Jusqu’où descendrons-nous dans le rocambolesque, la mascarade et la parodie? Parce que c’est bien à une parodie que s’apparente ce qui n’est plus seulement la joute mais carrément la guerre entre la Présidence de la République et le gouvernement mauricien. C’est le terme présidence qui est choisi ici, et non présidente, parce que l’on a définitivement franchi, ces jours derniers, une étape qui mène au-delà d’une personne pour remettre en cause l’institution dans son ensemble. Ayant donc décidé de ne pas démissionner face au scandale concernant ses dépenses, la Présidente de la République a lancé la contre-offensive en chargeant d’abord ses communicants d’expliquer son utilisation de la carte de crédit mise à sa disposition par Planet Earth Institute et le très controversé homme d’affaires Alvaro Sobrinho. Arguant d’abord qu’une carte de crédit d’une valeur de Rs 1 million n’est pas une rémunération; puis que la Présidente aurait eu un problème « technique » avec sa carte personnelle qui l’aurait amenée à utiliser la carte du PEI pour ses achats personnels; puis qu’elle aurait utilisé cette carte par « inadvertance » en la confondant avec la sienne (pour effectuer des dizaines d’achats sur plusieurs mois).

Passons sur l’ abracadabrantesque de ces « explications », qui laissent pantois tous les utilisateurs de cartes de crédit… Le pire était encore à venir, et a pris la forme, vendredi dernier, de l’annonce par la Présidence de la nomination d’un commission d’enquête sur les affaires Carte Platinum et Alvaro Sobrinho. Au-delà de la personne qui se battait pour défendre son honneur, ou sa place, selon les points de vue, on passait au fait d’utiliser à contre-sens et de bafouer une institution dont cette personne est censée être garante: la Constitution de la République de Maurice. On aurait pu penser que la Présidente de la République jouait très habilement ses cartes en venant renverser la table sur ses accusateurs et adversaires. Si elle décidait de nommer une commission d’enquête sur l’affaire Platinum Card, cela exposerait les fuites au sein de la banque ayant permis à l’express de disposer des documents incriminants.

Et en poursuivant sur l’affaire Alvaro Sobrinho, cela permettrait sans doute de mettre au jour ce qu’elle sait peut-être, et tait, sur tous ceux qui, au plus haut niveau du gouvernement qui l’accule, auraient bénéficié des largesses de l’homme d’affaires angolais de façon plus soutenue et incriminante qu’elle. Mais une pléiade de légistes, et le Premier ministre, n’ont pas tardé à faire ressortir que la section 64 de la Constitution est claire sur le fait que la Présidente de la République n’est pas habilitée à procéder à la nomination d’une telle commission d’enquête. Démonétisant un peu plus celle qui est censée être la garante de cette Constitution. Devant le nouveau tollé, la Présidente a donc fini hier matin par faire annoncer sa démission par son avocat. Pas tout de suite, non, mais le 23 mars, à la veille de la rentrée parlementaire devant enclencher sa destitution.

Quelle mascarade. On n’en est pas à une querelle de poulailler visant à mesurer qui a plus de fiel que l’autre. On n’en est pas à justifi er des errements en disant que d’autres font pire et ne sont pas inquiétés. On en est à constater à quoi peut être réduite l’institution qu’est et que devrait être la Présidence de la République, alors que nous célébrons les 50 ans d’indépendance de Maurice. Si on a pu se réjouir de voir la première femme-présidente de notre République aspirer à jouer un rôle moins « pot de fleur », le fait demeure que notre Constitution, dans l’état actuel des choses, n’accorde pas beaucoup de pouvoirs effectifs à la Présidence. A la limite, diront certains, nous pourrions presque nous en passer. Sauf qu’une Présidence représente une autorité dont on peut aussi penser qu’elle est capitale dans la construction de la conscience d’un pays. Le 7 mars dernier, la grande fi gure internationale qu’est Aung San Suu Kyi, dirigeante du Myanmar et Prix Nobel de la Paix, s’est vue retirer le prix Elie Wiesel remis en 2012 par le Musée de l’Holocauste de Washington, ce en raison de son silence sur les Rohingyas.

Au fil des décennies, et de son emprisonnement, elle était devenue une fi gure iconique de la lutte contre la junte birmane, et plus largement contre la dictature et en faveur des libertés. Mais aujourd’hui le parti au pouvoir sous son leadership est accusé de propager une rhétorique de haine à l’encontre des Rohingyas. Près de 690 000 musulmans rohingyas vivant dans l’ouest de la Birmanie se sont réfugiés au Bangladesh depuis août 2017 pour fuir une opération de l’armée, qualifi ée de campagne d’épuration ethnique par les Nations unies. Appelée à user de son « autorité morale » pour répondre à cette situation, Aung San Suu Kyi est vivement condamnée pour son « inaction ». C’est bien le terme autorité morale qui retient ici l’attention. Et c’est bien ce qu’a incarné Cassam Uteem, alors qu’il occupait la Présidence de notre République en 1999. Au cœur des émeutes inter-ethniques qui ont enfl ammé notre île, il a été, avec le cardinal Margéot, un des rares à avoir pu, avec effi cacité, œuvrer au retour du calme. C’est à cela que peut servir, aussi, une Présidence. A charge de savoir lui donner le crédit nécessaire (sans jeu de mots, bien entendu)…