THIERRY FRANÇOISE : « J’ose des rôles où l’on ne m’attend pas »

Un an après son retour au pays, Thierry Françoise sort de l’ombre. Le comédien monte sur les planches aux côtés de la Trup Sapsiway de Gaston Valayden et met en lumière un personnage sombre. C’est un Thierry Françoise ombrageux que le public découvrira, après sept années d’absence. Il incarne le neveu, un psychopathe imaginé par le dramaturge Daniel Labonne, dans une mise en scène de Gaston Valayden et Darma Mootien. Thierry Françoise se confie à Scope.

Thierry Françoise, vous montez sur les planches après sept ans d’absence. Où étiez-vous donc passé ?
J’ai effectué un passage au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris où j’ai suivi les cours de Philippe Torreton, Philippe Duclos, Daniel Mesguich et Guy Bedos. La première étape, c’était le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. J’ai exploré d’autres facettes du jeu d’acteur. J’ai joué En attendant Godot de Samuel Beckett et Mademoiselle Julie d’August Strindberg. Je n’ai pas forcément abordé le côté comique. Je me suis permis de découvrir des choses que je n’ai pas l’habitude de jouer. Après une licence et une maîtrise en cinéma à l’université Paris 8 Vincennes St Denis, j’ai fait mes premiers essais cinématographiques. Parallèlement, avec le film Les enfants de Troumaron de Harrikrishna Anenden et Sharvan Anenden, j’ai eu la chance d’assister à des festivals et d’autres événements pour les besoins de la promotion. Le Fespaco au Burkina Faso, The Africa Movie Academy Awards au Nigeria, en Suisse…

Vous incarniez déjà un personnage sombre dans ce long-métrage, n’est-ce pas ?
Les enfants de Troumaron est l’adaptation cinématographique du roman d’Ananda Devi, Eve de ses décombres. C’était la première fois que je jouais un rôle à contre-emploi. J’étais dans le rôle du méchant, Kenny, le gangster de la cité qui sème le désordre et qui fomente des émeutes…

Le comique est-il mort ?
Non. Je veux juste essayer des choses différentes. Acteur est un métier. Celui de comédien en est un autre. Tout comme celui d’humoriste. Je m’autorise à jouer des personnages beaucoup plus sombres. J’ose des rôles où l’on ne m’attend pas. A contre-emploi. Lorsque Gaston Valayden m’a proposé le rôle du neveu, j’ai d’abord hésité. L’écriture de Daniel Labonne est captivante et en résonance avec les gens qui reviennent au pays. Après plusieurs lectures, je me suis senti attiré par cette pièce, par ce rôle, je venais de rentrer au pays moi-même. Je me suis ensuite appuyé sur le personnage de Kenny dans Les enfants de Troumaron et sur celui de Monsieur Jean dans Mademoiselle Julie pour commencer à travailler le personnage.

Est-ce le côté obscur du comédien qui transparaît dans Le neveu ?
C’est une des facettes des rôles que je peux incarner. Je m’ouvre à d’autres rôles. Pas forcément le côté obscur. Les nuances plus claires viendront au moment opportun… C’est quelque part oser prendre des risques. C’est très challenging en tant que comédien.

Qu’est-ce qui concrètement a changé chez l’artiste ?
Disons que l’artiste a été formé. Et travaille avec quelques méthodes. La façon d’aborder les personnages n’est plus la même.

Quelles sont vos références ?
Pour Le neveu mes références sont Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Foreman (1975) et Donald Pleasence dans le film Cul-de-sac (1966) de Roman Polanski. Le jeu de ces deux acteurs m’a aidé à travailler mon personnage dans Le neveu. Ce qui m’a surtout intéressé avec le personnage du neveu c’est ce que j’avais un seul mot pour commencer à travailler ce personnage : insaisissable. C’est très attirant pour un comédien de travailler dans ces conditions.

« Ce personnage est tellement fou à lier que cela peut faire peur d’incarner pareil rôle »

Dites-nous en davantage à propos du personnage.
Le neveu est un ouvrier mystique et philosophe. C’est un personnage motivé par une grande frustration nourrie depuis longtemps. Une sorte de complexe d’infériorité dont l’exutoire sera Dieu. Son dieu à lui ! Un illuminé. C’est surtout un personnage insaisissable. Dès lors comment un comédien incarne-t-il un tel personnage ? C’est avant toute chose beaucoup de lecture. C’est un processus intéressant que d’essayer d’appliquer ce que j’ai appris, au personnage du neveu. Aller au fond du personnage sans crainte. Ce personnage est tellement fou à lier que cela peut faire peur d’incarner pareil rôle. Les metteurs en scène Gaston Valayden et Darma Mootien font un théâtre contemporain fortement en lien avec l’actualité. Ce n’est pas un théâtre conventionnel. Les codes de jeu sont un peu à l’encontre des conventions. Ils m’ont encouragé à présenter plusieurs propositions de jeu. Surprise. Création. Remise en question. Toujours.

Quelle est la nuance entre acteur et comédien ?
La manière d’aborder un personnage est la même. On est assez relaxe au cinéma, par contre au théâtre on joue sans filtre. On puise au plus profond de soi pour faire exister le personnage. C’est un exercice exigeant. Sans parler de la projection de la voix. La respiration. Au théâtre tout se joue en direct. Il n’y a pas plusieurs essais ni de montage. Le théâtre c’est dans l’instant présent. Ce n’est pas le cas au cinéma.

Les rôles tragiques constituent-ils une autre étape pour le comédien ?
Je ne vois pas les choses ainsi. Tous les comédiens aspirent, à mon avis, à jouer un maximum de rôles au cours d’une carrière. Incarner un maximum de personnages différents. Avoir la possibilité de faire cela est une chance. Le boulot de l’acteur ou du comédien est de chercher des sources d’inspiration par rapport au personnage à incarner. Cela implique de procéder de manière méthodologique.
C’est aussi une préparation physique car tout travail d’acteur est au final très physique. À mes yeux, incarner un personnage implique, pour le comédien ou l’acteur, de mettre son orgueil de côté et se prêter humblement au personnage. Cela sans juger ce personnage. Juger un personnage revient à se torturer. Il faut savoir s’effacer face au personnage. Avoir cette humilité-là.

Quelle différence faites-vous entre les sentiments et les émotions, Thierry Françoise ?
Pour moi, l’émotion est instantanée. C’est dans l’action. Le sentiment est davantage dans la durée. Comme je l’explique aux enfants à l’Oasis de Paix, à Pointe aux Sables, l’émotion est cette vague qui monte et qui redescend ; le sentiment est cette vague qui avance longtemps… avant de s’écraser. Konpran bien ki nou bizin kapav kontrol sa vag la. Kot li ale ? Eski nou les li vinnenn tsunami, kraz nou, ou swa non…

Et vous, pourquoi êtes-vous rentré au pays natal ?
Pour des raisons personnelles que j’évoquerais dans mon one-man-show à venir prochainement…

À quoi l’artiste en vous aspire-t-il aujourd’hui ?
À écrire des scénarios. À réaliser des films. Je me suis beaucoup penché sur le scénario, la direction d’acteur et la production en Afrique Subsaharienne, lors de mes études en France. L’écriture de scénario m’interpelle énormément. En tous formats et pour tous types de média. Être scénariste et réalisateur. Je veux aborder des histoires que bien peu de gens osent raconter.

Que retenez-vous de vos études de cinéma ?
Que tout est à faire à Maurice dans le domaine cinématographique. Quelque part, tout est à inventer. Et c’est cela qui est génial !

Vous avez joué et au Théâtre de Port-Louis et au Plaza. Que pensez-vous de la fermeture de ces institutions culturelles ?
C’est dommage. Pas seulement pour les comédiens et ceux dans le domaine théâtral. C’est dommage pour le spectateur mauricien et le public. Le théâtre est un lieu de rencontre. Un moyen de s’évader du quotidien. Ces lieux sont pour moi sacrés. C’est dommage que nous nous retrouvions dans une situation pareille. Où deux monuments sont fermés. Des alternatives existent, mais j’aurais préféré que ces deux lieux de culture reprennent vie. Je le souhaite.
Je ne pourrais pas donner une réponse rationnelle par rapport à ces deux théâtres qui, pour moi, sont chargés de souvenirs tellement forts. J’ai fréquenté le théâtre de Port-Louis depuis l’adolescence et j’en connais les couloirs et les recoins. Tout cela remonte à la surface. Allons dire que ces fermetures entravent l’épanouissement de la culture.

Ne craignez-vous pas que le « nouveau » Thierry Françoise déboussole quelque peu ceux qui n’ont connu que le comique ?
Au contraire. J’espère que le public saura apprécier cette autre facette sinon nous entrerions dans une certaine routine et pour l’artiste et pour le spectateur. Il est bon d’oser la différence. Non. Je n’ai pas peur. Car j’avance dans ce que j’aime faire. Ce sera une autre étape de franchie.

La Trup Sapsiway présente Le neveu de Daniel Labonne les 27, 28 et 29 juillet à 20h dans la salle de la troupe à Roches-Brunes. Entrée à Rs 200. Réservation 57-90-14-00.