Pour la psychologue clinicienne Véronique Wan Hok Chee, « la situation actuelle de confinement est tout à fait exceptionnelle et nouvelle ». De ce fait, nous ne sommes aucunement préparés à cette expérience, puisque nous n’avons jamais connu de tels événements dans le passé. « C’est pour cela qu’il y a plusieurs problèmes qui surgissent  : pas mal de conflits dans les couples, de la violence, de l’agressivité ». Sans compter les « fake news » qui, selon elle, « émanent de cette situation d’enfermement ». Elle partage quelques idées « pour mieux s’organiser et gérer ce trop plein de temps libre avec lequel on se retrouve tous tout d’un coup », surtout dans le sillage du prolongement du confinement. « C’est extrêmement important, car si l’esprit demeure ‘idle’, c’est-à-dire inoccupé, ce sont là des prémices toutes trouvées pour que la monotonie et la dépression nous tombent dessus, et on se laisse facilement avoir. » Elle évoque également « l’importance de l’accompagnement et le soutien psychologique aux malades qui se trouvent en isolation dans les centres de quarantaine, de même, et surtout, pour les familles qui sont endeuillées par la perte d’un de leurs proches », emportés par le Covid-19. « Est-ce que les autorités y ont pensé et font le nécessaire ? » demande-t-elle.

Qu’est-ce que le confinement ?

C’est l’action d’être enfermé dans un lieu clos, en l’occurrence sa maison pour la plupart d’entre nous actuellement à Maurice. Mais il ne faut pas oublier non plus ceux qui sont en isolement, dans les centres de quarantaine. Le principe du confinement est connu des détenus, pour citer l’exemple le plus proche de nous. Autrement, de par le monde, certains peuples vivent en confinement depuis des années. Mais nous, à Maurice, on n’a jamais connu ça. De ce fait, c’est une situation inhabituelle et carrément impensable ! Et le confinement, ce sont aussi ces membres du personnel de la santé qui se retrouvent dans les centres de quarantaine. Certains peuvent circuler, d’autres pas. Cette situation est vraiment sans précédent.

Comment sommes-nous affectés mentalement et moralement ?

De par la « nouveauté » de la situation, je dirais que c’est notre liberté de mouvement qui est directement et premièrement affectée. On est enfermés chez soi, on n’a pas le droit de circuler dans les rues, d’aller travailler, d’aller à l’école, de faire nos courses, de pratiquer un sport, de sortir se promener, de se relaxer et de décompresser avec les amis, de rendre visite à nos proches… Tout ça, d’un coup, change du tout au tout ! C’est impressionnant et déstabilisant. Ajouté à cette situation physique, il y aussi l’angoisse, les incertitudes quand à cette maladie spécifique qui nous touche. Comme il n’y a pas à ce stade de véritable traitement du Covid-19, comme le monde entier est un laboratoire géant, rien n’est précis ! Ce qui augmente encore plus le capital d’angoisse et d’appréhension dans la tête des Mauriciens, adultes et séniors.

Quels types de problèmes engendre une telle situation ?

Il y a évidemment, et de prime abord, une forme d’agressivité que ces privations engendrent. Du fait qu’on est habitués à sortir et, ainsi, à évacuer, que ce soit via le sport ou d’autres activités, le stress quotidien ; qu’on rencontre ses amis et ses collègues, on partage ses petits bobos, et cela soulage. Là, on est dans une configuration où on est repliés sur soi et on n’a pas de source d’expression. Ce qui envenime les choses souvent au sein des couples. L’atmosphère se détériore graduellement, parfois brutalement. Les maris et les femmes se disputent, et cela peut devenir très violent. Mais il n’y a pas que cela.

Il y a les conflits intergénérationnels, par exemple entre les enfants, les parents et les grands-parents, dans ces foyers élargis. Il y a aussi les belles-filles et les belles-mères… Et puis il y a une autre forme de violence, silencieuse, latente, qui s’exprime par le refus de l’autre de parler. L’autre s’enferme et fait la gueule, ou s’exprime par des grognements… Résultat : des prises de bec, des disputes, voire même des bagarres. Toutes ces situations sont très délicates et exercent des pressions supplémentaires sur chacun dans la maison. Aucun d’entre eux n’en sort gagnant. A la base de toutes ces frustrations, c’est surtout la peur de la maladie. Est-ce que je vais être contaminé ? Serais-je soigné si cela arrive ? Est-ce que je vais mourir ? Est-ce que mes proches seront encore vivants à la fin de tout cela ?

Que préconisez-vous pour gérer de telles situations ?

Il ne faut surtout pas céder à la panique et dans l’irrationalité ! C’est à la base de notre comportement. Bien entendu, c’est plus facile à dire qu’à faire. Je m’explique : dans la situation actuelle, étant enfermés et ayant peu d’interaction avec l’extérieur, où tout s’est arrêté, ou presque, bon nombre de gens se retrouvent mentalement éprouvés. L’angoisse de la maladie, l’incertitude de pouvoir aller s’approvisionner et de nourrir sa famille, faire face aux caprices des uns et des autres… Bref, chacun gère comme il le peut ses humeurs et fait avec. Mais il arrive qu’on se laisse emporter, qu’on cède à la colère, alors on réagit brutalement. Et c’est là qu’est le piège : si chacun campe sur sa position, qu’aucun des deux ne veuille céder, alors évidemment les choses dérapent.

Ce qu’il faut donc, c’est avoir du self-control. Ce n’est que de cette manière qu’on peut parvenir à éviter les crises qui virent à la dispute et aux violences physiques. Bien évidemment, ce n’est pas donné. Il faut consentir à des efforts importants, chacun de son côté. Et surtout, avec l’humilité de reconnaître ses faiblesses et en travaillant dessus.

Quelles sont les pistes de solution auxquelles vous pensez ?

D’abord, il convient de gérer son temps, et ce que l’on continue à travailler de chez soi ou pas. Prenons les enfants : depuis plusieurs semaines, la plupart ne font pas grand-chose et donnent énormément de fil à retordre aux parents. Ils s’ennuient, ne tiennent pas en place, et bon courage pour les faire s’assoir et prendre leurs livres ! Les autorités vont enfin commencer des émissions éducatives, destinées à justement pallier en partie ce problème. Cela a pris un peu de temps et accusé un certain retard, mais du moment que c’est enclenché, au moins, il y aura de quoi occuper les enfants, qui trouveront des activités et des devoirs. Il y a néanmoins ceux qui sont déjà dans un système où des cours sont donnés en ligne. Pour eux, les choses sont moins compliquées.

Pour les adultes, il s’agit de trouver des occupations. Une maison, c’est rempli de choses à faire ! Il y a les activités usuelles, comme de faire la cuisine, le nettoyage, le repassage… On peut s’y mettre à deux, moyennant qu’on prenne les précautions de base bien entendu. Mais on peut aussi faire travailler son imagination et s’essayer à de nouvelles activités, que l’on n’a pas le temps, en temps normal, de faire. Un peu de jardinage, par exemple. Des petits travaux de peinture, moyennant qu’on ait des pots de peinture déjà ; ou du bricolage… Il faut faire appel à sa créativité et son sens de l’originalité. Sur le plan personnel, on peut aussi mettre à profit ce temps pour lire, se documenter… Les activités avec les enfants vont se révéler être des exercices fructueux du moment qu’elles sont faites en vue de responsabiliser les plus jeunes : leur apprendre à faire la vaisselle, sortir le linge, participer au nettoyage… Cela finit par aider tout le monde !

Que conseillez-vous pour éviter de sombrer dans la monotonie, la déprime et les conflits ?

Il va de soi que quand on se retrouve tous enfermés ensemble, cela génère quelques situations conflictuelles. Il n’y a évidemment pas de solution miracle ! Il faut commencer par s’auto-discipliner et développer des aptitudes de tolérance, d’indulgence, de compréhension, d’écoute et de dialogue. Si on persiste à penser qu’on est le seul à avoir raison, on est très mal parti ! Les gué-guerres, les petites disputes, les malentendus, c’est tout à fait normal. Mais le manque de communication peut engendrer des situations de conflits graves. D’où la nécessité de faire un travail sur soi afin d’éviter les crises et de les désamorcer.

Que comprenez-vous par autodiscipline ?

On est dans un contexte où il n’y a plus les paramètres classiques du genre : on doit se lever à 6h, se préparer pour aller au travail ou à l’école, par exemple. Là, on n’a pas ces impératifs, on nous dit de rester à la maison, et beaucoup ne travaillent pas de chez eux. Alors qu’est-ce qui se passe ? Dans leur tête, ils sont en vacances ! Bonjour la fête à la maison : on se laisse aller à la paresse, on fait la teuf la nuit et on dort jusqu’à midi; on mange à toute heure, on boit aussi, il ne faut pas l’oublier. Bon nombre consomment des boissons alcoolisées et ne réalisent pas le tort qu’ils font à leur corps et leur entourage. Il faut donc un planning : élaborer un « timetable » des activités, pour chacun, et veiller à ce qu’on le respecte.

Cela concerne donc des activités « indoor »…

Non, pas uniquement. Prenons par exemple les ordures ménagères. Si le service de voirie est interrompu, il ne faut pas tomber dans le manque de civisme et disposer ses ordures n’importe comment et n’importe où, surtout avec le nombre grandissant de chiens errants ! Il y a un respect de l’autre, du voisin, qui s’impose. De même, on ne joue pas de la musique à tue-tête chez soi, oubliant que le voisin est incommodé par le bruit.

Le soutien psychologique est donc important dans notre configuration actuelle. Qui d’autre en bénéficierait ?

Clairement, tous les malades qui sont actuellement dans les centres d’isolement. De même que le personnel médical et paramédical, qui s’en occupe. Toutes ces personnes évoluent dans des conditions extrêmement difficiles, délicates et sont fragilisées. Elles ont tous besoin d’accompagnement et d’écoute. Et il y a aussi ces familles qui sont endeuillées. Est-ce que l’Etat pallie cela ? L’Etat se rend-il compte que ces épouses, fils et filles entre autres, qui perdent un être cher, sont dans une situation atroce ? Ils n’ont pu dire un dernier adieu, rendre un dernier hommage à un être cher. Ils n’ont pu assister aux funérailles, qui n’ont pas été célébrées dans les circonstances classiques et traditionnelles, et sans les rites religieux de circonstance. Ces personnes vivent un calvaire sans nom. Aussi, il leur faut absolument un soutien et un accompagnement psychologiques.

Quelle est votre lecture de la prolifération des « fake news » et des rumeurs qui caractérisent ces dernières semaines ?

Ces personnes qui véhiculent et fomentent ces fausses infos ont peur : elles craignent d’être infectées, et de ne pas être soignées. Elles ont perdu confiance dans toutes les institutions, que ce soit les politiques, la police, la médecine… Elles ne croient plus en rien. Elles expriment leur peur en la transmettant aux autres. Pensant qu’alors qu’elles déclencheront un énorme mouvement collectif qui ira dans le sens de leurs souhaits. Ces personnes ne sont a priori pas dangereuses. Mais il faut qu’en contrepartie, ceux qui « consomment » leurs nouvelles fassent preuve de discernement, qu’ils relativisent les choses. Il ne faut pas prendre pour argent comptant tout ce qu’on lit provenant de n’importe qui…

Comment les Mauriciens doivent-ils se préparer à une éventuelle nouvelle prolongation du confinement ?

Je ne peux parler au nom du ministère de la Santé, mais dépendant de l’évolution de l’épidémie, et de la manière dont les gens se comportent – s’ils continuent d’agir de manière irresponsable, ils seront contraints de rester le plus longtemps en confinement. C’est l’unique moyen de contrer l’avancée du virus. Et puis, quand on regarde les infos à l’étranger, on se rend compte que c’est quelque chose qui prend une telle ampleur que le confinement devient impératif pour protéger tout le monde. Donc, oui, il faut s’y préparer, et s’armer psychologiquement.

Le mot de la fin ?

Je demande aux Mauriciens d’arrêter d’agir de manière irréfléchie et irresponsable. Prenez des précautions et respectez les consignes ! Soyez raisonnables et matures ! Montrez-vous à la hauteur du challenge ! Ce n’est que de cette manière qu’on évitera de perdre des êtres chers.