Sert-il à quelque chose de faire un bilan? Si cette époque de l’année invite à ce genre d’exercice, tant au point de vue personnel que global, on peut se demander à quoi sert réellement cette tendance, à cette date précise, à faire le point et à prendre des résolutions qui ne seront jamais respectées.

Pourtant.

Il est sans doute bon parfois d’avoir des rendez-vous qui nous donnent l’occasion de poser un regard sur ce que nous sommes en train de faire, ou pas, ce dans quoi nous sommes engagés et que la vitesse quotidienne ne nous donne pas toujours le loisir de considérer.

La fulgurante accélération de la modernité que nous avons connue ces derniers temps nous appelle plus que jamais à cela. Une vidéo hilarante qui circule en ce moment sur le net montre une mama italienne confrontée, en guise de cadeau de Noël, au tout dernier gadget Google Home, qui parle et répond à vos demandes les plus diverses sur le temps qu’il va faire, la circulation, trouve et diffuse votre chanson préférée, commande le déclenchement du chauffage ou de la clim etc. «Hey Googoo» ne cesse de répéter la mama perdue…

En face, une génération qui utilise tous azimuts les nouvelles technologies. Pour la première fois sans doute dans l’histoire de l’humanité, nous sommes à une étape où la transmission ne se fait plus de façon verticale. Jusqu’ici les enfants apprenaient de leurs parents et de leurs aînés à l’école. Ce n’est plus le cas. De façon horizontale, ils se transmettent entre eux des connaissances et des compétences face auxquelles leurs parents sont souvent complètement dépassés. Cela modifie profondément le rapport familial. Sapant la fameuse «autorité» des parents qui ne sont plus perçus comme pourvoyeurs du nécessaire accès au monde. Si ce n’est à travers l’argent essentiel à l’achat de tout le matériel désormais indispensable à la jeune génération pour avoir une «existence» dans ce nouveau monde.

Cela modifie aussi profondément le lien social, et au-delà nos réalités économiques et politiques.

Comme le montre le dernier rapport d’Oxfam International, le monde a atteint en 2017 un niveau inégalé de richesse, mais aussi, parallèlement, d’inégalités et d’injustice. La richesse mondiale est ainsi concentrée entre les mains d’une infime partie de la population: 8 hommes détiennent autant d’argent que les 3,6 milliards de personnes qui représentent la moitié la plus pauvre de l’humanité

Winnie Byanyima, directrice générale d’Oxfam, fait ressortir à quel point il est indécent que tant de richesses soient détenues par si peu de monde, quand une personne sur dix survit avec moins de deux dollars jour. « Les inégalités enferment des centaines de millions de personnes dans la pauvreté, fracturent notre société et affaiblissent la démocratie», dénonce-t-elle.

Et cela fait tellement écho chez nous.

Il est impressionnant le sentiment de décalage que l’on peut ressentir ces jours-ci en se déplaçant à travers l’île. Partout, au bord des routes, de gigantesques panneaux vantant le luxe d’une pléthore de nouveaux «domaines immobiliers» en développement. Comme si notre île était en train de devenir un gigantesque attraction park pour ultra-riches.

On veut construire une vingtaine de nouveaux hôtels, doubler le nombre de touristes accueillis, aménager de plus en plus de domaines de luxe avec golf et piscines privatives. Mais quid, par exemple, de nos ressources en eau, alors même que nombre de foyers mauriciens souffrent en ce moment des effets de la sécheresse?

Ce qui s’est passé à Rodrigues au cours de la semaine écoulée est d’ailleurs très symptomatique de cette situation. Face à la crise aiguë  au niveau de l’approvisionnement en eau (certaines régions de l’île n’ont pas eu une goutte d’eau au robinet depuis trois mois…), les autorités locales ont fait appel aux hôtels pour qu’ils apportent leur aide à travers leurs unités de dessalement. Aucun hôtelier n’a répondu. Quelqu’un est-il étonné?

Et le problème ne viendra pas que de l’étranger. Hier, il n’était pas rare de voir des Mauriciens (dont mon voisin, pendant trois bonnes heures) karcherisant à grande eau leur cour et leur maison en prévision du Nouvel An. Et bonjour la solidarité…

L’individualisation du monde bat son plein. Pourtant. Avons-nous réellement une chance de nous en sortir en regardant chacun sa gueule ?

A l’heure des bilans de fin d’année un fait divers de l’actualité locale mériterait de retenir notre attention. En août dernier, la Suisso-Sud-Africaine Lara Rijs, qui vivait et travaillait à Maurice depuis peu, était assassinée dans l’appartement qu’elle occupait dans une toute nouvelle résidence de luxe à Péreybère. Les analyses médico-légales ont depuis incriminé le vigile. Celui-là même qui était censé assurer sa sécurité, et celle des autres résidents.

Quand une société se délite, l’argent et les privilèges ne seront plus un rempart suffisant pour personne. Et la fraternité, contrairement aux beaux discours de circonstance, n’est pas une chose qui va de soi. Peut-être une invite alors à être plus vigilants que jamais pour exiger que nos autorités élues jouent leur rôle et assument leurs responsabilités sociales, économiques et politiques vis-à-vis de la population dans son ensemble. C’est dire si 2018 sera une année de combats…

Shenaz Patel