PRAVINA NALLATAMBY

 

Comme un ange, avec les primevères du printemps, il arrive chaque année au même moment, à l’aube, à la fin du mois de mars. On l’attend avec patience, jour après jour, jusqu’à cette soirée fatidique. Son doux souvenir comble notre vie. Le ciel est d’un bleu lumineux. Les prunus en fleurs déploient des bouquets enchanteurs pour nous faire voir la vie en rose.

Et pourtant… Mille souffrances grignotent l’existence. Une fatalité nous frappe : les turbulences se multiplient, l’agitation s’accroît dans les foyers, les routes sont désertées. Personne n’échappe à son destin. Il faut prendre son mal en patience. La nuit commence à tomber. Le soleil allant se coucher nous prend la main, oriente notre regard vers un horizon lointain, et, nous leurrant, emporte nos rêves les plus beaux vers cet ailleurs crépusculaire. Adieu le jour ! Adieu la lumière ! La nuit sera-t-elle clémente ? Ou noire ?

Vidour, l’enfant prodigue, est de retour, comme d’habitude, au printemps. Assagi comme Ulysse qui a fait un beau voyage, il oublie ses malheurs pour renaître à la vie. Persévérant et fort de ses convictions comme l’était Job, il garde sa foi profonde en Dieu, en la Vie. À chaque visite, il nous livre une profonde méditation pour nous faire grandir.

Il est à peine six heures du matin. On entend quelques oiseaux gazouiller dehors. Vidour pénètre la chambre de sa petite sœur qui dort encore profondément. Il lui caresse les cheveux avec affection. Elle se réveille, se frotte les yeux et le voit, assis au pied de son lit. Son cœur déborde d’amour pour son frère aîné. D’un bond, elle se lance dans ses bras. Vidour l’enveloppe tendrement et lui murmure à l’oreille.

– Ma petite sœur, sois confiante. Toutes nos certitudes tombent. Mais une force tranquille réside toujours en toi. Fais silence. Chasse la peur de tes pensées, libère-toi de la méfiance. Vis l’instant présent. Voici l’histoire d’un vieux pèlerin.

Une foi inébranlable au cœur, son énergie tendue vers sa destinée, le vieux pèlerin avance sur un chemin qui se trace tout seul. Comment trouver ce lieu apaisant par un temps hostile à toute tentative de réconciliation, un temps qui s’envole avant même d’appartenir à qui que ce soit, un temps qui n’en finit pas de compter des morts ? Qui fera disparaître tous ses doutes pour qu’enfin il pose son bâton de pèlerin ?

La sagesse de son jeune compagnon de route le comble de bonheur. Le monde lui appartient, le temps et l’espace n’ont pas de limites pour lui. Son disciple possède déjà toutes les qualités qu’un père pourrait souhaiter à son fils : un savant dosage de détachement et de sérénité, de confiance et de tolérance, d’indulgence et de vigilance, d’intégrité et de générosité. En remontant la vallée de l’Indus jusqu’au sommet de l’Himalaya où prennent naissance les fleuves sacrés, au petit matin, le vent frais effleure leurs visages, apaise l’agitation de ces dernières lunes.

Le vieux pèlerin oubliera-t-il la solitude et la détresse des villes endeuillées ? Son disciple lui joue des airs nostalgiques sur sa flûte alghoza. Il chante des mélodies épiques de sa voix chaude et grave en faisant vibrer les cordes de son luth tamburag. Aux confins de l’Himalaya, à Deoprayag, le shankh en forme de flamme retentit jusqu’au toit du monde en résonance à la pureté de ses compositions musicales. Une lumière s’éteint, une autre s’allume. Ne dit-on pas que toute flamme a le prix de ses cendres ? Deux lumières jumelles pétillent dans un cœur maternel, mille petites lueurs scintillent, comme lors de la fête de Divali.

Une note solennelle résonne dans toute sa puissance ! Les vibrations de la conque sacrée se mêlent aux lamentations sourdes des mères meurtries ! Quelques pétales de roses flottent dans le cours du Gange à Bénarès. Les fidèles font sonner les mille cloches des temples, un barde répare les cordes rompues de son sitar. L’âme des ancêtres se purifie, et semble-t-il, celle de la descendance également. Le fils s’acquitte de son devoir envers ses parents, respecte les rites ancestraux pour que le dernier voyage se fasse en paix. Et les parents, lorsqu’ils perdent un fils, prennent une barque, font une prière d’adieu, voient disparaître les cendres au fond de l’eau, saluent une dernière fois leur enfant, leur fils aîné, fils unique, chair de leur chair.

Le deuil s’achève ou commence…?

Il faut libérer l’âme du fils, noyer sa propre peine dans les flots du fleuve, oublier son chagrin, transcender sa souffrance pour faire place à une nouvelle lumière. Le cœur maternel doit cette preuve de générosité à la vie ; la tendresse remplit son âme. La mère et le père accompagnent leur petit prince pour son dernier voyage. Un peu à l’image des eaux fluviales, leurs larmes s’écoulent dans le lit de leur âme mortifiée, sillonnent les contours de la douleur, et finissent par s’en affranchir. Bénarès devient lieu de délivrance éternelle pour qu’il n’y ait point de renaissance. L’âme du défunt se libère, mais pour ceux qui restent, le temps se fige. Pour la mère impuissante, mère indigne devant un cœur qui ne bat plus, silence… Silence de la nature. Une vie désertée. On entend seulement le bruissement de l’eau. L’âme en souffrance erre, cherche à purger sa peine, se laver, se disculper… jusqu’à ce qu’une nouvelle identité lui soit révélée.

Une lumière s’éteint, une autre s’allume. En quête perpétuelle de la fontaine miracle, vacillant entre méfiance et doute, l’âme errante mène seule son combat pour enfin s’ancrer dans l’Infini et renaître au bord d’une source miraculeuse. À Deoprayag, le shankh retentit en écho à un soupir tremblant. La vie continue. Les doigts refermés sur la conque pointant vers le grand univers, le jeune disciple pose ses lèvres délicatement sur l’ouverture, lève la tête, prend sa respiration et souffle d’un trait en faisant vibrer le toit du monde. La nature s’anime, contrôle les ondes, atténue la souffrance. La conque sacrée résonne trois fois appelant à l’harmonie, s’approchant d’une voix intérieure, réceptive et à l’écoute. Le son de la conque sonore s’élève haut et fort, ranime le timbre intérieur, réveille le vent de l’espérance. Avec ces résonances profondes, les saisons passent, le cœur s’épanouit. À Deoprayag, le Gange prend naissance avec fougue, dégage une énergie, apporte une bénédiction, la force de la foi. La conque fait vibrer les cordes du cœur à la source et fait fuir les fantômes du passé.

Chaque saison a son charme, chaque phase lunaire joue son rôle. Le vent d’automne apaise la canicule estivale, le printemps apporte de la douceur aux cœurs gelés. La pleine lune resplendit dans la nuit étoilée. La lune noire fait silence, la nouvelle lune redonne confiance. En acceptant toutes les nuances de la nature avec équité, le cœur chemine paisiblement vers la source. L’amandier se pare de sa robe nacrée. Une petite princesse vient au monde, se met debout, commence à marcher, vole de ses propres ailes. Boum ! Elle tombe en chute libre ! Allez courage, on se redresse ! Attelles aux chevilles et munies des bottes de sept lieux, elle fonce pour s’affranchir de la peur et de tous les malheurs ! La mère enlace son fils et sa fille, elle les serre contre elle. Aux confins de l’Himalaya, à Deoprayag, le shankh retentit. Le vent traverse monts et vallées, les enfants suivent leur chemin. La fleur s’épanouit, un papillon prend son envol. Le jeune disciple a choisi sa destinée.

Tout devient possible au sein de l’Himalaya. Purification et reconstruction. Le vieux pèlerin et son jeune disciple recueillent quelques graines magiques dans la voie de la sagesse pour les semer dans le jardin de la réconciliation et de l’humanisation afin de voir grandir de jeunes pousses de cristal et des perles de lumière. Chacun poursuit son action avec conviction dans la patience et la persévérance. Si la paix peut renaître au fond des cœurs les plus meurtris, l’espoir n’est pas complètement perdu. La vie s’anime de nouveau, on sort de l’isolement, des villes se relèvent.

Sur le plateau tibétain, le vieux pèlerin oublie sa solitude au pied d’une demeure sacrée. Il pose son bâton de pèlerin. Le Mont Kailash, dont le sommet enneigé étreint pieusement la voûte céleste, l’éblouit. Son regard se pose sur le lac Manasarovar où il aperçoit une famille de cygnes qui s’élève vers le ciel…

 

C’est l’heure de partir. Cette fois-ci, Vidour a fait appel à la force d’âme de sa petite sœur ; et par ce geste fraternel, il interpelle toutes les âmes noyées dans le doute et tremblant de frayeur. Vidour, l’enfant sage, a appris à sa petite sœur à cultiver une foi inébranlable en la vie même s’il faut rouler sa pierre encore et encore comme Sisyphe, même si mille souffrances grignotent l’existence…

La pensée se discipline, l’âme s’apaise, l’angoisse s’envole…

 

28 mars 2020