Comme tout rêve que l’on chérit avec passion depuis très longtemps, une fois l’heure de la concrétisation arrivée, on redouble de soin et on met le paquet pour que la réalité dépasse… l’imagination. La troupe d’Abaim et du Saturday care centre de Beau-Bassin s’est donné les moyens de recréer toute la féerie et la poésie que requiert l’histoire de Tizan ar so wit frer, pour que ce spectacle soit un bouquet d’émotions pour ceux qui ont un cœur d’enfant.

Tizan, ce personnage emblématique des îles créoles et d’autre pays encore, est au cœur de notre enfance, un compagnon et un miroir à la fois, une parole d’enfant face au monde rigide des adultes, une déclaration d’amour à la vie aussi. Autant dire que créer des chansons, composer de la musique, inventer des décors et développer un jeu d’acteur autour de ce compagnon secret de tout Mauricien est un projet ambitieux. Quand en plus les initiateurs ambitionnent d’impliquer dans ce projet tous les enfants qui gravitent autour d’Abaim chaque samedi dans les locaux de l’ancien collège Colonel Maingard, l’idée se complexifie !

Le rêve est si beau qu’il ne souffre aucune entorse. Tous les enfants du Saturday care centre animé par Abaim seront sur la scène du Théâtre Serge Constantin les 16, 17 et 18 mars, et même la petite Shamiza, qui vient d’arriver dans la troupe, a eu son rôle. Une cinquantaine de jeunes acteurs, actrices, chanteurs, chanteuses montent sur la scène pour célébrer cette pépite du patrimoine oral et écrit mauricien et en chanter la magie. La conception visuelle est assurée par Florence Drachsler, styliste et décoratrice de spectacle, qui s’affaire considérablement en ce moment aux finitions de ses costumes colorés aux formes généreuses, qu’elle ajuste à tous les gabarits enfantins.

De ceux qui ont vu les chansons de Tizan ar so 8 frer naître en 2004, au moment de la sortie du livre album rouge qui lui était consacré, beaucoup ont quitté Abaim pour vivre leur vie d’adulte, mais ils en gardent une grande richesse émotionnelle au fond du cœur. Lors de la conférence de presse donnée il y a une semaine, avec leur principal sponsor, Kee Cheong Lee Kwong Wing de la SBM, Alain Muneean expliquait que les enfants n’internalisent pas assez leurs émotions et que de plus en plus, avec l’évolution de notre société, les éducateurs et pédagogues dont face à des comportements inquiétants.

 

Le Saturday care centre de Beau-Bassin et le Sunday care centre du Morne offrent un espace aux enfants et aux adolescents pour qu’ils expriment leur sensibilité à travers la chanson et la musique, les histoires et la comédie, en découvrant et en faisant vivre aussi le patrimoine oral qui réunit tous les Mauriciens, d’une génération à l’autre, à travers le temps et l’espace. La résonance qu’avaient rencontrée les Ti Marmit a montré le potentiel culturel du patrimoine intangible de l’enfance.

Le spectacle Tizan Gato Kanet avait initié la démarche autour de Tizan en 2009, et cette fois-ci pendant une heure trente, les spectateurs partageront la vie émouvante de Tizan et ses huit frères, qui est faite de drames, de défis et de splendeurs humaines. Difficile de ne pas penser au Petit Poucet, voire au Petit chaperon rouge ou encore à Hansel et Gretel pour certains aspects de cette histoire. Mais la trame en est entièrement concoctée dans le creuset mauricien.

Participer à ce spectacle ou simplement aller le voir permet à l’enfant de développer et nuancer ses émotions, et sans formalité ou contrainte aucune, sans même que l’on s’en rende compte, cette démarche accomplit un travail souterrain, qui apprend à l’enfant à faire face à la réalité. « Parfwa, explique Alain Muneean, la realite li telman dir, telman difisil, ki si lemosion pe manke, zanfan pa pou kapav sirmont li. Kreativite e sa travay-la lor patrimwan oral favoriz developman zanfan. »

La famille est au centre du conte Tizan ar so 8 frer, et des sujets aussi aigus que l’abandon par les parents, l’extrême pauvreté ou encore la confrontation à la mort émaillent cette histoire, qui démontre finalement qu’un être humain apprend grâce à sa conscience et son imagination à vivre et dépasser les drames de la vie. Et même sur les sujets les plus graves, la bonne humeur, l’humour et la fantaisie sont les bienvenues. Conscient du rôle fondamental de l’imaginaire et du talent propre à tout individu, Alain Muneean insiste sur l’importance de l’art dans l’épanouissement de la personnalité : « Teat li extremman seriye. Zoue osi. Li pa enn badinaz, me li enn zouti extraordiner, pou develop sosiete. »

La comédie musicale en cours de finalisation a été possible en reconstruisant un scénario complet à partir des histoires de Tizan, collectées dans les archives et par le bouche-à-oreille, réveillant ainsi la mémoire enfouie. Plusieurs professionnels de la scène ont apporté leur expertise pour parachever le projet : Alain Fanchon pour la mise en scène, Anuradha Raghoonundun pendant six mois pour le jeu d’acteur, le chorégraphe Fidy Rabearisoa pour les figures et mouvements, sans oublier les musiciens, chefs de chœur et costumière, ainsi que l’équipe technique qui joue un rôle crucial pour que le son et les effets de lumière et la vidéo soient au cœur de l’action.

Le représentant du principal sponsor du projet, Kee Cheong Lee Kwong Wing, a insisté sur l’engagement de la SBM dans le domaine de l’éducation et loue l’action d’Abaim qui s’appuie sur les facultés sensitives des enfants que sont l’ouïe, l’odorat et la vue pour apprécier ce qui les entoure. Et pris par l’enthousiasme, l’orateur s’est-il emporté en espérant même un rayonnement international, à Paris ou sur la Grande muraille de Chine, pour ce spectacle familial qui préserve le patrimoine, les traditions et la culture mauricienne ?

Pour l’heure, le vœu que caressent les membres d’Abaim consiste à amener ce spectacle dans toutes les régions du pays, après les séances des 16, 17 et 18 mars, comme l’explique Marousia Bouvery : « O depar nou proze, se fer enn spektak popiler ki al dan tou kwin Moris, partikilierman dan lekol. » Le spectacle a été conçu avec des décors légers pour pouvoir être adapté en tout lieu, à partir du moment où le podium offert est suffisamment grand pour accueillir tous les jeunes artistes. En grande partie réalisable, grâce à l’engagement bénévole de la plupart des participants ainsi qu’à l’aide du ministère qui a mis la salle de Vacoas gratuitement à leur disposition, chaque reprise devrait ensuite nécessiter un budget d’environ Rs 250 000, somme pour laquelle de nouveaux financements sont recherchés. Les premières représentations donneront lieu à des enregistrements pour produire un DVD, qui sera mis en vente ultérieurement.

Alain Muneean disait en 2004 à propos des personnages des histoires de Tizan : « Zot parol, li nou prop zistwar dan enn laglas. » Ce n’est pas Juliette Sam, qui incarne Tizan, qui dira le contraire ! En attendant de voir le spectacle, nous pouvons nous remémorer quelques traits de personnalité de cette grande fratrie… Les enfants dezorder se reconnaissent en Tizan, sa ti bolom ki kontan lapes kabo ek gato kanet. Tizan est un grand débrouillard, tandis que Pazan est timide et généralement en retrait. Granzan est la force tranquille, le grand frère protecteur. Tinenn est le tipiman ou l’hyperactif de service alors que Zeremi incarne le flegme et la léthargie. Le benjamin Poupounn est l’innocence personnifiée et Zozom, un adulte dans un corps d’enfant. Le plus distant de la bande est Tiko, qui n’en fait qu’à sa tête, quand Zanyo, grand complice de Tizan, s’avère être le rayon de soleil de toute la bande. Ici, les arbres et les animaux connaissent la musique, le « ti panye », suffisamment grand pour accueillir les enfants, montera, montera vraiment dans les airs…