dû faire une grève pour que le gouvernement veuille bien leur remettre cet argent. Pour vous démontrer cette indifférence des autorités de l’époque à l’égard du sort des Chagossiens, le gouvernement avait distribué une partie de cette première compensation, sans même d’abord dresser une liste des noms des bénéficiaires. Sans un recensement digne de ce nom. C’est d’ailleurs ce qui a poussé ceux qui n’avaient rien obtenu à faire une grève de la faim de 20 jours au Jardin de la Compagnie. Résultats de cette grève ? Le gouvernement mauricien a “prêté” Rs 3 millions au peuple chagossien. On leur avait dit qu’ils devaient rendre cet argent quand ils auraient eu leur deuxième compensation. Comprenez-vous la douleur que cette demande avait ajoutée à la souffrance de ce peuple qui avait déjà tout perdu et qui se retrouvait en terre étrangère ? C’est la pire des humiliations !
S’il y a aujourd’hui un Chagossians Trust Fund, c’est le travail de l’OF. De même, mon frère Élie est allé à Londres à ses frais pour rechercher les conseils légaux d’une firme d’avocats anglais pour la lutte des Chagossiens. Et puis quand le gouvernement avait accepté de débourser la compensation des Chagossiens, il avait décidé par la suite de garder Rs 5 millions de la deuxième compensation au cas où il y aurait des contestations en cour.

Le fait est qu’il y a eu à un moment donné une rupture entre l’OF et les Chagossiens. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Nous ne nous sommes jamais dissociés ou désolidarisé des Chagossiens. Dans nos démarches légales auprès de John McDonald, un avocat anglais de grande réputation, nous sommes arrivés à pouvoir négocier directement avec le Foreign Office pour une visite aux Chagos. Notre plus grosse difficulté était de trouver un bateau. Un catamaran devait y transporter une vingtaine de personnes. Et un grand reporter anglais, George Churchill, devait nous accompagner incognito. Malheureusement, quand cette nouvelle a paru dans les journaux à Maurice, la British High Commission l’a transmise à Londres et tout de suite des pressions ont été exercées sur le propriétaire sud-africain du catamaran pour abandonner le projet.
Nous avons alors contacté une compagnie de pêche locale qui nous avait réclamé Rs 950 000, ce qui n’était pas dans nos moyens. La firme Hassen Taher avait accepté de faire le voyage pour Rs 600 000, à condition qu’elle puisse faire une campagne de pêche dans les eaux chagossiennes. Tout cela était « on ».
Mais entre-temps il y a eu l’incendie criminel de nôtre pâtisserie qui était notre trésor de guerre. Nous continuons à penser que c’était un complot pour nous empêcher d’entreprendre ce voyage des Chagossiens vers leur terre. La Pâtisserie Fraternelle avait été créée pour financer les activités du mouvement. Il n’y a jamais eu une enquête préliminaire sérieuse sur cet incendie alors qu’on y avait découvert un cadavre calciné. Pourquoi ?
Toutefois, quand nous avons eu malgré tout l’occasion d’aller aux Chagos, le gouvernement de sir Anerood Jugnauth y avait dépêché trois ministres, Swaley Kasenally, Karl Offmann et Mathieu Laclé dans un avion américain. N’est-ce pas ironique qu’ils voyagent par un avion américain alors que Maurice réclamait sa souveraineté sur les Chagos ? Tout cela, parce que le gouvernement voulait nous donner cette chance, nous, l’OF, de partir. Au lieu de nous aider, le gouvernement d’alors a tout fait pour nous boycotter.

Revenons à notre question : comment y a-t-il eu cette rupture entre les Chagossiens et l’OF ?
À l’époque de l’incendie de notre pâtisserie, nous avions comme conseil légal Me Hervé Lassémillante, que nous avions envoyé plusieurs fois à Londres pour négocier pour nous et pour les Chagossiens. Nous lui avions également confié notre défense dans le procès qui nous opposait aux propriétaires de l’emplacement de la pâtisserie incendiée. Les choses s’étaient passées en chambre, malgré notre demande pour que cela passe in open court et quand nous avons lu le jugement, nous avons appris que nous avions perdu l’affaire et devions évacuer l’emplacement que nous avions pourtant commencé à réhabiliter.
Mécontent de ce jugement, nous avons alors recommandé aux Chagossiens en assemblée générale à Roche-Bois de prendre leur distance de Me Lassémillante. Mais ils nous ont fait comprendre que si nous ne pouvions continuer à travailler avec Me Lassémillante, eux allaient continuer à le faire. C’est comme cela que nous nous sommes séparés.

Cette rupture d’avec les Chagossiens marque votre changement d’appellation en Verts Fraternels, et vous prenez cette fois-ci la lutte pour une réparation pour les descendants d’esclaves. Expliquez-vous comme s’est passée cette transition…
La question de réparation ne date pas de cette époque, mais dès 1968 lors de premier grand rassemblement à Mon-Choisy. D’ailleurs j’explique tout cela en détail dans mon livre. Nous avons choisi la couleur marron pour notre drapeau en hommage aux esclaves marrons qui luttaient pour leur liberté. Cette lutte pour l’émancipation des descendants d’esclaves a culminé le 13 avril 1976 dans le dévoilement d’un monument aux « Victimes système l’esclavage » au Jardin de la Compagnie, lors de la commémoration du 141e anniversaire de l’Abolition de l’esclavage. Il faut souligner que le Conseil administratif de Port-Louis, présidé par Me Moollan, avait d’abord refusé notre requête, mais que le Premier ministre d’alors, SSR, est intervenu en notre faveur. Notez que c’est en 1985 que le gouvernement aura son mémorial des esclaves à Pointe-Canon, Mahébourg.
Nous n’avions jamais délaissé la lutte des descendants d’esclaves. Quand en 1977 j’ai déposé une motion à l’Assemblée législative d’alors pour un congé public pour marquer l’abolition de l’esclavage, c’est comme si j’avais remué le plus profond de la mare. Les réactions étaient délirantes.

Pourquoi avoir changé OF en Verts Fraternels ?
Dès le début, nous avons opté pour la lutte politique. Durant cette lutte, nous nous sommes graduellement rendu compte que la question des créoles à Maurice c’est la question de la diaspora africaine issue de l’esclavage et reconnue par l’Union africaine et d’autres instances. Malheureusement, cette diaspora est enfouie dans la Constitution sous le vocable « General Population ». Cela alors que les autres communautés — même la petite communauté chinoise — ont une reconnaissance constitutionnelle. Comme quoi notre identité africaine est invisible. Cette invisibilité se retrouve jusqu’à dans la constitution des gouvernements, dans l’attribution des ministères. Cela a poussé plusieurs fois à un non-respect des engagements qu’on a pris envers nous. Voilà pourquoi nous avons été souvent contraints de démissionner des gouvernements, pour le respect de nous-mêmes, comme en 1983 du MMM.
Et après notre démission du gouvernement de SAJ pour non-respect de notre demande pour un congé le 1er février, sous pression du PMSD, nous avons changé l’OF en Front des travailleurs socialistes (FTS). En 1987, le FTS entrera dans l’union MMM-MTD-FTS. Cette année-là mon frère Élie se rend à Londres pour les Chagossiens et là il rencontre les Verts Français et ce sont eux qui lui proposent de changer le FTS en un parti écologique. De là, en 1989 nous entrons dans la mouvance écologique et nous participerons plus tard à nos frais à la Conférence de la Planète Terre de Rio.

Vous confiez qu’alors que les autres organisations font de l’écologie sociale, les Verts fraternels font de l’écologie politique. Expliquez-nous.
Si nous avions continué à faire de l’écologie sociale, je doute que la montagne du Morne aurait eu la reconnaissance de l’Unesco et par voie de conséquence l’Aapravasi Ghat. On allait faire un développement touristique au Morne, le lieu de mémoire par excellence des descendants d’esclaves. C’est grâce à un accord avec le Parti travailliste que nous avons arraché la promesse de faire inscrire Le Morne sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco, tout comme l’institution de la Truth and Justice Commission. C’est la politique qui a fait bouger les choses et non l’agitation sociale. Les congés publics du 1er février et du 2 novembre, Le Morne, le kreol à la télévision nationale et plus tard dans les écoles, la lutte dans les cités CHA, entre autres, sont à mettre à l’actif de l’écologie politique des OF/Verts Fraternels.

Vous avez débuté par un engagement social pour ensuite embrasser la politique. Expliquez-vous la raison de cette réorientation ?
Nous avons pensé faire de la politique active quand nous avons réalisé que l’engagement social avait ses limites. Pour se faire entendre, l’Organisation fraternelle (OF) organisait souvent au début des années 1970 des manifestations de rue. Nous avons plusieurs fois eu à faire face au matraquage et aux gaz lacrymogènes de la police, car c’était l’état d’urgence. Et nous avons vite réalisé que c’était des hommes politiques qui faisaient agir les policiers. Par conséquent, si nous voulions que les choses changent, il fallait nous engager activement en politique.
À la même époque, Mgr Margéot nous a convoqués pour nous demander de faire de l’OF une organisation diocésaine. Nous avons refusé tant était forte notre conviction que c’est la politique qui change les choses. Je réalise aujourd’hui que sans cet engagement qui s’étale sur cinq décennies, nous n’aurions jamais eu les congés publics du 1er février et du 2 novembre, ni le kreol à la MBC, ni l’inscription du Morne au Patrimoine mondial de l’Unesco et encore moins l’institution de la Commission Justice et Vérité.
Si un certain nombre de nos demandes ont abouti, c’est parce qu’il y a eu un engagement politique qui a obligé nos partenaires dans le gouvernement du jour à respecter leur parole.

Qui est-ce qui vous a motivé à fonder l’OF ?
C’est arrivé comme ça, dans le sillage des bagarres raciales de 1968 entre les musulmans et les créoles. Des cellules d’autodéfense — comme on a les appelées — avaient été mises sur pied dans les divers quartiers où habitaient les créoles pour veiller à la sécurité des habitants le soir. Nous avons vite réalisé que ces groupes pouvaient représenter un danger pour le pays. Nous sommes allés rencontrer ces groupes — à commencer à ceux de Roche-Bois — et c’est ainsi que l’OF a commencé, en les transformant en un mouvement ayant une orientation sociale. L’OF a ainsi contribué à pacifier le pays. En avril 1968, l’OF organise un grand rassemblement de plus de 10 000 personnes à Choisy, en plein état d’urgence.

Pendant longtemps, l’OF a été perçue comme une organisation communale créole. Est-ce cette organisation qui a provoqué cet éveil de la conscience créole qui donnera lieu des années après au concept de “malaise créole” ?
Comme je l’ai dit : il n’y a jamais eu une certaine réflexion derrière la création de l’OF. C’était un regroupement spontané de groupes de quartier et c’est par la suite qu’on lui a donné une mission sociale. Quand nous avons fait le tour des quartiers créoles après les bagarres raciales de 1968, nous avons été interpellés par le dénuement, l’indigence dans lesquelles vivaient les créoles à Maurice. Jusqu’aujourd’hui, de très larges pans de la communauté créole de Maurice vivent dans l’extrême pauvreté, la précarité.
Alors que le PMSD avait exhorté les créoles à ne pas payer leurs maisons CHA et que par la suite nous avons vu qu’on les en expulsait, nous ne pouvions rester les bras croisés et l’OF a commencé à défier les autorités en occupant ces maisons. C’était de l’activisme social, alors que personne ne s’occupait du sort de ces malheureux. Pas étonnant qu’on nous taxait de communalisme. Si le MMM également nous accusait de communalisme, cela ne l’a pas empêché de rechercher une alliance avec nous plus tard. Je pense que c’est à cause de notre activisme social.
L’OF a été, avant l’heure, au front de la lutte pour l’émancipation des descendants d’esclaves. L’ironie veut qu’on nous taxât de communalisme alors que nous étions à l’avant-garde d’une lutte qui sera reconnue au niveau mondial quelque 30 ans plus tard. “Communaliste” est une étiquette trop facile à nous coller au dos. Pourquoi le MMM nous a-t-il acceptés comme allié après, ce qui fait que je suis devenu député au N° 4 ? Mais l’OF n’était pas encore un parti politique. En tant qu’OF, nous avons participé à de nombreuses élections générales et personne ne trouvait à redire.
Le concept de “malaise créole” est arrivé bien après. Au début, Mgr Jean Margéot nous a convoqués et voulait que l’OF devienne une organisation diocésaine. Nous avons refusé et nous nous sommes tournés résolument vers la politique. Certains nous ont alors quittés parce que nous faisions de la politique. Le père Philippe Fanchette était avec nous, puis il nous a quittés à cause de cela, par exemple. Les pères Cerveaux et Grégoire sont restés dans le domaine religieux même s’ils soutenaient publiquement la lutte des descendants d’esclaves.