Si les 66 années de la précédente colonisation hollandaise se sont soldées par un maigre bilan – la surexploitation de notre ébénier et le massacre de notre dodo heureusement compensés par l’introduction de la canne à sucre et du cerf de Java – les 95 années de l’occupation française, qui démarre nominalement avec la prise de possession de l’île par le capitaine Guillaume Dufresne d’Arsel le 20 septembre 1715, se sont révélées fructueuses à plus d’un titre.
Certes, c’est grâce aux visionnaires que furent La Bourdonnais et Poivre que l’Isle de France a été transformée en une destination-relais incontournable sur la Route des Indes. Mais il faut aussi saluer leurs nombreux prédécesseurs et successeurs pour leur pierre à la construction d’un solide soubassement sans occulter celle des ingénieurs de la trempe d’un de Cossigny ou d’un Tromelin et des milliers d’exécutants, des esclaves à la force brute aux ouvriers spécialisés, venant de nombre de pays et de contrées, porteurs de toute une palette de manières de vivre, de voir et de penser, porteurs aussi d’un certain savoir-faire qui sera mené à son summum.
La stratégie que La Bourdonnais applique sur les chantiers où il place « des esclaves en apprentissage auprès des ouvriers français et indiens » (1) en dit long sur la conviction qui anime celui qui ambitionne de faire de l’Isle de France une terre habitable et agréable et une tête de pont stratégique sur la route des Indes – à savoir, que cette ambition ne deviendra réalité que s’il fait de la masse ouvrière et servile une classe d’exécutants habiles et compétents. En fait, « pendant le temps de leur (les Français) administration, de 1722 à 1810, tout le développement reposa sur les arrivées serviles ». (2)