THIERRY FRANÇOISE : BE HAPPY… BE MORISIEN — “Lor nou paspor ena Morisien, me nou pa konpran kiete sa”

Thierry Françoise regagne Maurice après sept années passées en France. Il revient avec des histoires cocasses et des aventures françaises. L’humoriste pose un regard aussi tendre qu’acéré sur ce parcours. Une histoire à vivre sur DVD au mois de décembre. On saura apprécier l’esthétisme d’un humour finement joué. Scope propose un avant-goût, sans rien déflorer de cette exception culturelle mauricienne qui sous-tend le spectacle.

 

Thierry Françoise revient au comique. Est-ce une évidence après la tragédie ?
Oui (songeur). C’est ce que je fais depuis mes 14 ans sur les bancs du collège London à Port-Louis. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, je n’étais pas celui qui est assis au fond de la classe. Grande gueule par moments, mais assez studieux. Je me suis découvert un samedi soir, à une retraite où l’on offrait la possibilité de faire des sketchs. C’était au foyer Fiat à Petite Rivière, pas loin de chez moi. On m’a proposé d’écrire enn ti-zafer. J’ai donc écrit enn ti-zafer sur place. C’était une habitude que j’avais depuis longtemps : écrire des petits poèmes.
 
Parlons de vos débuts.
J’ai présenté, avec quelques améliorations, ce sketch à Rama (Poonoosamy). Il avait passé une annonce de casting pour le spectacle d’humour mauricien. C’était en 2000; je présentais alors Roméo en standing alone. Cela a duré pendant 18 années dans ce spectacle. C’était ma première école. C’est là-bas que j’ai rencontré Sam (Amigan), Lindsay Mootien et d’autres grands comiques. Je les ai beaucoup observés, jusqu’à comprendre le fonctionnement. Si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à des gens comme Sam et Lindsay. Des gens qui ont voulu faire évoluer la chose humoristique.
 
Abordons votre prochain spectacle : Be happy… be Morisien.
Après 14-28, laverité pa menti (2009) au Théâtre Serge Constantin, qui était mon portrait de 14 à 18 ans et un clin d’œil à l’expression mauricienne so 14 inn 28, qui veut dire perdre la boule. Cette fois, c’est Be happy… be Morisien, un spectacle en rapport à ce qui se passe. Être mauricien est la seule certitude que nous avons pour vivre heureux. Tou zafer pe degringole, tant au niveau international que national. Ce qui nous reste maintenant, c’est être heureux…
 
Un rapport avec votre prochain spectacle ?
Oui. Car j’ai découvert que j’avais un truc différent en moi. C’est face à l’étranger que nous nous rendons compte de notre insularité, de notre mauricianité. Nous, les Mauriciens, lorsque nous nous rendons à une fête, nous nous mettons à l’aise assez facilement. Ce n’est pas le cas en Europe, où cela peut être perçu comme une maladresse. Être décontracté est une particularité qui nous est propre. Une convivialité propre à ce que j’appelle le island style.
Le spectacle parle de mon expérience française et du retour à Maurice. Notre originalité se trouve dans notre particularité. La relation humaine que nous avons naturellement. Nous cherchons à faire comme les étrangers, alors qu’eux voudraient être comme nous. Bann-la anvi viv kouma nou.
 
C’est quoi la différence entre un one-man-show et un stand-up ?
Le one-man-show est un spectacle avec une série de sketchs séparés par des coupures. Le stand-up est sans interruption. Le stand-up à l’américaine se pratique micro à la main. Ce n’est pas le cas dans Be happy… be Morisien, où l’on notera une progression dans l’histoire, avec un fil conducteur, une introduction et une conclusion.
 
Depuis le Jamel Comedy Club, et, dans une moindre mesure, notre compatriote Kevin Razy, l’on note une tendance à capitaliser sur le thème de l’immigration. Quel est votre avis à ce propos ?
Tout comme je parle du Mauricien, ces humoristes ont compris que leur richesse, ce sont leurs racines ! Ils ne sont pas Français à 100%, et ont compris que leur particularité provient de leur métissage. C’est ce qui fera toute la différence. Des sujets autrefois considérés tabous sont aujourd’hui abordés dans l’acceptation de ce qu’on est.
 
Pourquoi ce besoin de dire qui on est ?
À la vitesse à laquelle tourne le monde, on a besoin de s’accrocher à quelque chose de sûr. À nos origines, à notre culture. Sinon, on se perdra dans la culture des autres. Il est cependant une chose qui transcende tout cela, qui dépasse tout ce qu’on a hérité de l’Histoire. Nou pa kapav lor nou paspor ena Morisien, me nou pa konpran kiete sa. J’essaie humblement, à travers la comédie, de donner ma vision de ce que c’est que d’être Mauricien.
 
C’est quoi, être Mauricien ?
Le Mauricien est un individu débrouillard, capable de s’adapter à toutes sortes de situations. Une sorte de pragmatisme naturel. Li dan nou, sa. Nou enn bann traser ! Je me définis comme enn nasion dal-pouri. C’est-à-dire que je porte en moi le métissage entre l’Afrique et l’Inde, et que c’est dans China Town que j’ai passé toute mon enfance. Cela, je le crie sur tous les toits : Mo enn nasion dal-pouri ! Nous, Mauriciens, sommes ouverts à l’autre. Nous avons de tout en nous, mais nous restons bloqués sur l’apparence. Ce n’est qu’à l’étranger que nous nous retrouvons, au-delà des clivages. Deor, tou Morisien pou dans sega.
 
Est-ce à dire que le Mauricien est condamné à être Mauricien hors de Maurice ?
À la veille du cinquantième anniversaire de notre indépendance, c’est l’occasion de prendre conscience de ce qu’il y a de Mauricien en nous. De notre position par rapport au monde. Notre insularité fait que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde que les autres. Nous avons une particularité. Et c’est ce que j’appelle le island style dans mon spectacle. Par exemple, vous remarquerez que le Mauricien est toujours overweight lorsqu’il prend l’avion. Nou rod pran tou sa bann manze ki ena Moris, nou met li dan nou valiz. Nou bizin enn ti zasar; enn ti-gou Moris dan nou labous. Ce sont des envies qui, loin du pays, se réveillent. Samem ki apel Morisien la, sa !
 
Revenons au spectacle.
Ce sera un spectacle prévu pour le mois de décembre sur DVD. Une création contre la morosité ambiante. Mon objectif est d’apporter le sourire et le rire aux Mauriciens. Ce qui, quelque part, a bâti la réputation du Mauricien… à travers le tourisme ! C’est un spectacle que j’ai coécrit avec Stéphane Bellerose, qui réalise aussi le DVD. Chaque mot est ici soupesé. Rien n’est superflu dans ce spectacle. C’est comme écrire une partition. Un gros travail de composition, jusqu’à la mise en bouche. Je propose une vision du Mauricien. Paname vu par un Mauricien.
 
Êtes-vous happy, Thierry Françoise ?
Je commence à l’être à l’idée de retrouver la scène. C’est vital pour moi de faire rire. C’est une manière d’apporter du bonheur aux gens et de s’en procurer un peu soi-même. Voir les gens rire est presque jouissif. La force du rire est sa capacité à soulager autrui et de faire oublier les soucis quotidiens. Qu’importe la situation dans laquelle vous vous trouvez, rire de bon cœur, chaque jour, change votre façon de considérer la vie.