TOXICOMANIE : Drogues synthétiques, dangereuse escalade !

  • Christopher (26 ans) : « Wasabi, Salvia, C’est pas bien, Gomgom, Black Mamba… j’ai tout essayé, mais je ne conseille à personne d’y toucher ! »
  • Dr Faysal Sulliman (addictologue) : « Agir rapidement avant l’arrivée des produits plus nocifs à base de cathinone, par exemple »

Juin 2013 : Black Mamba, Salvia et Bath Salts font leur apparition sur le marché local. Juin 2015 : les produits les plus « in » se déclinent désormais sous les appellations de Wasabi, C’est pas bien, Blue Magic, Ben Laden, Gomgom… Ce qui a changé ? Ces Nouvelles Drogues synthétiques (NDS) sont plus puissantes ! « Leker batt fol ek ena fer ou dekole, kit ou lekor… Leur dosage change régulièrement pour devenir plus fort », explique un jeune consommateur au Mauricien. Constat confirmé par les travailleurs sociaux à l’œuvre sur ce terrain. D’ailleurs, ces derniers réclament davantage d’actions des autorités « pas en termes de répression, car là n’est pas la solution complète au problème grandissant, mais pour commencer un dialogue et un partage d’informations ». Ce qui rend la menace encore plus terrible, poursuivent-ils, « c’est le nombre grandissant d’ados — filles comme garçons — qui sont friands de ces produits ». L’addictologue Faysal Sulliman, de l’hôpital Appolo Bramwell, bénévole au Centre Idrice Goomany (CIG), avance que ces substances disponibles sur le marché sont, pour l’instant, principalement du cannabis synthétique. « Mais les autres NDS — plus nocives, car à base de produits plus dangereux tels que le cathinone ou les opioids — feront très bientôt leur entrée à Maurice si nos autorités ne réagissent pas promptement ». Hier, le monde entier a observé la Journée mondiale de la lutte contre la toxicomanie et les substances illicites. Cependant, à Maurice, hormis la décision — brandie à plusieurs reprises — d’une commission d’enquête sur la drogue, aucune mention n’a été faite des NDS et de leurs ravages sur nos jeunes. Pourtant, le mal est déjà là…
Jeune homme bien sous tous rapports travaillant pour une entreprise très cotée de la capitale, Christopher (26 ans) habite la périphérie de Port-Louis. Concédant être un fumeur de gandia régulier, il déclare que « c’est par curiosité, mais aussi par défaut, que j’ai « goûté » à ces nouveaux produits ». En deux ans, il a touché à pratiquement toutes ces NDS. « Black Mamba, Wasabi, Salvia, Bath Salts, Gomgom… J’ai eu des expériences différentes avec chacun des produits, mais, dans l’ensemble, l’effet est quasi-similaire : on plane après trois ou quatre « bon dam ». On est coupé de la réalité, on rigole parfois, mais pas tout le temps. Ek sirtou ou santi ou lekor kit ou ale ! »
Mais Christopher ne conseille à personne d’y toucher. « Ma dernière prise de Black Mamba remonte à la finale de la Coupe du Monde, l’année dernière. On était deux : un pote et moi. C’était en pleine journée. Ça a été le plus mauvais « bad trip » que j’ai jamais eu. J’ai commencé à me sentir très mal. Des picotements suivis de palpitations rapides. Mo ti sir mo leker ti pou large ! » Les malaises se succédant, Christopher avait choisi de s’enfermer dans sa chambre. « Si ma mère avait vu mon visage, elle aurait immédiatement réalisé que j’étais sous l’influence d’un produit quelconque… » Il poursuit : « Que ce soit le Black Mamba ou les autres produits que j’ai essayés jusqu’ici, l’un des effets majeurs c’est que cela se voit sur votre physionomie. Ou vinn vilin net ! Lizye mari rouz, lalev double, triple… Ça saute aux yeux qu’on a pris quelque chose. Quand on a consommé ces trucs-là, il vaut mieux rester tranquille entre copains ou s’enfermer dans sa chambre parski gagn onte vinn divan dimounn ! » Ce fameux 13 juillet 2014, lors de la finale Allemagne-Argentine, Christopher termine la soirée en vomissant. « Tou seki mo ti manze inn resorti. Mari vilin tou ! Mo pa ti pe konpran ki mo ti pe gagye. Ti pe koumans panike e gagn traka… »
« Gro sou ! »
Malgré cette expérience traumatisante, le jeune homme admet avoir encore essayé le Black Mamba, mais le produit avait changé. « Il est devenu plus « puissant » ». Consommateur averti, notre interlocuteur avance que c’est le même produit, mais que les dealers y ont ajouté d’autres substances. « Peut-être pour ne pas se faire attraper par les autorités puisque le Black Mamba a été classé parmi les drogues prohibées ». Il y a trois semaines, Christopher a touché à du C’est pas bien. « Li piti-piti e fin kouma bann ti lagrin lanis, me pli ver. Comme pour le Wasabi, les Bath Salts ou le Gomgom et le Black Mamba, on le mélange avec du tabac et on répand le tout sur un « ti papye » (rolling paper). On mélange, on colle et on allume… » Avec un « ti foil » de C’est pas bien à Rs 250, « on peut avoir deux cigarettes pour six personnes », précise notre interlocuteur.
Les effets diffèrent. « Une fois, je n’ai rien ressenti du tout. Parkont enn lot fwa monn gro sou net ! Ma tête tournait et j’ai commencé à planer, avec une certaine griserie. Puis, graduellement, je ne sentais plus mes jambes. J’avais préféré ne pas me lever par peur de tomber, car j’étais persuadé que mes jambes ne me porteraient pas. » Autour de lui, Christopher voit ses amis subir les mêmes effets. « Ena fwa monn bien riy dimounn. Kamwad la ti fek fim enn zafer, mo pa tro rapel ki ti ete. Nou tou anplas, pe mett enn dialog. Enn kou nek li bess so lame ek fer zes pe ramass enn zafer. Selma pa ti ena nanye, ni dan so lame ni anba. Mo dir li : « Ki tonn ramasse ? » Li reponn mwa « be mo bwat ». Pourtan pa ti ena nanye. Li ti dan so latet. Linn trouv enn bwat, linn besse pou ramass li ».
Christopher déclare avoir récemment eu une expérience similaire avec du Wasabi. « Li kouma enn kib bouyon. Bizin koup-koup li avan fann li ar taba lor « ti papye ». Un petit « foil » de Wasabi est vendu à Rs 300. La première sensation, c’est un coup direct au cerveau. Pas d’hallucinations, juste le sentiment de décoller et planer… Mais il m'arrive d’oublier des choses. J’avais posé mon portable où je m’étais assis avec mes amis et après avoir fumé du Wasabi, je ne me souvenais plus où l’avoir posé. J’avais perdu toute la lucidité ». Les effets du Wasabi, du C’est pas bien ou du Gomgom ne durent pas plus d’une vingtaine minutes. Un effet commun, explique encore notre interlocuteur, est la léthargie. « On devient totalement amorphe. Pa anvi bouz ditou. Lekor large koumadir inn kit ou. Ou santi ou ayer ». Si ces produits similaires se vendent quasiment au même prix — entre Rs 250 à Rs 300 —, les effets du Salvia durent plus longtemps. « Une heure ou plus », soutient Christopher, qui en a pris il y a deux ans. « C’est rouge, avec un goût qui se rapproche de la fraise. Me li enn nissa mal-a-lez. Ou gagn nissa la, selman santi enn zafer pa bon. Par exemple, si vous avez joué au foot juste avant, vous ressentez toutes les douleurs de votre corps. Mais il y a aussi l’effet contraire total : on sent comme une poussée d’adrénaline et on pense qu’on peut faire un millier de choses ! » Il se souvient aussi de ses expériences avec du Gomgom, qui ressemble à du chewing-gum vert pâle, vendu à Rs 250.
« Ena lamor ladan »
Durant ces deux dernières années, Christopher admet avoir touché à presque toutes les NDS qui inondent le marché actuellement. « Mais, si on ne m’avait pas forcé la main (voir plus loin), j’aurais mille fois préféré rester fidèle à mon gandia ! Mo pa konsey person tous sa bann zafer la ». Ignorant leurs origines de fabrication en laboratoire et leurs composantes, notre jeune interlocuteur est cependant conscient que ces NDS sont très nocifs. « Zot pas donn enn bon nissa ! Quand on fume du gandia, il y a un bon « feeling ». On se sent bien et on a envie de passer du bon temps entre potes. Avec ces nouveaux produits, on ne connait pas les réactions sur le corps. Certaines réactions provoquent la panique. Ou on a la bouche totalement sèche. Une fois un pote nous a carrément dit « napa koz ar mwa » ».
Christopher met les jeunes en garde. « Là où j’habite, je vois un tas d’adolescents qui consomment ces produits. Ils sont curieux et veulent tenter de nouvelles expériences. Mais je leur conseille de ne pas y toucher. Ena lamor ladan ! » Il ajoute : « Moi qui suis un fumeur de gandia, mon plaisir c’est de fumer un joint quand je vais à une fête, histoire d’être bien dans l’ambiance et de m’amuser. Avec ces produits, l’effet est contraire. On n’a pas vraiment envie de s’amuser. Même si je sais que leur curiosité va les pousser à tenter le coup, je recommande aux jeunes de ne pas le faire. Ça ne vaut vraiment pas la peine. »


Pénurie artificielle de gandia
Christopher explique comment il a fait connaissance avec les Black Mamba, Wasabi, Gomgom, Salvia et autres. « Je m’étais rendu chez celui qui me fournit de l’herbe, qui, prétextant une pénurie du produit, m’a dit « pran sa, seye, bel nissa ». C’était du Black Mamba. Je n’en savais rien. C’est après quelques prises avec des amis qu’on a su ce qu’était ce produit. » Il poursuit : « Chaque semaine, de nouveaux produits débarquent et il n’y a presque plus de noms. On ne fait que nous les refourguer en vantant les effets : « direk servo », « plane garanti », « bon pou sorti ar kopin »… Il ne faut pas croire que ces produits sont uniquement disponibles dans les ghettos, les banlieues ou les cités. De Curepipe à La Gaulette en passant par Roche-Bois, les quartiers huppés comme les longères — et même à Chamarel — on trouve tous ces produits ! »


DR FAYSAL SULLIMAN (Addictologue) : « Gare aux drogues plus nocives à base de cathinone ! »

  • « La réponse se décline en trois axes : des lois évolutives, une prévention ciblée et le traitement »

Addictologue de carrière exerçant à l’hôpital Apollo Bramwell et bénévole depuis plusieurs années au Centre Idrice Goomany (CIG) de Plaine-Verte, le Dr Faysal Sulliman se dit « surtout inquiet quant à l’entrée imminente des autres NDS à base de cathinone, d’opiacés ou encore de benzodiazépines, entre autres classifications réalisées par l'UNODC ». Sa raison : « En ce qu’il s’agit du cannabis synthétique, qui est courant pour l’heure à Maurice, on tente encore de comprendre ses effets sur les consommateurs afin de les aider du mieux que l’on peut. Cependant, avec ces autres catégories de NDS, nous courons droit vers un danger irréversible, car ces produits, toujours selon les études des Nations Unies, ont prouvé qu’ils poussent les usagers vers des comportements extrêmes ! »
Le Dr Faysal Sulliman cite à cet effet une récente étude australienne démontrant que certains usagers de produits à base de cathinone – extrait d’une plante appelée Khat – ont ressenti des pulsions « cannibales ». Des études américaines font quant à elles état de jeunes lycéens qui se sont tués en se jetant du haut des bâtiments de plusieurs étages alors que d’autres marchaient nus en pleine rue, le regard hagard. À Maurice, infirmiers et policiers ont été confrontés à des ados aux comportements des plus incompréhensifs, qui ont dû être conduits dans le circuit hospitalier.
Le Dr Sulliman souligne que ces NDS ont fait leur première apparition à l’étranger en 2008. « Or, dès 2013, les premiers produits les plus connus – le Black Mamba, le Salvia et les Bath Salts – étaient déjà disponibles à Maurice. Ce n’est qu’une question de temps avant que les autres substances à base de cathinone, d’opiacés ou des benzodiazépines ne fassent leur entrée chez nous. » Il s’appuie sur un récent rapport des Nations Unies qui a établi une catégorisation des NDS. « Il y a les cannabis de synthèse, que l’on trouve chez nous. Ensuite, les “synthetic cathinones”, les “synthetic opioids”, “synthetic benzodiazepines”, “synthetic piperazines”, “synthetic tryptamines” et, enfin, les dérivés de plantes. »
Ce qui inquiète surtout l’addictologue, c’est que « déjà, avec les produits à base de cannabis de synthèse, on ne sait pas à quoi on a affaire puisqu’il y a un manque total d’information concernant les composantes de ces produits ». Il ajoute : « On ne peut qu’appréhender la venue de ces autres produits provoquant des comportements déviants. » L’une des tactiques utilisées par les dealers, « c’est le changement d’emballage régulier, qui n’éveille aucun soupçon, car très fantaisiste et attirant ». Selon lui, il est grand temps que Maurice se dote d’un Observatoire des Drogues, dans la mouvance de l’European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction. « À partir des études de ce centre, les pays européens sont amenés à faire évoluer leurs lois relatives aux drogues. Nous devons impérativement le faire à Maurice si on ne veut pas se laisser devancer sur ce dossier. »
Il poursuit : « Il y a quelques années, alors que j’étais à la NATRESA, on avait instauré le Mauritius Epidemiology Network on Drug Use (MENDU) pour recenser des données scientifiques à partir des informations glanées par les laboratoires scientifiques, la police, les centres de traitement et les consommateurs eux-mêmes. Certaines autorités ont décidé que le MENDU n’avait plus sa raison d’être et aujourd’hui on se retrouve dans l’impasse totale. Maintenant, on ne peut que s’appuyer sur du “hearsay” pour travailler, ce n’est pas professionnel du tout ! »
Le Dr Sulliman souligne que le rapport 2013 de l’UNODC faisait état de 450 nouvelles drogues synthétiques. « En 2015, 150 nouveaux produits sont venus s’ajouter à cette liste déjà conséquente et si nous n’agissons pas rapidement, nous serons vite submergés et dépassés ! » Et de faire ressortir : « En l’absence de données scientifiques, le personnel soignant est contraint de ne traiter que les symptômes chez les consommateurs. Or, la réponse adéquate se décline dans ces trois axes : une loi évolutive, une prévention ciblée auprès de la clientèle la plus vulnérable – dans notre cas, surtout les ados –, et une politique de traitement basée sur des données scientifiques fiables. »