Georges-André Koenig

Cette chronique ne se veut pas une dissertation philosophique – je n’ai ni l’autorité, ni l’habileté pour le faire – mais tout simplement quelques réflexions sur ce qu’on pourrait appeler « vivre avec intelligence », à savoir celle de l’esprit, en tant que principe de la vie intellectuelle, et celle de la sensibilité, voire celle du cœur. Réflexions qui me sont venues suite à certains déboires, et qui valent la peine, je crois, d’être partagées avec ceux qui me liront et qui pourraient en tirer profit.

Mais que veut dire « vivre avec intelligence » ? En résumé : maîtriser ses pensées et ses actions, dans la mesure de ce qui est humainement possible évidemment, afin de vivre en harmonie non seulement avec nous-mêmes, mais avec notre prochain.

Et à quoi conduirait cet art de vivre si le plus grand nombre le pratiquait ? Eh bien, tout simplement, à la sérénité que tout homme recherche et, conséquemment, à la paix sociale, indispensable au développement de la nation et au bien-être de ses citoyens.

Il y a du bon chez l’Homme, certes – la pureté qui, en général, se dégage de l’enfance en est une manifestation. Mais il y a aussi chez lui de mauvais penchants contre lesquels, d’ailleurs, les parents mettaient en garde les enfants (ils le font moins hélas aujourd’hui)   dès l’âge de raison. Sans doute sont-ils dus à l’instinct animal qui l’habite, mais sûrement aussi grâce à sa faculté de penser et de pouvoir, volontairement, donné libre cours à son égoïsme, voire à ses bas instincts.

Et c’est ce que l’homme moderne, hélas, a choisi de faire, sans se rendre compte que ce n’est pas ainsi que l’on vit intelligemment. La pauvreté de l’éducation et la société de consommation aidant, il a, en effet, perdu – ou n’a tout simplement jamais eu – le sens des vraies valeurs de la vie, celles qui prennent leur source dans le respect, sinon l’amour, du prochain, et qui sont seules capables de contrecarrer ces mauvais penchants, et nous procurer ainsi une certaine joie de vivre, comme nous le verrons plus loin.

Ainsi, l’homme se laisse d’autant plus facilement aller, qu’il éprouve une sensation de bien-être, inconscient du fait que cet état second est superficiel et éphémère, et souvent acquis au détriment de sa propre personne et, pire encore, d’autrui.

On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que la grande responsable de cette décadence humaine est la société de consommation. Elle a, en effet, déshumaniser l’homme jusque dans son éducation, dont la base même aujourd’hui consiste à pousser les jeunes à réussir matériellement, faisant fi de toute contingence morale.

Cela fait, elle a insinué le matérialisme dans tous les pans de la vie humaine, sans exception. L’habillement, l’alimentation, la sexualité, la plastique du corps, les loisirs, dont internet et autres smartphones aujourd’hui, et, bien plus grave encore, la Culture (avec un C majuscule), celle qui, englobant ce qu’il y a de plus beau dans le domaine de l’art, nous tire vers le haut et élève nos âmes. Tout y est passé. Et les responsables de cela : les marchands de toute sorte, aidés par des médias qui ne pensent qu’en termes d’audimat et de publicité, tous avides d’argent, de pouvoir et de prestige, et qui exploitent sans vergogne la crédulité du plus grand nombre qui, faute de références qui leur sont propres, réagissent en moutons de Panurge.

Revenons-en à cet homme qui pense avoir trouvé le bonheur dans ce matérialisme effréné. Cette vie superficielle et éphémère ne peut pas, bien évidemment, durer éternellement. Car quoique fasse cet homme, les questions sur le sens de la vie finiront par le rattraper, car il aura inévitablement à faire face à certains aléas de la vie. Il réalisera alors que cette vie qu’il mène est dépourvue de sens, car elle se résume au plaisir immédiat, ô combien éphémère, et un sentiment de vide s’emparera alors de lui. Et seules les valeurs morales précitées seraient capables de combler ce vide. Car s’il n’y avait que deux choses dont l’homme ne pourrait sentimentalement se passer dans la vie, ce serait d’aimer et d’être aimé. Ce n’est pas pour rien que les quatre grandes religions du monde nous l’enseignent. Et pas pour rien non plus que la survie est une question existentielle qu’une majorité de gens se pose quand ils sont confrontés au malheur. Car, comme l’affirmait Antoine de Saint-Exupéry, il y a chez l’Homme, un instinct plus fort encore que celui de la conservation, c’est l’instinct de la permanence, et celle de l’amour d’abord et avant tout.

Mais faut-il encore qu’un déclic se produise en lui, et l’invite à se questionner sur ce vide qui l’habite et à en rechercher les causes.

C’est ce qui m’a été donné la chance de faire. Et voici ce qui en est ressorti.

Ma vie eut des hauts et des bas jusqu’au jour, il y a une dizaine d’années, où le creux de la vague fut si profond qu’elle me déstabilisa complètement. Quelques pans de mon existence défilèrent devant moi, et je constatais, à première vue, que ma réaction vis-à-vis de certains de ces évènements-là fut impulsive et déraisonnable. Et la question qui me vint à l’esprit fut : ai-je vécu intelligemment, et si non, pourquoi ? L’introspection que j’entrepris alors me fit découvrir que j’avais fauté allègrement dans bien des domaines, et souvent sans du tout m’en inquiéter.

Je n’ai pas l’intention, bien sûr, de faire ici l’inventaire de tous ces travers qui ont jalonné ma vie, mais en citer seulement quelques-uns, suffisant à démontrer les dégâts, voire même les effets dévastateurs, que peuvent engendrer ces manquements sur le commun des mortels comme moi et, par là même, sur les gens qu’il côtoie. Le lecteur pourra lui-même, s’il le veut bien alors, en trouver d’autres qui lui sont propres.

Je me suis souvent laissé tenter d’orgueil, de vanité surtout. Né dans une famille franco-mauricienne honorable de l’île, je croyais faire partie d’une élite et être, par là même, supérieur à ceux qui n’en faisaient pas partie. J’ai ainsi blessé certaines personnes en les regardant de mon haut. C’était d’autant plus absurde qu’ils étaient de bien plus grande qualité que moi. Cela fut pour moi un immense chagrin lorsque j’en pris conscience des années plus tard, chagrin qui ne me quittera sans doute jamais.

Ayant opéré dans le secteur touristique pendant de nombreuses années, dans les relations publiques de surcroît, je me suis laissé aller à la luxure, voire à la fornication (rapport sexuel entre personnes non mariées). Cela dit, je souhaite préciser que n’ai jamais considéré ces jeunes filles comme des objets de plaisir, mais comme des personnes humaines à part entière qui méritaient considération et respect. Mais il n’est pas moins vrai, pour autant, que quelques-unes se sont attachées à moi, et en faisant peu cas de cela, je les ai certainement blessées profondément, avec les séquelles qu’on peut imaginer. Ici encore, ce n’est que longtemps après que j’allais y penser, et le regretter amèrement.

Parlons, enfin, d’un troisième de mes travers, la colère. Par impatience, intolérance, frustration, ou révolte contre une injustice dont je pensais être victime, j’y ai succombé. Heureusement que ça n’est jamais allé jusqu’à la violence physique, mais était limité à des éclats de voix, des gestes vifs et parfois, ce qui est bien plus grave, des paroles offensantes. Comme pour les cas précités d’orgueil et de luxure, je ne l’ai regretté que bien plus tard.

Mon introspection ne s’arrêta pas à ces trois fautes capitales, bien sûr. J’allais, comme je m’étais engagé à le faire, terminer l’inventaire en question. Ce que je fis, et tous mes travers furent ainsi dûment établis. Il ne me restait plus alors qu’à trouver les vraies causes de cette dérive.

Comme le Ciel fait bien les choses, me tomba entre les mains, à ce moment-là et par le plus grand des hasards…, le livre de Frédéric Lenoir (immense philosophe, des religions en particulier) : « Le Christ Philosophe ». Et cet ouvrage me confirma (faits à l’appui), si besoin il y avait, la réalité de l’existence du Christ et les critères d’authenticité relatifs à sa vie et à son enseignement. Sans cela, cette chronique n’aurait plus sa raison d’être.

Il me fit mieux comprendre aussi l’essentiel de cet enseignement-là qui traite d’éthique et de « vie bonne », et qui comprend sept principes, nommément : l’égalité entre tous les êtres humains, la liberté de choix, la promotion de la femme, la justice sociale, la non violence, l’Amour du prochain et, enfin, la séparation des pouvoirs spirituel et temporel. Ils sont suffisamment clairs pour ne pas avoir à les développer plus longuement ici. Ajoutons, toutefois, que les qualités morales qui y sont associées se nomment elles : humilité, générosité, charité, douceur, chasteté, effort et frugalité.

Il va sans dire que cette philosophie de vie chrétienne est sublimée par la promesse de la survie de l’âme, seule capable de satisfaire totalement l’instinct de permanence chez l’homme que nous évoquions plus haut. Je m’en voudrais de ne pas dire ici, même s’il s’agit d’un fait religieux, donc quelque peu hors du cadre de cette chronique qui se voulait essentiellement philosophique, combien cela m’a réconforté.

Fort de cet éclairage, je décidais de calquer ma vie sur cet enseignement-là ; de considérer comme « mon prochain » tous ceux, sans exception, que je rencontrerai tout au long de ma vie, ne serait-ce que le temps d’un regard. De leur parler chaleureusement, ne serait-ce que le temps de quelques phrases. Et c’est ce que je me suis évertué à faire depuis, surtout envers les plus démunis.

Ce sont la joie et le bonheur que m’ont procurés, et me procurent encore, ces liens de plus en plus fort, qui me poussent aujourd’hui à poursuivre ce projet de vie, car il en est devenu un pour moi. Et il est d’autant plus merveilleux qu’il laisse toute sa place aux plaisirs (licites, bien sûr) auxquels nous avons légitimement droit, parce que nous sommes aussi faits de chair et de sang. Oui, j’ai enfin compris ce que voulait dire « vivre avec intelligence », et c’est ce que je souhaitais partager avec tous ceux qui me liront aujourd’hui.