VIJAY MAKHAN: « L’AGOA est fort probablement en zone de danger »

Ancien secrétaire aux Affaires étrangères, ancien secrétaire général adjoint de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) et commissaire à l’Union africaine (UA), Vijay Makhan, aujourd’hui membre actif du MMM et responsable du dossier des relations internationales au sein de ce parti, nous livre son regard sur l’axe Afrique-Europe-Maurice ainsi que les changements politiques et économiques intervenus récemment sur le plan mondial. Selon son analyse, avec la nouvelle politique du nouveau président des États-Unis, « il est fort probable que l’AGOA soit en zone de danger ». Quant à l’élection d’Emmanuel Macron en France, notre interviewé considère qu’il « suffit de remettre les pendules à l’heure en vue de raffermir davantage ces relations très vite et faire valoir nos préoccupations et attentes ». Pour sa part, l’UA, dit-il, « a besoin d’une sérieuse réforme qui va au-delà de la question de son financement ».

En tant qu’ancien secrétaire aux Affaires étrangères, comment voyez-vous les futures relations entre Maurice et la France avec l’élection du nouveau président français, Emmanuel Macron ?
Premièrement, l’élection de Macron suscite un ouf de soulagement. Ce sera dans l’ensemble une relation de continuité. La France est un partenaire privilégié tout comme l’Inde. Les liens qui nous unissent sont fondés sur l’histoire de nos deux pays qui, au-delà de la colonisation, englobent aussi la langue, la culture, notre appartenance commune à la francophonie et la COI. Des milliers de nos compatriotes résident en France, et tout cela constitue un apport considérable à la consolidation de nos relations. Donc, les fondations y sont. Il suffit de remettre les pendules à l’heure en vue de raffermir davantage ces relations très vite, faire valoir nos préoccupations et attentes, dont les échanges commerciaux, le changement climatique sans oublier la question de Tromelin…

Depuis le Brexit, quels ont été, selon vos observations, les conséquences sur Maurice et sur l’Afrique ?
En plus des recettes d’exportations qui ont chuté en raison d’un taux de change défavorable, il y a un fort risque de récession à prévoir en Grande Bretagne et donc un ralentissement dans les échanges. Évidemment, tout dépendra des détails et conclusions des négociations mais déjà, le reste de l’UE affiche une hostilité envers le Royaume Uni surtout s’agissant des concessions que chercheraient les Britanniques. Il y a bien sûr un prix à payer pour le retrait. Le Brexit aura certainement un impact non négligeable sur Maurice. Je dois faire ressortir que bien avant les résultats du référendum, le MMM, à travers une PNQ, avait évoqué toute la question à l’Assemblée nationale mais celle-ci avait été banalisée pour ne pas dire ridiculisée par le PM d’alors. S’agissant de l’Afrique dans son ensemble, on constate une aide au développement chamboulée. Le Royaume Uni, troisième contributeur du Fonds européen de développement, derrière l’Allemagne et la France, est dans une phase d’attente des résultats des négociations de sa sortie de l’UE. Dans l’intermède, plusieurs projets sont gelés, réduits, voire arrêtés, comme le projet régional d’appui à la gouvernance démocratique via l’Union africaine. Il y a incertitude sur les accords commerciaux, tels l’Accord de Cotonou ou encore les Accords de partenariat économique. Tout dépendra du scénario de sortie de l’UE et ça prendra le temps qu’il faudra. Il y aura forcément un renforcement du partenariat bilatéral et direct du Royaume Uni avec les pays africains dans lesquels il a des intérêts majeurs comme le Ghana, le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Tous nos échanges avec le Royaume Uni sont régis par les accords qui nous lient avec l’UE. La solution la plus indiquée serait pour ce pays de reconduire automatiquement ces accords, mais est-ce qu’il en sera ainsi ? Que devrait faire l’Afrique ? Négocier avec le Royaume Uni en rang dispersé ne serait pas avantageux pour les États africains. Les négociateurs britanniques auront un calendrier très chargé et donc l’option de négocier en bilatéral est à éviter. L’Afrique devrait, en conséquence, dégager une politique commune et chercher à obtenir un accord-cadre Afrique-Royaume-Uni. Il faut à tout prix éviter la façon dont les APE ont été négociés, c’est-à-dire en rangs dispersés. On en paie toujours les conséquences.
D’autre part, les Africains, incluant les Mauriciens, qui sont installés au Royaume-Uni se trouvent face à une incertitude quant à leur statut futur.

Que pouvez-vous dire sur la politique africaine pratiquée jusqu’ici par Donald Trump ?
Déjà, durant la campagne présidentielle de Donald Trump il n’y a point eu de référence conséquente sur l’Afrique, sinon des commentaires désobligeants… Et, depuis, à peine une mention sur ce continent. Jusqu’à présent, c’est un silence assourdissant sur l’Afrique… Quand il dit America First, est-ce qu’on devrait conclure Africa last ? Déjà, il y a eu l’annonce d’une réduction drastique de l’enveloppe d’aide au développement. Et il est certain que l’Afrique passera en premier par la trappe. D’ailleurs, le directeur de la Gestion du Budget de la Maison Blanche, Mick Mulvaney, l’aurait affirmé il y a quelques semaines de cela. Une série de questions aurait été envoyée au département d’État questionnant le mérite d’une politique d’aide aux États africains qui la perçoivent jusqu’ici.
Donc, l’Afrique serait une zone stratégique de moindre importance pour l’administration Trump. Toutefois, quoique l’Afrique ne figure pas dans les priorités américaines, il y a une volonté d’assurer une présence militaire préemptive afin de protéger et de défendre les intérêts américains sur le continent et lutter contre les menaces terroristes, c’est-à-dire les Al Shabab, Al Qaeda, Boko Haram… Dans ce contexte, l’US Africa Command, AFRICOM et la base américaine à Djibouti jouent un rôle central. La base de Djibouti facilite non seulement la lutte contre Al Shabab en Somalie mais permet une projection sur le Yémen en conflit.
Au plan politique, c’est une approche plus isolationniste affichant un net recul de la pression sur les leaders africains quant au respect des valeurs démocratiques, l’ouverture politique et la lutte contre la corruption, contrairement à la politique antécédente.
Au plan économique, avec une perspective protectionniste, il est fort probable que l’AGOA, quoique jouissant d’un soutien bipartisan au Congrès américain, soit en zone de danger. D’autre part, une stratégie de maintien à un niveau bas des cours des matières premières africaines dont ont besoin les États-Unis est une certitude. Une politique restrictive de migration est également de mise.
Encore une fois, il y aurait une volonté de copartager la responsabilité politique de l’Afrique avec d’autres puissances telles la France (particulièrement pour la zone sahélienne et l’Afrique francophone), l’Allemagne (dans le cadre du nouveau Plan Marshall allemand pour l’Afrique) et la Chine. Avec cette dernière, il y aurait un accord de non-confrontation économique en Afrique. Cette entente sous-tend le Forum international tenu en Chine les 14 et 15 mai sur les Nouvelles Routes de la Soie, aussi connu comme OBOR, One Belt one Road, qui cherche à améliorer la connectivité et la coopération Asie-Afrique-Europe et Chine.
 
Comment analysez-vous les relations entre l’Europe et l’Afrique ?
Il y a nécessité d’une revitalisation du Partenariat Afrique-UE à la veille du sommet d’Abidjan en novembre 2017. Un partenariat qui devrait se raffermir sur la base d’une comptabilité mutuelle. L’Europe fait face à de nouvelles contraintes liées à la crise migratoire, à la montée des populismes, la poursuite de la stagnation économique, l’irruption de nouveaux enjeux sécuritaires avec un terrorisme accentué. En Afrique aussi, de nouvelles contraintes sécuritaires font surface et l’on constate un ralentissement économique dans un contexte de renouvellement du leadership de la Commission de l’UA et de la redéfinition de l’Agenda politique africain qui donne maintenant priorité à la sécurité sur la gouvernance démocratique pour parvenir au développement. Je trouve que le thème du sommet Afrique-Europe de novembre 2017 (Youth and Migration) est à cet égard quelque peu réducteur. D’après moi, il y a nécessité de redonner une dimension proprement politique plutôt que technocratique au partenariat Afrique-Europe ; d’aborder au niveau politique lors du sommet et dans la déclaration finale les principaux thèmes d’intérêt commun que sont la sécurité, les migrations en n’occultant pas le problème des accords de réadmission, une articulation autour de la démocratie et le développement, la transition climatique, la négociation post Cotonou 2020 ; le renforcement de l’intégration régionale Africaine, la nécessité de traiter avec l’Afrique comme une ; la gouvernance des ressources naturelles pour la transformation socio-économique de l’Afrique ; de discuter aussi des questions sur lesquelles des divergences persistent telles les Accords de partenariat économique. Bref, la relation Afrique-Europe doit être adaptée aux réalités du moment des deux continents.

L’Afrique connaît un développement à deux vitesses, certains pays faisant bien au niveau économique alors que d’autres sont à la traîne. Il y a aussi ceux qui font en général bien comme l’Afrique du Sud et le Nigeria mais qui ont régressé à cause de problèmes politiques et de gouvernance. Ce qui n’est pas sans affecter d’autres économies de la région. Comment voyez-vous le développement africain pour les trois prochaines années ?
Il n’est pas évident de prédire le développement du continent africain dans les trois prochaines années et donc je m’abstiendrai de le faire. Toutefois, selon les statistiques les plus récentes (FMI, BAD), la croissance moyenne africaine devrait tourner autour de 2,6 %. Cependant, les grandes économies africaines (Afrique du Sud et Nigeria) auront du mal à atteindre un seuil de croissance positif et la résilience sera variable selon les pays. La pauvreté est aussi projetée comme une constante des trois prochaines années dans tous les pays africains. Plus généralement, la durabilité du développement à travers la transformation socio-économique des pays africains semble un objectif difficile à atteindre dans les trois prochaines années. L’essentiel des efforts de nos leaders devrait par conséquent tendre vers la mise en œuvre du premier plan d’action à 10 ans de l’Agenda 2063 pour la transformation socio-économique de l’Afrique. Que dis-je ? En Afrique, nous sommes des champions quand il s’agit de prendre des décisions courageuses et avant-gardistes mais devenons très nonchalants quand il s’agit de les traduire concrètement. Les multiples instruments de développement qu’a développés le continent sont restés inachevés.

On a émis l’idée d’un regroupement tripartite entre la SADC, le COMESA et l’Eastern African Community. Voyez-vous cela venir ? Serait-ce une bonne chose pour Maurice ?
Je sais qu’il y a eu plusieurs réunions en ce sens et je crois savoir qu’il y a eu du progrès à ce niveau. Je suis un fervent défenseur de la coopération et de l’intégration régionales. C’est pratiquement impossible pour les pays en voie de développement, et en particulier ceux du continent africain, de faire cavaliers seuls dans le monde actuel, nonobstant le Brexit ou encore le Putting America First de Trump. Donc, je pense qu’effectivement, c’est une bonne stratégie surtout dans la mesure où on s’achemine vers une Zone de libre-échange continentale. Un regroupement tripartite servirait d’accélérateur, voire de tremplin pour l’aboutissement de cette zone décrétée par l’UA pour cette année. Ceci dit, il faut être réaliste, une telle zone ne sera certainement pas opérationnelle du jour au lendemain malgré toutes les bonnes intentions. Il y a des multiples obstacles à aplanir en passant par l’harmonisation et la rationalisation des politiques économiques et tarifaires des différentes communautés économiques régionales qui constituent les socles de la Communauté économique africaine telle que préconisée par le traité d’Abuja en force depuis 1994.

Quelles sont vos appréhensions pour l’Afrique ?
La persistance de l’insécurité et le renforcement des nouvelles menaces qui mettront à mal le projet de réalisation de l’Agenda 2020 sur le silence des armes en Afrique qui est une précondition du développement. Il y a les conflits qui perdurent et les actes de terrorisme d’origine locale qui secouent certaines régions du continent ; le non-respect par les États membres de l’UA de la mise en œuvre des différents instruments de développement auxquels ils ont souscrit ; le manque chronique de financement pour les projets de développement régionaux et continentaux ; la non-résolution du problème des jeunes et du dividende démographique et le recul de la gouvernance démocratique.

Est-ce qu’il y a des garde-fous qu’on pourrait mettre en place pour ce continent ?
Le rééquilibrage de l’Agenda politique continental en y maintenant comme priorité, à côté de la sécurité, la gouvernance démocratique, l’inclusion, la redevabilité, la gestion de la diversité ; laisser travailler en toute indépendance les instruments avant-gardistes que j’ai évoqués plus tôt, le Centre de gestion et de prévention des conflits ; Conseil de paix et de Sécurité, le NEPAD, entre autres et en ne les privant pas des financements essentiels. Mais tout ceci sous-entend une volonté politique de nos dirigeants et comme on le dit si bien en anglais, put their money where their mouth is !

L’Organisation panafricaine est souvent critiquée pour son inefficacité, sa dépendance sur les donateurs étrangers – plus de 80 % de son budget dépend aujourd’hui des donateurs étrangers. Qu’en pensez-vous ?
L’Union africaine a besoin d’une sérieuse réforme qui va au-delà de la question de son financement. C’est sa capacité à répondre aux enjeux contemporains ainsi qu’aux attentes des peuples et citoyens africains qui est en jeu. C’est tout le projet panafricaniste et de renaissance africaine qui est en jeu. C’est vrai, c’est inacceptable que l’Union africaine dépende autant sur le financement de ses partenaires pour ses projets et même pour son budget de fonctionnement. Encore une fois, c’est aux États membres de consentir les moyens de leur ambition. Cette dépendance financière, il va sans dire, limite la liberté d’action de l’UA qui, ainsi, devient sujette aux intérêts propres de ses partenaires.

Le président rwandais s’est vu confier la lourde tâche de réformer l’Organisation panafricaine lors du 27e sommet de l’UA en juillet 2016 à Kigali. Croyez-vous qu’il y parviendra ?
Même si les recommandations du Rapport de la Commission Kagame paraissent en deçà des enjeux réels et des attentes des citoyens, il est à souhaiter qu’il réussisse. À cet effet, il est de notre responsabilité d’accompagner ses efforts et de nourrir sa réflexion par des analyses et propositions constructives. Ceci dit, il me semble opportun de souligner que les archives de l’UA et de son prédécesseur l’OUA sont entassées de rapports qui ont été produits au fil des ans, proposant diverses sources de financement et des réformes en profondeur des structures de l’organisation panafricaine. Un de ces rapports qui demeure d’actualité est celui de 2007 qui avait couvert, dans les moindres détails, tous les aspects de réforme de cette organisation. L’étude avait été commanditée par les chefs d’État sous l’impulsion de l’ancien président Kufuor qui avait personnellement mis sur pied le Comité des éminentes personnalités africaines dont je faisais partie au même titre que le Professeur Adedeji, ancien sous-secrétaire des Nations unies, Madame Frene Ginwala, ancienne Speaker du Parlement sud-africain et Mme Netumbo, ministre des Affaires étrangères de la Namibie, entre autres. Mais, encore une fois, le rapport a été archivé sans grande suite…
Déjà, la proposition du président Kagamé pour un prélèvement de 0,2 % sur les importations des pays tiers rencontre des obstacles, pas seulement dans sa mise en pratique par les États membres, mais aussi par certains des pays exportateurs vers l’Afrique qui voient en cette mesure une incompatibilité avec les règles de l’OMC.

Quelles sont pour vous les priorités en termes de réforme en Afrique pour rebooster le continent ?
La gouvernance démocratique ; l’intégration régionale ; la diplomatie préventive et la création d’une capacité de réponse rapide aux crises ; la formation et l’emploi des jeunes ; l’inclusion des femmes et le renforcement de la dimension de genre dans toutes les politiques de développement ; la sécurité humaine ; la transition climatique. Toutefois, je le redis : pour que ces priorités aient vraiment un impact, un plan d’action s’avère impératif et une volonté politique pour sa mise en œuvre incontournable.

On parle beaucoup ces derniers temps d’utiliser Maurice comme plateforme d’investissement vers l’Afrique. Votre point de vue ?
Ce vœu date de plusieurs années déjà sous différentes articulations. La plus commune a été de faire de Maurice un pont. L’idée est bonne. Toutefois, je constate que les stratégies ne suivent pas. Les actions demeurent quasiment ponctuelles et ne sont guère encadrées par une politique africaine globale à proprement dire. Je l’ai dit dans le passé et l’ai répété à maintes reprises, une politique africaine doit être mise en place et constamment revue. Une telle politique ne devrait pas concerner que le seul secteur économique ou commercial. Elle devrait être all encompassing. Il faut aussi faire attention à ne pas projeter l’image d’être paternaliste et donneur de leçons et surtout de ne pas prendre le continent pour une vache à lait. Toute entreprise doit être faite avec en vue des bénéfices mutuels. Les relations doivent être dynamiques et innovantes et surtout ne pas être à sens unique. On ne peut pas se servir des instruments d’hier pour faire face aux exigences du jour et de l’avenir.

Comment se portent les relations diplomatiques entre Maurice et les autres pays d’Afrique, d’Europe, l’Inde, la Chine et les États-Unis ? Avec quels pays gagnerait-on à développer davantage nos relations ?
Maurice a l’avantage de ne partager aucune frontière terrestre avec d’autres pays et se trouve donc libre d’établir des relations et de les poursuivre sans froisser qui que ce soit. Depuis notre indépendance nous avons toujours prôné une politique d’ouverture et qui nous sert très bien, d’ailleurs. Évidemment, nous entretenons des relations privilégiées avec certains pays de par notre histoire et notre peuplement et c’est bien ainsi. Il nous faut, toutefois, continuer à tisser des nouveaux liens. L’évolution sur la scène internationale exige que nous exploitions de nouvelles ouvertures. Évidemment, tout en préservant et en consolidant nos relations traditionnelles, nous devrions nous rapprocher davantage du continent africain auquel nous appartenons et forger des nouveaux liens avec les pays d’Asie. À l’époque, on avait balisé le terrain pour nous rapprocher des pays appartenant à l’Association des pays de sud-est de l’Asie (ASEAN). Je ne sais pas où nous en sommes aujourd’hui.