En incarnant La raison d’Aymé, alias Gérard Jugnot, Isabelle Mergault fournit le piment qui ajoute de l’esprit à cette pure pièce de boulevard. En amoureux éperdu d’une femme de 30 ans sa cadette, le personnage principal semble tellement avoir perdu sa capacité à réfléchir qu’il en paraît benêt, fade, à la limite de la débilité. Sa raison, sa conscience, qu’il n’écoute plus du tout, prend l’enveloppe corporelle de la comédienne, pour le dessiller, le secouer et lui faire enfin comprendre ce que sa dulcinée concocte dans son dos… Les dialogues deviennent truculents et la pièce s’emballe. Alors quand cette comédienne de théâtre, figure des Grosses têtes, auteure de comédies à succès, vous dit qu’elle fuit la vie sociale, on tombe des nues.

Après plusieurs années en tant que comédienne, pourquoi passez-vous à 27 ans à l’écriture de scénarii ?
Je jouais un petit rôle dans quelques épisodes de la série Navarro avec Roger Hanin, et le producteur Pierre Grimblat qui, en passant, a découvert des gens comme Gainsbourg, Birkin, etc., venait souvent sur le tournage. Un jour, il m’a fait venir dans son bureau et m’a dit qu’il voulait que j’écrive un scénario pour la télévision qui fasse pleurer la France entière ! Quand je lui ai répondu que je ne savais pas écrire et que si je devais le faire, ce serait pour faire rire, il m’a dit : « Non, tu es faite pour faire pleurer. » Je lui ai demandé combien on était payé, et là, j’ai réfléchi… Je suis rentrée, et le lendemain je l’ai appelé pour lui proposer une idée, et il a dit : « OK, on y va ! »

C’était incroyable car effectivement, j’ai alors écrit un film qui a fait pleurer la France entière, avec Michel Galabru, et qui s’appelait La lettre perdue, réalisé par Jean-Louis Bertucelli. Ça a été un tel succès que ça a été rediffusé un mois plus tard, ce qui était exceptionnel dans les années 80, où il n’y avait que trois chaînes de télévision ! À partir de là, tout le monde m’appelait pour écrire d’autres scénarii. Ça m’a mis le pied à l’étrier, mais la seule ambition que j’ai eue dans ma vie de tout temps est de ne dépendre de personne, de ne pas avoir un patron sur le dos. Je n’ai pas fait d’études, j’ai toujours voulu gagner ma vie tout de suite, mais je n’étais pas passionnée par ce que je faisais. Quand j’étais actrice de cinéma, je m’en foutais complètement.

Mais pourquoi ?
Le cinéma en tant qu’actrice ne me passionne pas. Je m’ennuie sur un plateau de télé ou de cinéma. On tourne par décor, et en une journée, il faut être heureux si on a réussi à dire cinq lignes… En tant que réalisatrice, ça m’amuse, mais pas du tout en tant que comédienne. En revanche, j’adore jouer au théâtre. Quant à l’écriture, on ne peut pas s’en foutre, on est obligé de se concentrer.

Avez-vous écrit d’autres drames ? On vous connaît surtout en tant qu’auteure et actrice de comédies…
La lettre perdue était une comédie dramatique. Je ne sais pas faire du drame à 100%. Les gens ont d’autant plus pleuré qu’ils ont rigolé. Mon premier film, Je vous trouve très beau, avec Michel Blanc, fait pleurer autant que rire aussi.

Comment expliquez-vous l’immense succès de ce film ?
Parce que c’était un bon film ! Il n’était pas spécialement dans l’actualité. J’ai la prétention de penser que dans 20 ans, il sera toujours d’actualité. C’est du sentiment, c’est une histoire d’amour, c’est intemporel.

Que recherchez-vous quand vous écrivez une pièce ou un film ?
À éviter au maximum d’expliquer par mes dialogues. Par exemple, si je veux faire comprendre que deux personnages sont une mère et sa fille, je ne veux pas que la mère vienne dire « Comment ça va ma fille ? » Je vais essayer d’élever le débat et au lieu de « Bonjour ma fille », je vais raconter une histoire, comme « T’as pas changé quand tu te réveilles. Quand tu étais bébé, tu avais déjà les marques de l’oreiller. » Ça élève le niveau, j’essaie de mettre de la poésie. Pour la comédie pure, je fais en sorte qu’il y ait deux rires par page. Au théâtre, ça veut dire qu’on rit tout le temps. Je ne dis pas que ce sera drôle pour tout le monde, mais déjà, ça doit me faire rire. Si je ne ris pas sur cinq pages, je refais. J’essaie d’aller au maximum de ce que je sais faire. Sinon, je me fous complètement de plaire. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi les gens m’aiment. Mais j’essaie autant que possible de me plaire à moi-même, et d’être contente de ce que je fais. Et si ça me plaît, je me dis qu’à partir de ce moment, par conformité de goût, ça pourra plaire à d’autres.

Que représente La raison d’Aymé dans votre carrière ?
Je joue un petit peu avec mon idole. On n’a pas beaucoup de différence d’âge, mais quelle figure ! Quel parcours ! Quand j’ai vu Le père Noël est une ordure au théâtre, si on m’avait dit qu’un jour, je jouerai avec lui, je ne l’aurais pas cru. C’est presque comme un rêve. À chaque fois que je le vois, je me dis : « Ah mais c’est Gérard Jugnot » et ça m’émeut. Comme avec Sylvie Vartan, avec qui j’ai joué il y a trois ans dans une pièce que j’avais écrite. Tous les soirs, il y avait une scène où elle était à l’article de la mort, je la tenais dans mes bras, et elle avait ses jolis cheveux autour d’elle, les yeux fermés, et je me disais chaque fois : « J’ai Sylvie Vartan dans mes bras ! ». Tous les soirs ! Avec Gérard, je vous assure qu’il n’y a pas eu un jour où je ne me suis pas dit que je suis avec Le père Noël est une ordure ou Les Bronzés… tout ce qui a bercé ma jeunesse.

Qu’est ce qui vous a motivé dans le fait de jouer le rôle de la Raison, la conscience perdue d’Aymé ?
Dans cette histoire, je ne pouvais pas être celle qui a trente ans de moins. Le côté Jiminy Cricket, le fait que seulement lui me voit et m’entend, me plaisait bien… Je trouvais ce rôle rigolo et ça changeait de ceux que j’ai pu jouer auparavant.

Vous jouez toujours dans les pièces que vous écrivez ?
Oui, puisqu’on ne me propose pas de pièce. C’est un cercle vicieux. Comme on ne me propose pas de pièce, j’écris. Et comme j’écris, on ne me propose pas de pièce… Les auteurs de théâtre croient que je ne joue que dans mes pièces.

N’y a-t-il pas aussi le souhait de jouer des rôles qui vous conviennent le mieux ?
Quand je me suis mise à l’écriture à 27 ans, ça a été un énorme succès. Je n’avais aucune raison de m’arrêter là et de continuer de faire des rôles au cinéma où je m’ennuyais. Pour le théâtre, je me suis servie moi-même, sauf avec Laurent Ruquier qui m’a fait jouer dans ma première pièce, et puis une autre ensuite. Et après j’ai écrit mes pièces.

Comment fait-on pour transformer un cheveu sur la langue en outil de séduction ?
Ce n’est pas toujours considéré comme tel. Ma mère, qui avait le même problème, était médecin. Ça n’aurait pas fait sérieux et elle a été voir un orthophoniste qui le lui a enlevé directement. Moi, j’ai vu un orthophoniste à 18 ans. Je m’étais inscrite aux Beaux-Arts pour faire plaisir à mes parents, mais surtout, j’avais commencé des cours du soir au théâtre. L’orthophoniste m’a expliqué qu’il pourrait supprimer mon défaut de prononciation en deux séances. Si je décidais de devenir architecte, j’irai le voir, mais si je voulais être actrice, on ne sait jamais, il valait mieux le garder… Il a eu raison, il était intelligent. Je me suis fait remarquer par ça après. Limiter mon talent à ça, non bien sûr mais c’est ce qui m’a fait remarquer… C’est comme ça que Bouvard m’a invité aux Grosses têtes. Et j’ai cartonné !

Vous avez le secret de la repartie par exemple. Des tas de gens rêvent d’avoir cette qualité !
En fait, je suis une handicapée de la communication. Là, je parle avec vous pour mon métier, vous m’interviewez, et j’ai le devoir de vous répondre. Mais par exemple je ne dîne jamais avec les comédiens. En un an de vie sociale à Paris, j’ai dû avoir un dîner. Je ne sais pas faire la conversation, ça ne m’intéresse pas, je m’ennuie, ou alors il faut que je boive un coup ! Donc cette repartie que j’ai est le résultat de tous ces moments où je suis seule, et où je concentre une grosse connerie, et puis c’est ma pirouette et après, je m’en vais après avoir donné deux ou trois trucs amusants. À RTL, on est tous ensemble à vingt, c’est le but du jeu. Je n’ai pas de vie sociale du tout, ce qui fait que je suis toujours à rêvasser. Quand je me retrouve dans une situation avec d’autres personnes, au lieu de faire de longs discours, je réagis comme un snipper. Parler sérieusement du temps qu’il fait, de la beauté du décor, je n’y arrive pas, alors je clos la conversation par une réflexion. Je sais que ça peut être très désagréable, parce que par exemple, Laurent Baffie, qui est comme ça aussi, on ne peut pas le pénétrer. Il est un grand sensible, intelligent, mais il est toujours sur la défensive.